Certains Strasbourgeois les trouvent mirifiques, mine ébahie. D’autres, moue dédaigneuse, déplorent leur laideur. D’autres encore défendent l’une mais pas l’autre. Une chose est sûre : les deux verrières d’Homme de Fer et de la Gare ne laissent personne indifférent. Mais alors d’où vient cette controverse qui ne tarit pas ? Retour en 1994 et 2007, retour sur la construction des deux bidules en verre qui ont relooké, façon futuriste, le visage de Strasbourg !

Une soucoupe volante en survol stationnaire depuis 25 ans

© Florian Crouvezier pour Pokaa

Commençons par l’aînée ! Accouchée en 1994, c’est grâce au comeback du tram’ à Strasbourg qu’elle doit sa naissance. Ce dernier, après plus de trente ans de retraite anticipée, était alors de retour pour nous jouer un joli tour. Mais faire passer un tram’ dans le lacis des rues du centre-ville n’était pas chose aisée. Et il a fallu sacrifier quelques trucs par-ci par-là, notamment cette petite place triangulaire, un peu tapie dans l’ombre de sa grande sœur Kléber : la place de l’Homme de Fer (dont on vous racontait le pourquoi du nom ici). Au début des années 90, Homme de Fer, c’est : une armure en lévitation, une petite pelouse bien tondue, une fontaine à triples vasques, trois/quatre arbustes, le tout agrémenté par la magnifique tour Valentin Sorg (vestige des derniers travaux de la grande percée dans les années 50) – et des autos tout autour bien sûr.

source: Alsacebook on Twitter

Des petites voitures qui d’ailleurs tournaient encore en circuit autour de la place Kléber. Le réaménagement des deux places fut donc conjoint. Il était en effet dans l’esprit de mieux les relier également. Pour autant, Homme de Fer ne fut pas d’emblée le grand carrefour du réseau de transport tel qu’on le connaît aujourd’hui. Les choses se firent petit à petit. D’abord la ligne A en 1994 donc, puis au fil des années la B, la C, la D et la… (y a un piège) F ! C’est à ce statut de carrefour que l’on doit cette foule permanente. Homme de Fer peut se targuer d’être la station la plus fréquentée de Stras’ ! Si, en plus, on rappelle qu’elle fait la jonction entre Kléber et les Halles en passant par le Printemps et bientôt le Primark, on comprend aisément la surfréquentation.

Mais finalement, ce côté « plaque tournante» lui était peut-être prédestiné. Regardons bien l’objet de notre article : cette verrière, rotonde en verre, disque vert, « soucoupe volante » – appelez-le comme vous voulez. Il marque certes le centre de la place tout en couvrant l’arrêt de tram’ mais il ne fait pas que ça, il représente symboliquement le cœur du réseau de tram’ de par sa forme circulaire qui semble délayer le regard dans toutes les directions !

source: Guy Clapot in

Cette verrière est l’œuvre de l’architecte Guy Clapot, né à Dakar en 1955 mais installé à Strasbourg depuis ses études dans les années 70. Il y est décédé en 2010. Il fut enseignant à l’école d’archi et c’est d’ailleurs lui qui dessina en 1987, avec Michel Monetti, l’école telle qu’on la connaît aujourd’hui près de la Gare (elle était auparavant dans une aile du Palais du Rhin). En tant qu’enseignant, il eut d’ailleurs pour étudiant Christian Biecher qui relooka la façade du Printemps en 2013… sur cette même place de l’Homme de Fer. Parfois les choses sont bien faites.

source: office du tourisme de Strasbourg

Si ce disque en verre est parfois critiqué aujourd’hui, il faut dire que la vue d’en bas ne lui rend pas justice. Par contre, vu du ciel, son esthétisme et sa pertinence sautent aux yeux et on se rend compte qu’après 25 ans de présence, il n’est toujours pas démodé et s’intègre toujours astucieusement au lieu. Je dis « astucieusement » car Clapot a fait le pari d’un disque inséré au centre d’un triangle.

Verdict : qu’on trouve qu’elle gâche la place ou au contraire qu’elle lui donne un côté design et moderne, la verrière d’Homme de Fer représente bien symboliquement le carrefour que la place est devenue.

Une bulle en verre pour habiller un monument historique centenaire

La gare habillée par « faile art » en 2018 © Florian Crouvezier pour Pokaa

Faisons maintenant quelques pas vers l’ouest pour jeter un œil à une autre verrière, encore plus connue et surtout plus discutée que la première : celle de la gare.

