Ce n’est jamais facile de parler de son petit frère, de mettre des mots sur son parcours, sa personnalité et de le raconter sans tricher, comme un livre ouvert oublié au milieu de la foule. La pudeur. La peur de blesser, de mal faire les choses ou de ne pas être fidèle à ce qu’il est réellement. Pourtant, il arrive un âge où il est temps de mettre ses tripes sur la table et de regarder ses démons dans les yeux parce que cela pourrait peut-être servir à d’autres jeunes strasbourgeois, à l’état d’esprit identique de celui dans lequel il était, il y a six ans.

En 2014,  il avait 21 ans. Sa vie se résumait à se lever à quatorze heures après avoir passé la nuit à jouer à des jeux vidéo sur sa Xbox One. Fifa – PES – Call of Duty. Un vampire aux cernes creusées obnubilé par sa manette au point d’en oublier de manger, de se laver et surtout de sourire. Il y a un tas d’articles dans les magazines de psychologie sur l’addiction aux jeux vidéo chez les adolescents ou chez les jeunes adultes, mais entre lire ce genre de tranche de vie dans la salle d’attente de son dentiste et le vivre réellement, impuissant, il y a un grand écart.

@Martin Lelievre pour Pokaa

Je l’ai connu comme un enfant animé, passionné, joueur et vif mais le destin est vicieux et le malheur s’immisce parfois comme un tronc d’arbre sur une route mal éclairée, un soir de janvier. Cette route, c’était sa famille et cette écharde dans la tête, l’absence d’un père et de repères suite à une séparation éclair qui laissa un enfant détruit et une mère en détresse qui fit ce qu’elle pût  pour conserver son emploi et tenir coûte que coûte pour que la gamelle soit pleine à chaque repas.

Sans avoir de tuteur pour grandir, un arbre se courbe et tente de chercher la lumière pour ne pas pourrir au milieu de la forêt. De plus en plus introverti, il décrocha à l’école, au point de ne plus vouloir y aller, moqué par son comportement solitaire et rêveur.

Savaient-ils seulement ce qu’il se passait chez lui ? Savaient-ils que sa mère s’effondrait à bout de force sur le canapé, en pleurs chaque soir ? Savaient-ils qu’une fissure invisible s’ouvrait dans son cœur, dans son âme et qu’il perdait toute confiance en son entourage ?

NON. Il n’était qu’un numéro assis sur une chaise, récitant des poésies, apprenant à faire des divisions puis des équations, rongé par un mal qu’il s’efforçait de cacher. De l’école primaire au collège, fantôme dans une classe surchargée, mal à l’aise, à prier pour que la cloche sonne et qu’il puisse retrouver sa cachette. Sa chambre.

Avec mon aide, il tenta de débuter un apprentissage en menuiserie. Ce fût un échec malgré la tendresse et la pédagogie d’un maître d’apprentissage exceptionnel  qui encore aujourd’hui prend de ses nouvelles. S’ensuivit une autre tentative pour valider un CAP d’employé commercial. Il ne le fit pas pour lui mais pour nous contenter, pour répondre à nos attentes et ne plus entendre qu’il était temps qu’il fasse quelque chose de sa vie. Agir pour faire plaisir aux autres ne mène à rien et il ne termina pas sa formation, un goût amer dans la bouche, l’impression d’échouer une fois de plus.

Et puis plus rien. De plus en plus isolé dans sa chambre à s’enfermer à clé, à frapper contre les murs lorsque l’isolement devenait insoutenable, à cesser toute communication avec sa mère si ce n’est se croiser, parfois, devant le réfrigérateur lorsqu’il descendait discrètement dans la cuisine pour piquer quelques restes de nourriture en pleine nuit.

Puis, un jour, par le plus grand des hasards, après avoir cogité à une piste qui pourrait lui faire sortir la tête de l’eau, je découvris l’existence de l’EPIDE, Établissement pour l’insertion dans l’emploi, dont personne ne m’avait jamais parlé jusque-là.

