« Mes Jours de Gloire » dresse le portrait d’Adrien, un jeune homme proche de la trentaine ayant connu le succès en tant qu’acteur alors qu’il était enfant. Sauf que depuis c’est le vide complet. Adrien est entré dans une ère de déceptions et d’échecs qui s’accumulent et se sent bien démuni face au passage à l’âge adulte. Ce dernier, incarné par Vincent Lacoste, affiche une nonchalance amusante et touchante face aux responsabilités qu’il fuit littéralement. Adrien va mal mais est dans le déni, il procrastine jusqu’à être viré de son appartement, et va devoir retourner vivre chez ses parents. Entre une mère psy, un père qui passe sa journée en peignoir à boire des Bloody Mary et un chien pouponné, on s’amuse beaucoup dans ce premier long-métrage d’Antoine de Bary, qui traite avec humour le sentiment de vertige, du drame que peut-être le passage à l’âge adulte. A l’occasion de la sortie du film, nous avons rencontré Vincent Lacoste et Antoine de Bary.

Vincent Lacoste : J’ai envie de manger une Flammenkueche.

Apparemment elles sont très bonnes ici aux Haras, Yvan Attal m’a dit que c’était les meilleures qu’il ait mangé.

Vincent Lacoste : Super ! La dernière fois qu’on est venu j’avais mal aux dents, je ne pouvais pas manger. Ce soir, c’est flammenkueche, saucisses directos !

Pour en revenir au film (rires), pourquoi avoir choisi dans ce premier long-métrage de dresser le portrait d’un jeune homme en détresse face au passage à l’âge adulte ?

Antoine de Bary : C’est autobiographique (rires). Je pense qu’il y a un âge où l’on se retrouve à la sortie des études, du lycée, avec une espèce de gueule de bois de la jeunesse, de l’enfance. On ne sait pas très bien comment on s’est dépatouillés : on nous a toujours appris que c’était un travail, un appartement ou des éléments comme ça qui faisaient de nous des adultes. Au final, on se retrouve avec ce constat un peu vertigineux de se dire : « Mais pourtant je n’ai pas l’impression de me sentir adulte ». J’ai retrouvé ce sentiment chez des amis, chez plein de gens de mon entourage de manière globale, et je me suis demandé ce qu’il s’était passé, avec ce coup d’accélérateur qu’on est censés se donner mais on n’y arrive pas. J’ai l’impression qu’aujourd’hui on a un panel de choix, de vues sur le monde, sur ce qu’il se passe, qui fait qu’à force de comparaisons on finit par ne plus rien faire. Ça nous cloue un peu les jambes. Il y a aussi le parallèle avec le fait que c’est mon premier film, du coup j’y met plein de choses de moi. Pas dans les éléments de l’histoire, mais plus dans le fait que réaliser un film, c’est une expérience de passage à l’âge adulte pour moi. Au même titre que l’histoire du film.

Crédit photo : Grégory Massat

Avez-vous pensé tout de suite à Vincent Lacoste pour incarner le personnage principal ?

Antoine de Bary : Avec Vincent, on avait tourné il y a 5 ans un court-métrage, qui s’appelle « L’enfance d’un chef ». Au moment d’écrire ce premier long métrage, c’était une évidence, j’avais très envie que ce soit Vincent qui joue le personnage d’Adrien et il a accepté.

Le personnage a été écrit pour lui ?

Antoine de Bary : Il a été très inspiré par lui surtout (rires). Je plaisante. Écrit pour lui, oui. C’est un bonheur de se connaître et que Vincent ai pu suivre un peu l’écriture de loin. C’est drôle d’imaginer une scène et de se la projeter directement sur lui. De mettre un visage tout de suite sur un personnage, je pense que ça facilite l’écriture. Le fait de devoir jouer quelqu’un qui prend des coups et ne fait que chuter n’aurait pas marché avec plein de comédiens. Vincent lui, a cette sorte de flegme naturelle et de pudeur dans le jeu ; les problèmes glissent sur lui et ça fonctionne parfaitement avec le personnage d’Adrien.

Et vous qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle ?

Vincent Lacoste : J’avais aimé tourner le court-métrage avec Antoine, donc j’ai eu envie de travailler à nouveau avec lui. Puis je trouvais que c’était assez drôle de raconter une espèce d’émancipation par le biais d’une chute. Je trouvais que c’était une vision marrante de la vie. Que la fin de l’enfance soit une espèce de renoncement, qui passe par une grande douleur, et tout ça traité sur le ton de la comédie. Le film me plaisait, je trouvais qu’il y avait un ton original, car c’est quand même l’histoire d’un personnage vraiment névrosé et triste, mais traitée avec beaucoup d’humour.