Il faut dire que le pari était ici encore plus risqué. De par sa taille gigantesque, sa visibilité (des dizaines de milliers de voyageurs) et surtout à cause du bâtiment qu’elle recouvre, un bâtiment classé monument historique, excusez du peu ! Inaugurée en 1883 à l’époque où l’Alsace faisait partie de l’Empire allemand, la gare est la première construction qui annonce le remodelage de la ville qui connaîtra son point d’orgue avec la sortie de terre de la Neustadt. L’ancienne gare du « Marais vert » qui se situait à l’emplacement de l’actuel centre commercial des Halles était devenue trop petite, en sus d’être en cul-de-sac (impossible donc d’aller en direction du reste de l’Allemagne).

carte postale de l’ancienne gare et de la synagogue vers 1900 (source: Wikipedia)

C’est l’architecte Johann Jacobsthal qui fut en charge des travaux et qui pensa ce long et étroit bâtiment en gré des Vosges de style néo-renaissance. Retenez bien ces deux adjectifs « long et étroit » car au tournant des années 2000, c’est là où le bât blesse.

carte postale de la gare dans les années 1910 (source: Wikipedia)
source: archi-wiki.org

En effet, là où les deux verrières ont un destin commun, c’est qu’elles viennent « couronner » un projet de réaménagement des transports à Strasbourg. Après le tram’ en 1994, ici c’est l’arrivée du TGV Est (qui relie Strasbourg et Paris en 2h20 au lieu de 4h) en 2007 qui est à l’origine des rénovations du hall central et des galeries marchandes et surtout de la construction d’une immense verrière. Il fallait absolument doubler la largeur de l’édifice pour accueillir tout ce beau monde !

Et c’est vrai qu’à bien y regarder, on tient là un beau bébé : elle fait quand même 125m de longueur sur 23 de haut, pour une surface totale de 6000m2 et un poids de 650 tonnes. Imaginée par le grand spécialiste des gares, l’architecte Jean-Marie Duthilleul, elle avait pour mission d’allier deux facteurs :
Un facteur pratique : accueillir le nombre croissant de visiteurs conséquemment à l’arrivée du TGV
Un facteur esthétique : moderniser la gare tout en ne touchant pas aux murs du monument historique

Sur ce second point, l’idée était de créer un jeu de transparence qui permet (selon la luminosité ou l’éclairage nocturne) d’apercevoir l’ancienne gare quand même depuis l’extérieur. Cette transparence combinée à une certaine légèreté a été permise grâce à un système de construction qui conjugue finesse de l’ossature métallique (une quinzaine de pylônes assez fins, 18 arcs principaux en acier et d’autres, très fins, soutenus par des câbles) et 900 panneaux en verre feuilleté cintré à froid – procédé très innovant pour l’époque.

source: archi-wiki.org
© Florian Crouvezier pour Pokaa

D’un point de vue pratique, ce deuxième hall a permis de faire la transition entre le hall historique et l’arrêt de tram’ souterrain (désormais les voyageurs qui vont de l’un à l’autre sont à l’abri), mais aussi avec les piétons et cyclistes qui ont pu bénéficier d’une place entièrement repensée (allées, arceaux, parking vélo souterrain) et même avec les véhicules motorisés (taxis, dépose-minute, bus).

© Florian Crouvezier pour Pokaa

La place, qui était à l’origine couverte d’arbres et de pelouses, en a profité pour retrouver une partie de sa verdure (perdue dans les années 1920) grâce au paysagiste Michel Desvignes. En ce début d’années 90, elle était en effet jugée trop froide et minérale par les Strasbourgeois.

Pour autant, cette rénovation osée ne passa pas comme une lettre à la poste. Doux euphémisme. Nombre de Strasbourgeois crièrent au blasphème et aujourd’hui encore beaucoup regrettent son ancienne façade. Je me souviens pour ma part que c’est une des premières remarques que j’entendis dans la bouche d’une de mes profs d’Histoire de l’Art lors de mon arrivée à Strasbourg. Je n’avais pas encore mis les pieds à l’intérieur que je comprenais que cette verrière cristallisait toujours les débats, même dix ans après sa construction.

Mais qu’on l’aime ou non, il faut avouer que le projet est plutôt réussi. L’installation de la verrière n’était pas un simple lifting esthétique. Il s’agissait certes de redonner un peu de peps à ce vieux bâtiment mais surtout de repenser la gare dans son entièreté pour qu’elle soit avant tout plus pratique et logique. C’est à mon avis, qui est celui d’un profane, un assez bon exemple d’alliage architectural entre l’ancien et le moderne.

© Florian Crouvezier pour Pokaa

Pour conclure, révélons un petit secret en lien avec l’ancienne gare du Marais vert. Un élément a été conservé de cette gare et on peut encore le voir non loin de son emplacement… cet élément, c’est la série de blasons des différentes villes que le train en partance de Strasbourg desservait à l’époque. On peut les observer tout près, juste en contrebas du quai Kléber, le long du canal du Faux-Rempart.

A lire aussi: Rencontre avec Fabien, fondateur d’Archi-Wiki, le site qui révèle toute l’histoire des rues de Strasbourg

© Florian Crouvezier pour Pokaa
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© Florian Crouvezier pour Pokaa
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