Le passant strasbourgeois baguenaudant du côté de la place des Tripiers commence à s’habituer à sa présence. À sa haute stature, à son regard fier tourné vers la flèche de la cathédrale. Mais que sait-il vraiment de lui ? Aujourd’hui Pokaa vous emmène sur les traces du chevalier Liebenzeller dont la statue trône en ville depuis le printemps dernier.

Pour cela, rien de tel qu’un petit voyage dans le temps – vous commencez à en avoir l’habitude. Nous sommes au XIIIe siècle. Strasbourg est une ville du Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique qui s’étend de la mer du Nord à Venise, de l’Alsace à Vienne. Avec ses 10 000 habitants, c’est une ville majeure de la région. Elle est prospère… donc puissante… donc stratégique dans le jeu d’influence au sein de l’Empire. Elle attire les convoitises et les tensions. Cela ne pourra se régler que d’une seule manière : sur le champ de bataille.

Une ville rebelle VS son seigneur évêque

Focalisons-nous sur l’année 1262. Imaginez-vous un ring. À ma gauche : le patriciat strasbourgeois, l’élite de la ville, ainsi que les bourgeois et les artisans des corporations. Ce sont les représentants civils de Strasbourg. Depuis le début du siècle, ils obtiennent de plus en plus de droits au sein de la cité. Mais ça ne plaît pas à tout le monde…

À ma droite : Walther de Geroldseck, fraîchement élu évêque de Strasbourg, il vient de débarquer en ville un an plus tôt pour être investi dans la cathédrale. Attention à ne pas se méprendre, être évêque à l’époque n’est pas comparable à aujourd’hui. Plus que religieux, c’est surtout un poste politique clé que se disputent les grandes familles. Walther est donc avant tout un jeune seigneur ambitieux. Et il entend bien le prouver : il décide de reprendre toutes les prérogatives concédées aux représentants de la ville. L’homme a de la poigne : il frappe la ville d’interdit (cela suspend toute activité cultuelle – c’est très grave à l’époque), met en place un embargo sur le vin et lance un ultimatum. Le bras de fer commence et à partir de l’été 1261, des escarmouches ont lieu entre l’armée professionnelle de l’évêque et une armée strasbourgeoise composée de miliciens urbains volontaires qui dénoncent un abus de pouvoir.

Une bataille rangée à deux pas de Strasbourg

Le ring en question se place hors les murs, sur une petite colline qui domine Strasbourg à 5km au nord-ouest ; la colline d’Hausbergen (au dessus des villages de Ober, Mittel et Nieder…hausbergen, logique!). C’est à ce moment-là que nous retrouvons notre ami Liebenzeller. Zoomons au moment sur lui. C’est un chevalier strasbourgeois, issu d’une famille bien implantée en ville. Depuis le début du conflit, il est capitaine de l’armée urbaine. Au matin du 8 mars 1262, il décide de mener une expédition de destruction vers le village de Mundolsheim. Mais cela n’est pas très discret. L’évêque qui n’avait pas pris le risque de rester en ville et qui stationne donc avec son armée à Dachstein (à une vingtaine de bornes) est prévenu. Il décide de se lancer à la rencontre de Liebenzeller pour couper sa retraite vers Strasbourg et anéantir son armée une bonne fois pour toutes. Le combat s’annonce déséquilibré. Mais l’évêque, sûr de sa force, va pêcher par excès de confiance. Il lance à l’aveuglette ses 300 cavaliers sans attendre ses 5000 fantassins qui feront le chemin à la suite plus lentement.

le champ de bataille aujourd’hui (crédits photo: Jacob et Stutter in La bataille de Huasbergen, éditions Coprur, 2011)

Ce que l’évêque n’avait pas prévu, c’est que Liebenzeller n’est pas du genre à se carapater à la première anicroche. Il accepte le combat et s’oppose même à lui de front. Surtout il n’avait pas imaginé qu’une seconde colonne strasbourgeoise menée par le capitaine Zorn allait venir à fond la caisse en renfort de la première. Le nombre de miliciens passe alors à 3000. L’équilibre en termes d’effectifs n’est toujours pas égal mais l’excellent moral des miliciens et la stratégie que va employer Liebenzeller vont compenser brillamment.

La bataille de Hausbergen par Émile Schweitzer, 1894

Imaginez un plateau entre deux collines. Sur chacun d’ente-elles, une armée. Soudain les cavaliers descendent de chaque côté avec hardeur. Le combat débute donc entre chevaliers nobles, armure sur le dos et épée au poing. Mais rapidement les fantassins strasbourgeois entrent en jeu et ils entendent bien zigouiller les chevaux et achever les chevaliers tombés à terre sans faire de chichi. Là où Liebenzeller a été intelligent, c’est qu’il a laissé ses 150 archers et arbalétriers en retrait afin qu’ils puissent cribler méthodiquement l’infanterie de l’évêque qui arrive à la bourre. Résultat : c’est un carnage dans les rangs de l’évêque. La victoire strasbourgeoise est sans appel.