Adrien est très abattu. Dans le film, l’éducateur lui dit : « Mais tu n’as pas de vrais problèmes toi ». Effectivement, il n’est rien arrivé de terrible à Adrien dans sa vie, mais j’imagine que l’idée est justement de traiter du fait que chacun à son niveau puisse être touché par la dépression ?

Antoine de Bary : Oui, c’est une manière de dire que chacun à des problèmes à son niveau. C’est effrayant pour tout le monde, de devoir se dire que si on a pas un problème très, très grave, on n’en a pas. Ou on a pas le droit d’aller mal.

Vincent Lacoste : Il n’a pas une vie exceptionnelle non plus, il est complètement paumé.

Antoine de Bary : Non, mais sous couvert de dire que parce qu’il a ses parents ou un refuge où aller, il va forcément bien. C’est l’histoire des problèmes de tout le monde. On nous vend l’âge adulte, toute notre enfance, comme un espèce d’épanouissement et de bonheur, et finalement arrivés là ça ne l’est pas forcément. Je trouve qu’il y a cet espèce de vertige, de chute, de se détacher de son éducation, de ce qu’on nous a appris et de tout le drame que ça peut-être pour plein de gens. J’ai l’impression qu’on voit de plus en plus de personnes qui ont du mal à se décider vis à vis de ce qu’elles veulent faire dans la vie, qui ont du mal à choisir et c’est un vrai problème.

C’est ce qui est intéressant dans le film. Montrer que la dépression peut toucher tout le monde, qu’on est pas obligés de vivre un événement tragique ou spectaculaire pour que ça arrive. On peut aussi être malheureux parce qu’il ne se passe rien ou parce qu’un tas de petites choses s’accumulent.

Antoine de Bary : C’est le vague à l’âme de Monsieur tout le monde.

Vincent Lacoste : Adrien a fait du cinéma quand il était plus jeune mais là il n’a absolument plus aucun succès. On est face à quelqu’un qui en plus se base sur quelque chose du passé. Son enfance a été bien plus successfull que sa vie l’est en tant qu’adulte. C’est comme si il y avait un décalage, il a quelque chose sur quoi se baser, qui était bien mieux que sa vie actuelle.

Antoine de Bary : Ça rejoint aussi l’injonction à la réussite à laquelle on est confrontés aujourd’hui. Si tu n’as pas réussi jeune, que tu n’as pas de succès, tu es un looser, tu es une merde. La société ne nous renvoie que ça. On est dans une espèce d’accroissement de l’argent, du succès, de la réussite financière, marketing, de l’image. Tout le monde est censé savoir se vendre sur les réseaux sociaux, tout le monde devrait donner la meilleure image de soi. Cette règle de société nous emprisonne et nous questionne :  » Mais qu’est-ce que c’est la vraie réussite ? » Tout le monde essaye de faire comme ce qu’il se passe sur Instagram.

Crédit photo : Grégory Massat

Adrien retourne chez ses parents. Il y a son père. On ne sait pas trop ce qu’il fait, mis à part passer ses journées en peignoir à boire des Bloody Mary, et puis sa maman qui est psy. C’est un choix réfléchi j’imagine, d’avoir choisi ce métier-là ? Une manière de montrer qu’on peut aller mal, avoir une mère psy qui « soigne » les autres, mais avoir pourtant une absence totale de communication dans sa propre famille.

Antoine de Bary : Les fils de cordonnier sont toujours les plus mal chaussés (rires). Dans l’imagerie populaire, un psy c’est quelqu’un qui connaît les tréfonds des personnes et qui peut du coup analyser comme un mécanicien et hop c’est réparé. Pour moi, les psys sont les gens qui ont un tropisme pour la mélancolie et la tristesse et qui en ont fait leur métier.

Il paraît que c’est souvent dans les familles de psy qu’il y a le plus de problèmes (rires).

Antoine de Bary : Ils sont tous fous.

Vincent Lacoste : Sa mère est psy.

Antoine de Bary : On avait dit qu’on ne le disait pas (rires). Effectivement, ma mère est psy, et c’est vrai que je vois le cheminement de se dire que tout d’un coup on a une vision sur l’être humain, une sensibilité de par notre éducation d’une mère psy. Tout ça est faux. Lorsque ma mère est avec moi, elle n’est pas psy, elle est juste mère. Elle est psy en cabinet, pas en dehors.

