Dan, Daniel, Dan 23. Si les traits de son visage ne vous disent pas grand-chose, il est pourtant certain que vous avez marqué le pas devant l’une de ses créations. Des graffs comme des explosions de couleurs posés ici et là à travers les rues la ville. Ces rues, il les connaît, il les arpente depuis des années, il y diffuse ses messages et quelques courants de pensées pleins de positivité mais aussi emplis de gravité. Dans son premier livre intitulé « Soulution », un ouvrage illustré, il évoque ce que sa peinture ne peut pas raconter, des paroles parfois dures sur notre monde et ses troublantes réalités. Avec du recul et un argumentaire construit, il y dégaine des paroles franches et aiguisées. Nous l’avons rencontré dans son atelier pour parler urgence climatique et politique, narcissisme et empathie. Focus sur deux heures de discussions sincères autour d’un fil conducteur : l’Homme et sa meilleure pote la folie.

Petites explications préalables sur cette discussion aussi intéressante que perchée. En fait, j’ai essayé de rentrer dans la tête de la nouvelle version de Dan 23, celle qui se confronte désormais à la phase plutôt dégueulasse d’une réalité écologique et humaine alarmante qui n’a pas de précédent. Il y a peu, Dan est donc passé au troisième stade de la prise de conscience : celle qui lui a fait sortir le stylo en plus des aérosols, d’où la publication de son livre. Son atelier est rangé : normal il y a récemment organisé des visites, et puis Dan a désormais trouvé un sens à son art. C’est donc le Dan 23 version 3.0 dont je vais essayer de percer les secrets.

  • Comment Daniel est devenu Dan 23 ?

Au début, à partir de 2007, j’avais pas trop de couilles, je voulais juste graffer pour m’amuser dans les rues de Strasbourg. J’avais un job puis un autre, je peignais ici et là, un peu partout. Et puis un jour : « Allo tu veux graffer sur scène pendant un concert (live painting) ? » Carrément. Et en fait, personne ne faisait ça, et je ne le savais pas. Le lendemain, je recevais mes premiers coups de fil. Quelques semaines plus tard, je me retrouvais au Canada ou je ne sais où, et puis je me suis vite fait chier, comme un ado. Alors quand mon fils est né j’ai tout quitté. A ce moment là j’ai fait du vandale, beaucoup de vandale. Puis je me suis dirigé vers Paris où la scène street art est quand même exceptionnelle.

  • Tu as voulu quitter Strasbourg ?

Je ne savais pas ce que je voulais, j’ai juste eu un coup de chance à Paris : je suis rentré dans une galerie pour voir un artiste que j’adorais, je voulais voir son expo. J’avais tout mon matos sur moi. Un gars me dit de lui montrer ce que je sais faire. Ok je fais mon bazar, la journée se termine, je reprends le train et on me rappelle : ça te dit de faire un mur sur Paris ? Hummm… bien-sûr ! Je suis rentré à Strasbourg et à mon retour sur Paris trois semaines plus tard je me retrouvais à peindre au milieu de toutes les grandes stars que je vénérais. Je faisais partie des 100 artistes street art dénichés à travers le monde chargés de repeindre tout un immeuble. L’événement gratuit en plein Paris a fait effet : j’étais l’inconnu, à la fin je ne l’étais plus. On était en 2012. Un peu plus d’un an plus tard j’ouvrais une show-room à Strasbourg, s’en est suivi le projet « Ces héros« .

  • Quels ont été tes choix à ce moment là ? C’était quoi la suite ?

Je suis rentré à Strasbourg, je tiens à cette ville. Ça m’a particulièrement soûlé de traîner dans le milieu des galeries, des ventes aux enchères etc… Je ne m’y retrouvais pas. J‘ai alors commencé à investir de plus en plus Strasbourg et j’y ai fait mon cocon.

  • Tu fonctionnais comment à ce moment là niveau créa ?