L’EPIDE, l’établissement de la deuxième chance,

Le centre EPIDE de Strasbourg est situé au cœur de la ville, à quelques minutes en tram de l’hyper centre. Cette ancienne caserne, construite par les Allemands après la guerre de 1870 durant la période d’annexion, offre une vue imprenable sur une voie navigable vestige d’une activité portuaire intense, qui ne voit plus que quelques péniches et bateaux de croisières glisser sur ses eaux.

Le bâtiment de l’EPIDE / sur www.epide.fr

L’EPIDE accepte en priorité les jeunes qui ont au maximum un CAP ou un BEP et qui n’arrivent pas à trouver un travail. Parfois, l’établissement accepte aussi ceux qui ont abandonné l’école au lycée, avant le baccalauréat, mais qui n’arrivent pas non plus à trouver un travail.

Il fallut du temps pour convaincre mon frère d’aller visiter le site, têtu comme une mule, dans ses certitudes et avec la peur silencieuse d’un autre échec et de nous décevoir encore une fois. Après avoir franchi cette étape et après un entretien sans détour avec l’un des coordinateurs du centre, il prit confiance et trouva les ressources suffisantes pour quitter le confort et la sécurité de sa chambre pour vivre en internat avec de parfaits inconnus, paumés comme lui, avec un passé parfois chaotique ou tout simplement en rupture familial et/ou scolaire.

A l’EPIDE, dans un cadre d’inspiration militaire axé sur l’apprentissage de la cohésion collective, du respect des règles de base de la communication et de la vie en société, un chargé d’insertion professionnelle aide les pensionnaires à faire des choix de métier(s) et de stages, et les formateurs donnent des cours adaptés en fonction de chaque intéressé ce qui permet de se sentir impliqué et de s’investir.

C’est très concret et ça fonctionne parce qu’il s’agit d’un programme très différent de qu’ils ont connu à l’école.

Durant huit mois, du lundi au vendredi,  il passa également le code de la route et débuta la préparation au permis de conduire entre des activités physiques quotidiennes et des actions de solidarité qui permettent d’aider d’autres personnes. Ces actions sont souvent créées par les jeunes eux-mêmes avec l’aide des professionnels du centre. Ils peuvent faire des propositions et les réaliser après.

 C’est très motivant.

sur www.epide.fr

Au centre, il y avait toujours un adulte pour l’encourager et pour le soutenir lorsqu’il commençait à baisser les bras, parce qu’il ne faut pas se voiler la face : être loin de sa famille est l’un des facteurs principaux d’abandon mais c’est aussi le moyen de couper radicalement avec un cadre de vie et des habitudes malsaines. C’est ce qui fait qu’au bout de quelques mois, plus d’un sur deux trouve un emploi alors que pendant parfois des années, ils n’avaient pas réussi à se bouger.

L’EPIDE est complètement gratuit. C’est même payé ! 210 € sont versés tous les mois. Une carotte motivante, soyons honnêtes. 90 € sont mis de côté automatiquement pour chacun, chaque mois, soit 700 € en moyenne sur l’ensemble du parcours. Cette somme économisée n’est versée aux jeunes qui quittent l’EPIDE que s’ils ont trouvé un emploi durable ou une formation professionnelle qualifiante. Elle est versée trois mois après la fin du parcours à l’EPIDE pour être motivé(e) jusqu’au bout.

Aujourd’hui, tout n’est pas gagné pour lui, loin de là, mais il est fier d’être allé au bout de cette étape qui lui a permis de se retrouver, de se décider et de changer. Il ne pense plus comme avant, c’est une autre personne, une autre version de lui  qui a partagé une expérience de vie et s’est même fait des amis qu’il côtoie encore aujourd’hui.

S’il a réussi, d’autres jeunes peuvent y arriver. Alors si toi aussi tu te sens un peu paumé et que tu as besoin de te sentir motivé, tu sais désormais où aller.


Centre EPIDE de Strasbourg

Quartier Lecourbe, 1 Rue du Général Picquart, 67000 Strasbourg

03 90 41 01 60 / https://www.epide.fr

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