L’évêque qui a combattu l’épée à la main parvient in extremis à s’enfuir mais pas son frère Hermann qui est achevé, couic, sur place aux côtés de 1300 autres dépouilles.

Des conséquences pour le destin de Strasbourg

Fait historique s’il en est, une armée féodale vient d’être battue par une milice d’artisans et de bourgeois. Strasbourg la ville rebelle l’emporte sur son seigneur prince-évêque. Celui-ci meurt d’ailleurs l’année suivante et, de fait, laisse libre cours à la ville de s’émanciper de cette tutelle religieuse. Ce qu’elle fera en devenant une ville libre de l’Empire (n’étant redevable qu’à l’empereur) mais aussi dans les années qui suivent une république urbaine dirigée par le patriciat puis la bourgeoisie et qui conservera son indépendance jusqu’à sa capitulation face à la France de Louis XIV en 1681.

Une statue pour sortir un homme de l’oubli

Voilà donc les raisons qui font qu’une nouvelle statue est venue agrémenter le paysage strasbourgeois. Disons un mot d’ailleurs sur celle-ci car c’est un beau bébé. Tout en bronze, elle fait 2,60m de haut (avec son petit socle) pour près de 700kg. Elle a été fondue dans la fonderie d’art de Rambervillers dans les Vosges par Jean-Pierre Vexlard, meilleur ouvrier de France, et a été assemblée et peaufinée dans la fonderie d’art Strassacker de Heimsbrunn, près de Mulhouse. Le gros socle en gré de 4 tonnes a quant à lui été taillé par l’Œuvre Notre-Dame qui à l’époque de la bataille passa d’ailleurs sous l’égide de la ville également. Son financement est l’œuvre de la Fondation pour Strasbourg présidée par Jean-Louis de Valmigère ainsi que par des donateurs privés.

La particularité de cette statue est qu’elle représente un homme, le chevalier Liebenzeller donc (Reimbold de son petit nom) dont on n’a aucune idée du visage puisqu’aucune représentation de lui n’est connue. On sait juste qu’il avait 37 ans au moment des faits. La tâche d’incarner son tempérament guerrier et érudit (comme tout bon chevalier de l’époque) dans des traits physiques a donc été confiée au sculpteur lui-même, Christian Fuchs. Cela lui a pris trois ans de boulot quand même.

On pourra remarquer que Liebenzeller est appuyé sur une arbalète. Lui, en tant que chevalier, ne s’en est probablement pas servi mais, comme on a pu le voir, ce fut une arme décisive lors de la bataille. Surtout, c’était une arme de la plèbe à l’époque. On n’en aurait jamais vu trace dans les rangs de l’évêque. Elle représente donc bien cette coalition urbaine hétéroclite.

Si son visage n’est pas parvenu jusqu’à nous, ses mots eux ont traversé l’Histoire. Un extrait du discours qu’il a prononcé pour haranguer ses troupes est gravé sur le socle. Le voici : « Combattez aujourd’hui avec courage et sans peur pour l’honneur de notre cité, pour perpétuer notre liberté et celle de nos enfants et de nos descendants. »

Enfin le choix de la place des Tripiers n’est pas anodin. De là, le chevalier peut poser son regard sur la flèche de la cathédrale (qui n’était pas encore élevée de son vivant) mais surtout sa statue trône non loin de l’ancien Hôtel de Ville édifié en 1321 sur la place Gutenberg (actuelle Chambre du commerce) et qui couronnait en quelque sorte l’indépendance de la ville.

Certaines personnes accèdent par leur existence exemplaire à la reconnaissance de leur vivant. Parmi ceux-là, il en est que la postérité portera au fronton d’une histoire commune. Leur souvenir sera alors pour les générations futures toujours lié à celui de leur nation ou de leur ville. Ainsi à Strasbourg de Gutenberg, de Kléber ou du maréchal Leclerc. Mais la postérité est  capricieuse. Elle s’amuse à prendre parfois des détours. Des détours qui peuvent durer longtemps, très longtemps. D’abord oublié de l’Histoire, le chevalier Liebenzeller, 750 ans après sa mort, obtient donc réparation. Mais n’oubliez pas que plus qu’un homme en particulier, c’est bien un symbole ici qui est célébré, celui de la liberté émancipatrice contre tous les abus de pouvoir, preuve que l’Histoire résonne encore et toujours avec notre présent.

Pour en savoir plus :
Pierre JACOB et Gilles STUTTER, La Bataille de Hausbergen, Éditions Coprur, 2011
Et une BD :
Charly DAMM et FrançoisABEL, Le chevalier Liebenzeller, Éditions du Signe, 2018


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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