Je me levais, je prenais mon vélo, mes bombes, je m’arrêtais et je graffais. Autorisation ? Zéro. Process ? Zéro. Au contraire je lisais un article la veille, je me sentais concerné et ça me donnait envie de peindre, alors j’y allais franco.

  • Tu signes tes œuvres, on sait que c’est toi. Comment ça se fait qu’on ne t’inquiète pas si tu n’as pas d’autorisation ?

Maintenant je fais un peu partie du décor de la ville, mais ça n’a pas toujours été comme ça. En fait au début j’y suis allé au culot. En pleine journée je suis allée peindre une école (la fresque Nelson Mandela) et les flics sont passés. J’étais tellement flag qu’ils étaient certains que j’avais une autorisation. C’était génial. On pensait que j’étais appelé pour ça. Et du coup j’avais plus de temps puisque j’avais une fausse légitimité. Ça m’a permis une chose importante : faire des peintures plus abouties.

Maintenant, je prends ma journée et je m’implique encore plus dans mes messages, je travaille davantage mes œuvres. J’aurais pu faire du très rapide en mode pochoir comme peut le faire Banksy mais j’avais du temps, et puis je ne suis pas une star mondiale dont on cherche tous l’identité. J’étais devenu le papy strasbourgeois qui faisait ses gros dessins colorés, sans pour autant soûler qui que ce soit.

  • Quand s’est faite ta prise de conscience écologique ?

Au début j’ai commencé avec mes héros, les humanistes, le premier chapitre de mon livre leur est dédié : Pierre Rabhi, Hugo, Gandhi, Mandela ou encore Rosa Parks. Puis je me suis intéressé plus en détail à leurs messages et à un courant de pensée qu’ils avaient en commun : le respect des Hommes, de la faune, de la terre, en gros de notre environnement donc de l’écologie. En fait tous ces gens là sont des hyper sensibles, des zèbres, des êtres contrastés, je l’ai appris en étudiant le fonctionnement du cerveau et ils m’ont passionné.

  • Des zèbres, l’animal mignon des savanes ?

Yes. C’est le nom qu’on leur donne dans le milieu de la psycho. En gros des hypersensibles, des profils qui ne supportent pas toutes formes d’oppression et d’injustice. Ils sont parfois marginaux, souvent en révolte car toujours en empathie. Ils ont une conscience exacerbée mais ne sont pas pour autant centrés sur eux-même. C’est le contraire des narcissiques. Ils ne parlent pas la même langue que les autres, les humanistes sont tous des zèbres.

À une table, le zèbre se lève pour dénoncer ce qu’il ressent comme de l’injustice, même si il se prend les couverts de son voisin dans la tronche en balançant le sujet les poings levés. Et son alter égo c’est le narcissique. Lui n’a pas d’empathie, il a un besoin de contrôle, de domination, il est toujours dans la fausse séduction, il déteste la différence et s’ennuie très vite tout en détruisant tranquillement son environnement puisqu’il n’en a rien à branler de la génération d’après.

  • Tu penses à qui là tout de suite ?

Ceux qui ont le pouvoir et souvent l’argent : les politiques, les lobbyistes, les patrons de boites peu scrupuleuses. Trump, l’autre taré de brésilien Bolsonaro, souvent des hommes, bizarrement. Je me suis demandé comment ils faisaient pour se regarder dans une glace, je trouvais ça dingue. Mais finalement j’ai compris et la science m’a appris que ça ne leur pose aucune problème parce qu’ils ne sont pas dotés d’empathie, c’est physique (un manque d’activité du cortex préfrontal). Alors ils manipulent, ils mentent, ils se protègent. Et pour tester leur manque d’empathie il suffit juste de faire un test, les critiquer, et là ils explosent, mais jamais en public, le narcissique reste à couvert, et oui la faiblesse il ne connaît pas.

