La Maison Rouge, vous savez, c’est ce grand bâtiment que nous autres Strasbourgeois appelons vulgairement « la Fnac ». Un assemblage de grandes vitres rectangulaires aux couleurs ternes, dans un style architectural vieillissant tout droit venu des années 70 qui, disons le franchement, pourrit un peu le charme esthétique de l’hyper-centre. Un lieu dans lequel on pénètre habituellement sans lever la tête, pour résilier son abonnement Orange ou acheter un jeu vidéo. Seulement, ce que l’on sait moins, c’est que la Maison Rouge a une histoire et des origines bien plus reluisantes.

Si aujourd’hui le bâtiment est un centre-commercial à la ramasse, autrefois, il fut un hôtel et un palace mondain qui n’était pas fréquenté par n’importe qui. En effet, Victor Hugo, Charles de Gaulle et même Winston Churchill y auraient séjourné… Mais pour mieux comprendre cela, il faut remonter quelques années en arrière. Beaucoup d’années en arrière, même.

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1253 à 1839 : quand la « Fnac » était une auberge

C’est en 1253 (quand même) que l’on trouve les premiers textes faisant référence d’un bâtiment à cette localisation, il s’agit d’une petite auberge nommée le « Stadelhof ».

Vers 1500, on pousse les murs. La maison du numéro 22, à l’angle de la petite rue de la Grange, s’agrandit et l’auberge est rebaptisée Zur Fortuna. Encore plus tard, à la fin du XVIe siècle, l’enseigne change pour Zu dem Schüren (« À la Grange »). Mais l’auberge a faim et ne s’arrête pas là ; la maison du numéro 24 bis est annexée à la fin du XVIIe siècle, et celle du numéro 25 connait le même sort au cours de la Révolution de 1789 (eh oui, on n’est pas les premiers dans le coin !).

À la fin du XVIIIe siècle, l’hôtel est dénommé « Auberge de la Maison Rouge » et en 1825, la maison du numéro 26 rejoint le bordel pour constituer un ensemble de cinq bâtiments. Durant 600 ans, l’Auberge de la Maison Rouge fut ainsi un haut lieu incontournable de la vie strasbourgeoise et accueillit de nombreuses personnalités. Je vous parle d’un temps que les grand-parents de vos grand-parents ont peut être connu.

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1860 à 1892 : l’Auberge de la Maison Rouge 

Aux alentours de 1860, dans un souci de style et de cohérence, des travaux pour uniformiser la façade de l’ensemble des bâtiments sont menés. L’auberge est achetée en 1879 par un homme d’affaires répondant au nom de M. Goebel, sur lequel je n’ai malheureusement trouvé aucune information. 

En 1879, ce dernier, alors en quête de modernité, déposera un permis de construire, mais le projet n’aboutira pas. Avec ce permis de construire, Monsieur Goebel joindra une lettre explicative du projet. 

« La nouvelle construction sera parfaitement solide, sûre en cas d’incendie, et avec tout l’équipement moderne. Des murs extérieurs et de refend maçonnés, une cave voûtée, une cuisine et une buanderie voûtées, des couloirs voûtés, des vestibules, etc. des salles d’eau et des toilettes voûtées ; de plus des escaliers construits entre des murs en dur, deux escaliers de service en pierre ; de plus des ascenseurs ininflammables pour les personnes et les bagages, les cuisines et les services de l’hôtel. Tout autour des façades massives, une cour aménagée, un accès direct à cette dernière, une évacuation des eaux répondant à toutes les normes, un chauffage central et finalement l’éclairage électrique pour tout l’hôtel, conférant à l’ensemble un caractère de solidité. En ce qui concerne la hauteur du bâtiment, il fut fait selon la loi. L’hôtel comprend, sans compter les pièces de service, les logements du directeur et du personnel, etc. un total de 71 chambres, toutes accessibles directement depuis les couloirs, bien éclairées et bien aérées.  Les couloirs, escaliers, vestibules, salles de bain, toilettes, etc. bénéficient tous d’un éclairage naturel et peuvent être aérés. »

Si plein d’ambitions qui ne verront jamais le jour. Tristesse pour tonton Gogo. 