Les parents d’Adrien ne lui disent rien par rapport à leur divorce, mais par contre le vétérinaire est au courant (rires).

Antoine de Bary : Je pense que les vétérinaires sont une forme de psy. Tous les gens autour de moi qui ont beaucoup d’amour pour leur animal de compagnie, voient en leur vétérinaire une forme de psy, à qui ils peuvent confier les problèmes de leurs animaux. Les chiens sont souvent le réceptacle des angoisses de leur propriétaire.

Le vétérinaire est-il l’amant de la mère ? On sait qu’elle en a un mais on ne voit jamais son visage, or le vétérinaire est tout de même omniprésent dans cette famille.

Antoine de Bary : C’est marrant parce que plusieurs personnes l’ont pensé. Pour moi non.

Vincent Lacoste : Nous on ne se l’est pas dit. Il fait un peu asexué quand même.

Antoine de Bary : Beaucoup de gens me l’ont demandé. Mais à la fin du film, ils se font la bise sur le parking. J’aurais dû faire une autre fin où ils se roulent un énorme patin, et ça aurait été la révélation. Je regrette maintenant. Comment ai-je pu ne pas y penser ?

Il est présent dans tous les moments importants. C’est lui qui noue la cravate à Adrien, par exemple.

Vincent Lacoste : C’est comme un beau-père.

Antoine de Bary : C’est le futur beau-père (rires). En vrai, ça aurait été excellent. Je regrette !

Crédit photo : Grégory Massat

Adrien est clairement en dépression, mais il est dans le déni total. Il tourne tout à l’humour.

Vincent Lacoste : C’est sa protection, une manière de garder la face, de se dire que tout va bien. Ça fait forcément peur d’affronter ses problèmes, toujours plus que de les foutre sous le tapis. Surtout qu’il se comporte un peu comme un enfant.

C’est aussi un peu une caractéristique de la dépression masculine, on dit souvent que les femmes ont plus de facilité à en parler, par rapport aux hommes qui intériorisent.

Vincent Lacoste : C’est le principe de virilité totalement ridicule, selon lequel un homme devrait être fort, ne pas pleurer…

Antoine de Bary : C’est une question d’actualité d’autant plus aujourd’hui, avec toutes les cartes qui ont été rebattues et avec tout ce qui a pu se passer les dernières années. Se poser la question : « Qu’est-ce que c’est que d’être un homme ? » et se rendre ainsi compte des modes de fonctionnement de notre société. Et aux hommes de se demander : « Qu’est-ce que je fais bien ? Mal ? Comment dois-je me comporter ? » C’est pour ça que dans le film, l’image du père aussi est une sorte d’image de virilité bafouée. Moi je trouve ça touchant, mais c’est un miroir brisé dans lequel Adrien n’arrive pas à se regarder. Il n’a pas d’exemple autour de lui, il doit se faire son image par lui-même. Aujourd’hui, je pense que c’est une grosse question pour n’importe quel mec de se demander : « Quel homme vais-je devenir ? » Hors de tous ces diktats qu’il y a eu pendant des années. Personnellement, j’étais le petit gros dans la cour du collège donc à la limite ça a été plus simple pour moi de me dire que je n’allais pas devenir le grand beau gosse du lycée et qu’il fallait que je développe d’autres skills pour me faire accepter. Ce film est aussi un peu le contre-coup du beau gosse du lycée. De celui qui a eu du succès et qui passé cette période ne rentre plus que dans une ère de déception.

Vincent Lacoste : Enfin, en même temps on se demande un peu comment il a géré son succès quand il avait dix ans. On ne sait pas non plus si il était très populaire à l’époque. C’est ouvert à interprétation.

Crédit photo : Grégory Massat

Dans le film, on voit Adrien lire « Mon Chien Stupide » de John Fante. Henri le personnage principal du livre est un peu le reflet d’Adrien, à la différence que l’un fait une crise de la cinquantaine et l’autre de la presque trentaine ?

Antoine de Bary : Dans le film, Adrien a des problèmes de vieux. Il est confronté à des soucis qui ne sont pas de son âge. Ça va avec le fait d’avoir connu l’âge adulte trop tôt, le travail, le succès, un appartement. Maintenant, il a des problèmes qui pourraient être ceux d’Henri Molise.

Sans compter le fait qu’Henri lui aussi fait une dépression parce qu’il a connu la gloire et ne la connaît plus du tout dans les années qui suivent.