  • Et toi dis moi, où se situe ton curseur, entre le petit zèbre innocent et le narcissisme exacerbé de Trump ?

J’ai évidemment un gros coté narcissique, et la société de l’information ou plutôt de la désinformation ne m’aide pas. On est tous narcissiques, un peu, mais chez moi ce n’est pas pathologique, et perso je m’en fous un peu de ne pas être parfait. Et ce coté me permet de me remettre en question parce que justement j’ai conscience que je ne suis pas parfait, alors j’y travaille. Eux ne croient pas en l’amour par exemple. Ils n’ont pas de liens affectifs, pas de réelles émotions, je crois que j’en ai. Et les narcissiques n’ont pas de véritables amis non plus, puisqu’ils n’ont pas d’émotions, les miennes sont parfois exacerbées. En plus c’est le bordel parce que le zèbre est parfois dépendant du narcissique, c’est là que le second installe son emprise et devient le fameux pervers narcissique, un bel enfoiré qui détruit tout.

  • Et les narcissiques créent donc des narcissiques ? On est mal barré non ?

Non je ne pense pas, heureusement on estime que les narcissiques représentent entre 15 et 20 % de la population. Mais ils écrasent un peu trop les autres. Mais en vrai ils s’attirent.

  • Pourquoi ?

Parce qu’ils ont la même faille, une enfance souvent un peu délaissée où ils manquaient de reconnaissance, livrés à eux-même. Chacun prend un chemin différent, le zèbre prend celui de l’empathie, du questionnement et de la compréhension, le narcissique se coupe des émotions et prend le contrôle.

  • Tu as l’air sacrément calé sur le sujet non ?

En ce moment je lis entre 10 et 15 articles par jour, j’adore savoir comment fonctionne le cerveau, ce truc humide là haut. Et puis étant donné qu’on l’utilise très peu j’essaye de savoir pourquoi… en fait pour moi le capitalisme et l’argent général ont stoppé son développement.

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  • Comment ça ?

Au début on était des singes, Darwinisme tout ça tu connais, puis nous nous sommes redressés et nous sommes devenus des Hommes. C’est justement là que le cerveau s’est modifié et qu’est apparue cette différentiation entre narcissiques et zèbres, la conscience de notre environnement et l’empathie. Un paquet d’années sont passées et désormais cette situation semble stagner, on ne va pas plus loin, les passifs restent passifs, les narcissiques narcissiques et les zèbres des zèbres (ou des animaux sympas dans la savane), enfin tu m’as compris. Mais on espère que l’évolution changera les choses dans le bon sens et que nous serons tous un peu plus conscients, un peu plus concernés, un peu meilleurs humainement parlant. On est sur la bonne voie cela dit, des humains font des choses impensables avec leur cerveaux, imagine dans cent ans.

C’est aussi pour ça que je m’intéresse à l’écologie et les courants de pensées qui l’accompagnent. Ils permettront peut-être de laisser notre cerveau libre de toute cette compétition, de cette volonté d’enrichissement et de conquête. Et peut-être qu’à ce moment là notre cerveau sera libre de fonctionner et de se développer autrement, avec d’autres capacités cognitives.

  • C’est donc là où réside ta dose d’espoir au milieu de tout ce pessimisme ?

Je sais pas, je suis pas un pessimiste, mais j’ai les pieds sur terre et quand on voit ce qui se passe par exemple en Australie, un pays-continent qui brûle. Ils manquent d’argent et de moyens, mais ils ont quand même dépensé je crois… 6,5 millions de dollars australiens pour leur putain de feu d’artifice alors que leur maison brûle. Les mecs qui ont décidé ça, quelle bande de rigolos.

  • Pourquoi tu ne représentes pas de manière moins subjective ce genre de pensées ? Bien-sûr tes peintures sont claires mais elles ne vont pas aussi loin que ce que tu me dis là.

Tout simplement parce que je pense que les gens n’en ont rien à foutre.