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1898 à 1970 : l’Auberge devient Hôtel

En 1898, c’est le drame : un incendie détruit une partie de l’édifice. Des travaux de reconstruction se déroulent alors entre 1898 et 1900, dirigés par les architectes Albert Brion et Eugène Haug, à qui l’on doit bon nombre de bâtisses à Strasbourg, du Consulat de Turquie à la Villa Back en passant par La Malterie au Port du Rhin… Mais ça c’est une autre histoire.

À l’issue du chantier, l’édifice arbore une nouvelle façade, et l’auberge est désormais nommée « L’Hôtel de la Maison Rouge ». En 1918, une chaîne de grands magasins, Les Nouvelles Galeries, devient propriétaire de l’hôtel. Les années qui suivent l’après-guerre, alors que le pays entier se reconstruit, l’hôtel est rebaptisé plusieurs fois : « 200 chambres, pâtisserie » en 1947, « Bière Gruber » en 1951, « Restaurant le Chambord, Grill room » en 1966, ou « Bar Dancing Ambassadeur » en 1969.

Comme un acharnement du destin, en 1970, un nouvel incendie détruit les combles du bâtiment et l’hôtel cesse son activité le 1er décembre de la même année.

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1973 à 1978 : le centre commercial de la Maison Rouge sort de terre

En 1973, malgré son histoire, son caractère historique remarquable et son rôle essentiel dans la vie culturelle strasbourgeoise, l’Hôtel de la Maison Rouge est démoli. Finis le luxe et le style château, place à l’immonde centre-commercial que l’on connaît. Commence alors un grand mouvement de rébellion : des centaines de courriers d’opposition sont envoyés à la municipalité, des manifestations s’organisent devant la façade et une association de sauvegarde est créée. Imaginez-vous, c’est un peu comme si demain, la mairie voulait détruire la Maison Kammerzell. On parle d’un bâtiment dont l’histoire débutait en 1253 !  Et dire qu’aujourd’hui, la Ville bataille pour inscrire certains bâtiments similaires au patrimoine mondial de l’Humanité.

Mais même si certains opposants iront jusqu’à piller le chantier pour le ralentir, le mouvement de protestations sera vain, et le nouveau bâtiment de la Maison Rouge ouvrira en 1978. On doit l’architecture actuelle du bâtiment à M. Herrenschmidt, architecte en chef des bâtiments civils et des palais nationaux. Il semble avoir voulu concevoir une façade en référence aux maisons alsaciennes, avec leur toit en pente et leurs chiens assis, tout en réinterprétant les colombages. Le jeu de toitures imbriquées rappelle l’existence des cinq maisons antérieures.

40 ans plus tard, l’édifice de la Maison Rouge inauguré dans les années 70, est toujours dans son jus et fait de l’ombre à la belle place Kléber. En contraste total avec son époque, les Strasbourgeois ne le regardent même plus. Depuis 2018, d’importants travaux de modernisation doivent démarrer pour éclaircir et illuminer la façade, avec un budget de rénovation entre 1 et 2 millions d’euros.

Sources : Wikipédia, France 3 Région, ArchiWiki, La Maison Rouge et l’Homme de Fer, Contades(Lamboley Christian, 1990)

>> A lire ou relire : Rencontre avec Fabien, fondateur d’Archi-Wiki, le site qui révèle toute l’histoire des rues de Strasbourg

3 COMMENTAIRES

  1. Pour completer l’excellent article de Samuel Compion sur la Maison Rouge voici une anecdote authentique – Le 6 fevrier 1944 , s’est tenue une réunion secrete entre les grands capitaines d’industrie du III REICH , à savoir les KRUPP – THYSSEN et autres grands financiers…Voyant la guerre perdue pour l’Allemagne , ils ont décidés de lâcher Hitler et ont ainsi élaborés des plans de sauvetage de leurs de leurs biens et avoirs dans des pays hors d’Europe , notamment en Amérique du sud …
    Rolès 67

    • Bonjour Monsieur TRAUTMANN,
      Votre intervention, pour laquelle je vous remercie, m’intéresse, ce sujet m’ayant été conté par un collègue il y a presque 40 ans mais je n’ai jamais retrouvé de traces de ce fait historique. pouvez-vous me communiquer vos sources et les intentions de ces entrepreneurs ?
      Avec mes meilleures salutations de Strasbourgeois (de naissance !) … Rien à voir avec mon homonyme historien !

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