“J’ai rejeté la viande depuis très tôt dans mon enfance, et le temps viendra où les Hommes, comme moi, regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent maintenant le meurtre de leurs semblables.” Léonard de Vinci

Comme tous les matins depuis 1 967 jours, je me poste discrètement à la fenêtre de mon appartement situé dans le quartier trop silencieux du Neudorf. Je ne réalise toujours pas comment nous avons pu en arriver là.

En mars 2020, le pays et le monde entier furent frappés par une épidémie de Covid-19. Un virus jusque-là inconnu, transmis par la consommation illégale de pangolins, mammifères insectivores, prédateurs de termites et de fourmis, vivants dans les forêts et les brousses d’Afrique centrale et d’Asie du sud-est. Déjà à l’époque, il n’était pas inhabituel que des virus de ce genre se propagent dans la population humaine à partir d’animaux puisque  60 % des maladies infectieuses étaient d’origines animales. Ce qui représentait 2,5 milliards de cas de maladie chez les humains tous les ans dans le monde et trois quarts des nouveaux agents pathogènes détectés ces dernières décennies sont d’origine animale.

H1N1. H5N1. Encéphalopathie spongiforme bovine. Les zoonoses, ces maladies transmissibles entre humains et animaux.

Confinés, ce fut le moment idéal de repenser nos modes de vie, notre alimentation, et de prendre en compte les effets dévastateurs que nos choix peuvent avoir sur la planète et ses habitants. Certains promettaient de limiter voir de stopper leur consommation de chair et de produits animaux, d’autres décidaient de se tourner vers des élevages moins intensifs, ces derniers favorisant la transmission du virus suite à la promiscuité des animaux qui peut atteindre vingt poulets par mètre carré.

« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien. Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage. » LA HAINE. 1995.

Il y eut des promesses de politiques sanitaires exemplaires, comme par exemple un plan d’accompagnement national pour inciter les éleveurs industriels à sa tourner vers de plus petites installations et à limiter l’usage de médicaments vétérinaires. Le Monde clôtura même l’un de ses articles du 31 mars 2020 par les mots suivants :

« Il est important de tirer les leçons de cette crise pour réorienter notre économie vers des alimentations moins risquées pour la santé et plus respectueuses de l’environnement et des animaux ».

Jusqu’ici tout va bien.

Nous savions quels étaient les risques encourus si nous ne changions pas nos façons de produire et de consommer. Greta Thunberg tentait de secouer les plus sceptiques mais fût vite calmée, accusée d’être trop jeune, manipulée et payée. Elle se pendit, un soir de juillet 2022 lorsqu’une nouvelle épidémie, cinquante fois plus dévastatrice que la grippe espagnole de 1918, ravagea la planète.

L’Italie fût l’épicentre du fléau de 2022 suite à la contamination d’un élevage de chevaux destinés à la boucherie à Vigone. 1 200 bêtes abattues dans la semaine. Un romain de vingt-deux ans qui n’avait pas pris la précaution de faire cuire un steak d’équidé fût le porteur zéro. De la fièvre d’abord. De violentes courbatures. Des difficultés à respirer. Le virus prit de l’ampleur dans toute la ville puis rapidement dans toute la Ligurie. S’en suivirent la Vallée d’Aoste, le Piémont et la Lombardie. Les autorités, fortes de leur expérience durant la crise de 2020 qui tua plus de 20 000 personnes dans le pays, proclamèrent un confinement immédiat et un port du masque obligatoire pour l’ensemble de la population mais pourtant les hôpitaux furent à nouveau saturés faute d’avoir les infrastructures et le personnel adéquats.

Cette-fois, le virus baptisé Equo-N1 (Du latin EQUUS qui signifie cheval) n’épargna personne. Les enfants en bas âge furent pris de symptômes foudroyants, transportés en masse dans des services de réanimation pédiatrique totalement désemparés et des personnes jusque-là épargnées, sans soucis de santé particuliers, décédèrent en quelques heures  sous les yeux des familles abattues et apeurées.

Le vaccin contre le Covid-19 ne fût d’aucune utilité et les chercheurs se mirent aussi à décéder les uns après les autres au contact du virus qui s’empara progressivement de l’Europe, de la Russie au Royaume-Uni en passant par la Suède et le Portugal puis des autres continents, touchant plus particulièrement l’Afrique et l’Inde, déjà oubliés lors de l’épidémie de 2020. Plus de deux milliards de morts en l’espace de onze mois. Des cadavres partout, enterrés dans des fosses communes à la va-vite et recouverts de chaux, des incinérations massives par milliers recouvrant les toits des villes d’une cendre étouffante. Progressivement, les denrées furent de plus en plus rares dans les supermarchés. La paranoïa se mit à guetter chaque individu persuadé que son voisin était un ennemi prêt à lui voler de la nourriture durant son absence. Il y eut des règlements de compte en plein jour, des meurtres à la vue de tous, des viols alimentant un chaos généralisé, partout et tous le temps.

Jusqu’ici tout va bien.

Strasbourg ne fut pas épargnée. Après l’incendie de la préfecture, un pillage sauvage commença dans les pharmacies et les épiceries. Le centre commercial Rivétoile fut vidé en quelques minutes, sous les yeux impuissants des quelques policiers cherchant à sauver leur peau. Puis l’armée entra en scène et se mit à tirer à balles réelles pour calmer la foule. Le massacre de la Place Kléber du 1er décembre 2020 restera dans la mémoire de toute une génération, si elle survit. Des corps déplacés jonchaient la cathédrale et pourrissaient au soleil dévorés par des mouches et des chats de plus en plus nombreux.

La revanche des animaux, des insectes, des rats, des pigeons, sortant de nulle part pour s’approprier la ville et la jungle d’espaces verts sauvages recouvrant les façades des bâtiments abandonnés, s’immisçant même à l’intérieur, fendant les murs à la recherche de la lumière du ciel le jour et illuminés par l’éclairage des vitrines des magasins la nuit. Des centaines d’essaims de guêpes, de frelons et d’abeilles s’installèrent contre la paroi vitrée de la gare et dans les allées désertes des Galeries Lafayette, pendant que sur la pelouse du stade de la Meinau, un camp de fortune de sans-abris déshydratés s’installa progressivement.

Deux ans après ces événements, le monde n’est plus qu’un immense champ de bataille peuplé de ronces et de quelques rescapés dont je fais partie.

Tous les trois jours, je pars équipé d’un sac à dos et d’un couteau de cuisine à la recherche du moindre aliment comestible aux alentours. Je me revois me moquer de Will Smith dans Je suis une légende, film américain d’anticipation post-apocalyptique où il passe d’un appartement à l’autre, de placard en placard, cueillant au passage quelques mousses ou champignons, des insectes ou des limaces, évitant de se faire éventrer par un autre riverain affamé, parlant à Sam son berger allemand, unique et fidèle compagnon qui pardonne aux Hommes d’avoir mis la terre à genoux.

Jusqu’ici tout va bien.

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