  • Étonnant…

Peut-être plus dans ma génération, c’est vrai. La tienne est peu-être un peu plus « consciente » et ouverte à ce genre de sujet, tant mieux d’ailleurs. En tout cas quand je parle psychothérapie à des gens de mon âge autour de moi ils se révulsent et me disent un truc du genre : « moi je fais pas de psychothérapie, je suis pas fou ». C’est un peu bateau comme réponse… ils ne cherchent pas plus loin et c’est alarmant. L’espoir c’est donc la jeunesse et la conscience de notre impact sur notre environnement, c’est aussi et surtout ça le message que je veux faire passer dans le livre, et je suis content car cette jeunesse justement voit plus loin.

  • Toi tu cherches plus loin ?

J’essaye, la preuve avec ce bouquin dans lequel je n’avais avais pas envie de raconter trop de conneries. Donc je me suis beaucoup documenté. Quand un sujet m’intéresse j’essaye j’y vais à fond… d’où des fresques selon moi de plus en plus abouties.

  • C’est ça l’évolution toute récente de Dan 23 ? Le graffeur version 3.0 qui dénonce après la période vandale et celle des messages légers. Après la gifle le réveil ?

En quelque sorte, et c’est la lecture et la documentation, très naïvement, qui m’ont permis de mieux me rendre compte du délire que représente notre mode de fonctionnement. Avant je n’en avais juste pas idée, et c’est aussi mon regard sur la nouvelle génération, leurs combats et leurs luttes qui m’ont soulevé le coeur, et aussi ma propre paternité. Maintenant la dénonciation fait partie de moi, avant je râlais c’est tout, alors je peignais, puis je revenais sur un sujet plus cool, puis je recommençais. J’étais plusieurs dans ma tête, je tournais en rond, plus maintenant.

  • L’écologie t’as permis d’être en accord avec le Dan 23 que tu voulais inconsciemment devenir ?

C’est un peu ça, et ce sujet est si vaste que ça me plaît. Et il m’a permis d’accroître ma créativité. Maintenant je crée des histoires. Et puis je m’éclate comme jamais…

  • En parlant de s’éclater, quelle est ton œuvre préférée ?

Celle qui est sur la couverture du livre, normal tu vas me dire. C’est mon fils Marcus qui est dessus, c’est lui qui chevauche le colibri. Je sais pas je l’aime beaucoup, on peut tricher sur les proportions on s’en fout, c’est ça qui est génial. Ce graff parle de love, d’enfance, d’une génération prometteuse qui va finir par détruire ou changer le monde, il représente l’espoir quoi. C’est elle qui ira ou non de l’avant.

  • C’est bientôt fini promis je me casse bientôt promis : parle moi juste de tes projets futurs ?

Je dois faire une fresque à l’Abattoir sur l’écologie, et je vais ré-ouvrir l’atelier du 31 janvier au 7 février, j’avais adoré. Et je peins beaucoup sur des vinyles en ce moment, ça m’éclate. Je me suis aussi lancé dans un petit délire : la brocante, je vais en faire une expo. En fait je peins sur des vieux ordis, des sacs, des trucs de récup, on redonne une vie aux objets, et ces objets je veux les exposer. Ah oui je vais sûrement faire une tournée « élection » sous le prisme de l’écologie. On est quand même dans l’une des villes les plus polluées de France… mais qu’est ce qui est fait ? Par exemple elle arrive quand la gratuité des transports en commun ? Mais avant d’ouvrir ma gueule je vais lire leur programme religieusement.

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Merci à Daniel de m’avoir reçu dans son atelier

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« Soulutions »

Sorti le 6 décembre
Tarif : 20€

Pour se procurer le livre c’est par ici
Le site internet de Dan 23

Atelier de Dan 23
120 Grand’Rue
6700 Strasbourg

Ouvert au public uniquement du 31 janvier au 7 février


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