Antoine de Bary : Il sombre d’être oublié et met tout ça sur le dos des autres. Plutôt que de voir en face ses échecs à lui. C’est le cheminement de « Mon chien Stupide ». Au début du livre, Henri est aigri, méchant, et tout d’un coup ce chien va lui permettre de se rendre compte que c’est lui qui se trompe.

Vincent Lacoste : C’est ça qui est marrant dans « Mes jours de gloire » aussi, le paradoxe du personnage. Il a 27 ans et c’est toujours un peu un enfant, mais en même temps il a des problèmes de vieux. Adrien pourrait être un gars qui se remet en question sur sa vie mais qui a 60 ans. Je trouve le décalage assez marrant.

Antoine de Bary : Aujourd’hui, toutes les images de succès que l’on a, ce sont des gens très jeunes. On a un président qui a 40 ans, les pop stars et les gens qui débarquent sur les réseaux sociaux n’ont pas plus de 25 ans, et on se retrouve à se dire : « Mais si je passe 25 ans et que je n’ai pas fait plein de trucs, est-ce que j’ai raté ma vie ? Et qu’est-ce qu’il va se passer pendant les 30, 40, 50 ans qui suivront, je serais juste un looser marginal sur le bas-côté ? ». C’est pour rendre hommage à toutes ces personnes-là aussi qu’on a fait ce film.

A ceux qui n’ont pas réussi, contrairement à vous (rires).

Antoine de Bary : (rires) A ceux qui ratent, à ceux qui sont moyens à l’école, à ceux qui ne sont pas exceptionnels et pour autant sont truffés de charme.

Vincent Lacoste : Aux paresseux.

Et vous ça vous fait peur ? Une possible fin du succès ?

Vincent Lacoste : Oui, la peur que ça s’arrête existe forcément, mais après j’essaie de relativiser et de profiter des choses qui m’arrivent. Pour le moment, je fais des films qui me plaisent donc je ne me pose pas la question. J’ai été tellement angoissé quand j’étais plus jeune qu’aujourd’hui je me dis qu’après tout, ça ne sert à rien. Autant en profiter et arrêter de se poser des questions. Ce qui n’est pas forcément dans ma nature première (rires), donc c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais si ça s’arrête je ferais autre chose.

Vous feriez quoi?

Vincent Lacoste : Je pense que je serais agent immobilier.

Antoine de Bary : Noooon.

Vincent Lacoste : (rires) Non, non je serais critique culinaire. Mais je n’ai aucune envie que ça s’arrête, j’essaye de me concentrer sur mon travail et sur ce que je pourrais faire. Si à un moment donné je n’ai plus de succès, je serais un ringard et puis voilà, c’est la vie.

Crédit photo : Vincent Lacoste

Une anecdote de tournage à nous raconter ?

Vincent Lacoste : J’ai eu un orgelet pendant deux semaines (rires).

Du coup c’était réel dans le film? (rires)

Antoine de Bary : Oui on était obligés de jouer avec parce qu’il était impossible à masquer. Mais c’est vrai que le talent de Vincent à se positionner au trois quart profil pour masquer l’orgelet nous a beaucoup servi par la suite.

Vincent Lacoste : Ce n’était pas un orgelet, c’était un chalazion. J’ai eu ça un matin et ça ne partait plus. Dans chaque gros plan, j’avais un gros œil. J’ai fait 20 000 allers retours dans des hôpitaux, tester différents traitements et au final ils me l’ont scalpé.

Antoine de Bary : L’œil droit de Vincent a été attaqué pendant tout le tournage, car il a aussi eu une ouverture de l’arcade sourcilière.

Vincent Lacoste : Noée m’a ouvert l’arcade, dans la scène où on shakait du Bloody mary. Elle était censée me jeter un verre de jus de tomate, et au lieu de me le jeter elle me l’a planté dans le sourcil. J’ai la cicatrice encore, regarde.

Antoine de Bary : Il a été marqué par ce rôle. (rires).

Dernière petite question, si vous pouviez amener quelque chose de Strasbourg chez vous ce serait quoi?

Vincent Lacoste : De la bière, très clairement. Une flammenkueche. J’adore manger donc Strasbourg pour moi c’est merveilleux. Je suis extrêmement excité à l’idée de manger ce soir, une saucisse avec une flammenkueche et de boire de la bière.

>>Propos recueillis par Emma Schneider<<

Merci à Antoine de Bary, Vincent Lacoste, merci à Grégory Massat pour les photos, à l’équipe de l’UGC et à celle des Haras.

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