Avant, le dimanche, je faisais la grasse matinée jusqu’à dix heures. Mais ça c’était avant. La trentaine passée, je me lève lorsque mon voisin de vingt-deux ans rentre du Café des Anges, les yeux vitreux, balbutiant un « Bonjour Monsieur » maladroit.

A partir de quel âge devient-on un « Monsieur » ?  Un jour tout bascule. Les cheveux blancs. L’impossibilité de lire le programme de la Laiterie sur un panneau publicitaire sans plisser les yeux. La bouée qui s’installe et les abdos qui désertent un corps proche de celui d’un Saint-Bernard. Un collégien qui vous propose de vous asseoir à sa place dans le tram. L’impossibilité de comprendre la moindre phrase de son fils de quinze ans.

ÇA FAIT MAL.

Quel est le petit truc qui fait que nous passons du côté obscur de la force de la vieillesse ?

Dark Vador à la calvitie naissante, nostalgique d’une période de gloire dépassée, ne jurant que par des références d’un autre âge.

MALCOLM – GOLDORAK – OASIS – JURASSIC PARK – SUPER NINTENDO – FOREST GUMP – TARATATA – FRIENDS – SIRONIMO.

Réactionnaire au sabre-laser en carton. Mini Yoda visionnant Des chiffres et des lettres. La Guerre des étoiles où les Jedi à moitié-chauves combattent le mal avec des Toyota Yaris hybrides en guise de vaisseaux spatiaux.

J’avale ce qui ressemble a un thé agonisant sur la table basse depuis plusieurs jours. L’amertume d’un bout de fer rouillé sur le palais qui glisse dans la gorge comme un serpent aux écailles tranchantes. La chair de poule accompagnée d’un spasme discret, identique à celui procuré par la caresse à peine perceptible des doigts de ma grand-mère sur mon cou fragile lorsqu’elle venait me border les soirs d’été.

La tasse est froide et pourtant je la sers entre mes mains comme si elle était brûlante et précieuse. Réflexe de réconfort. Un rituel mis en place depuis toujours, en regardant par la fenêtre, l’œil perdu dans mes pensées, soufflant sur un liquide variant au fil des années : Un Nesquik trop chocolaté – Du café trop fort – Un thé déjà froid. Ainsi va le cycle des liquides, qui se termine d’après la légende, par une tisane à la camomille ou une infusion à la gentiane entre deux pages ridées d’une biographie de David Bowie .

En neuf lettres : DÉPRIMANT.

L’occupation principale du dimanche est de trouver une occupation parce que le dimanche, les grands et les petits s’ennuient. 

Dieu acheva au septième jour son œuvre qu’il avait faite et il se reposa au 7ème jour de toute son oeuvre qu’il avait faite.

S’il avait été plus malin, il aurait fait une semaine de quatre jours sans lundi avec un programme excitant pour le week-end. Mais non, nous faire cogiter c’est son truc. Se remettre en question. Se poser des questions existentielles sans réponses qui rendent fous et poussent les plus délicats à se jeter d’un balcon enneigé un soir d’hiver.

Pourquoi faut-il appuyer sur la touche « Démarrer » pour éteindre un ordinateur ? Pourquoi la tartine qui tombe atterrit-elle toujours côté beurre ? Pourquoi les super-héros portent-ils des collants et les juges des robes ? Pourquoi trouve-t-on du papier hygiénique parfumé à la vanille et pas au chocolat ?

Comment s’appelait le Capitaine Crochet avant de perdre sa main ?

Le monde est désertique comme le lendemain d’un attentat dans les rues strasbourgeoises. Quelques ombres se croisent au détour d’un parc ou d’un chemin de terre, pour digérer des repas trop gras, un vin trop acide, pour oublier ou passer le temps. Un calme lourd et mélancolique pour tromper l’ennui,  endormir sa conscience à coup de tri, de lecture, de siestes et de documentaires animaliers sur une famille de suricates en quête d’un nouveau territoire.

Le vent se lève, il faut tenter de vivre écrivait Paul Valéry. Je suis motivé à sortir prendre l’air mais mon pyjama n’est pas du même avis. Le dimanche c’est sa journée de RTT avec celui du chat qui me colle sur le canapé. Je laisse défiler la playlist au même rythme que les nuages gris défilent dans le ciel, que les idées farfelues défilent dans ma tête.

Alain Bashung, les Cure, Sparklehorse, Nick Cave, Radiohead. Le type de musique à se trancher les veines avec une biscotte.

Quoi qu’on en dise, la biscotte est une arme de destruction massive. Un adolescent du Missouri massacra sa classe de quatrième à coup de Krisprolls suite à une partie de Zelda qui tourna au fiasco. Bloqué au dernier niveau sans arriver à shooter le dragon (même avec la potion d’invincibilité et la flûte qui crache des airs de Jean-Michel Jarre), il perdit le contrôle de sa manette et de sa vie.

Le dimanche, je traîne mes pieds nus sur le carrelage froid comme un taulard dans sa cellule, attendant la sentence finale: être lundi.

Je gambade sur Facebook, apprenant que Bernadette mange des quenelles à midi, que Frédéric trouve que « vraiment la vie c’est dur », que Mylène Farmer vient de sortir un coffret deluxe à 180 euros et qu’un chat fait du skateboard dans l’Alabama.

Je prends le risque d’allumer la télévision. Le spectacle est affligeant. Heureusement que je n’ai pas de biscottes sous la main.

Michel Drucker est encore en vie, sa chienne aussi. Sur M6, j’apprends comment vendre un taudis rongé par les termites en repeignant  les murs en « gris taupe » façon Ikea. Sur W9, je comprends enfin que la drogue c’est mal et que Paris c’est Damas, ville de tous les dangers où un Iphone  t’arrache une jambe sur les Champs-Elysées. Quelques paires de seins siliconés sur NRJ 12 et un concours culinaire d’hypocrites qui tournent au règlement de compte sur M6.

Un dîner presque mangeable.

Comme disait Giedre « Plus je regarde par la fenêtre et plus j’ai envie de sauter, c’est idiot il  faut bien l’admettre surtout quand on habite au rez-de -chaussée« . C’est là que je tombe sur un film de Noël ou sur un Grand Prix de Formule 1, malheureusement ma télécommande n’est pas assez coupante et la jugulaire ne se tranche pas aussi facilement.

Il est dix-sept heures, l’heure du goûter. Je trouve du réconfort dans une tartine au Nutella. 1 centimètre  de pain pour 5 centimètres de Nutella. C’est la règle.

 Je tremble. Je frisonne. L’inventeur du Nutella est un ancien dealer qui transforme n’importe quel individu sobre en toxicomane diabétique. J’ai besoin ma dose d’huile de palme. RIP les Orangs-outans.

J’envoie quelques textos pour tenter un rapprochement amical. Un restaurant. Un cinéma. Un bowling. Je reçois quelques réponses.

Désolé je suis à Barcelone – Désolé, sortie vélo avec les enfants – Désolé, tu t’es trompé de numéro –  Désolé, je n’ai pas envie de te voir – Désolé, je baise ma nana – Désolé, c’est pas SOS Amitié.  

Si j’étais Dieu, j’aurais aussi supprimé le mot « désolé » du dictionnaire.Les gens s’excusent pour tout et pour rien.  

Le dimanche, c’est cette boule brûlante qui traîne au fond de mon estomac. C’est le souvenir des fins de week-end de mon enfance à regarder Benny Hill ou TéléChat avec Durallo le téléphone dormeur, Groucha le chat, Lola l’autruche, à se dire que « Merde, y’avait une rédaction à faire pour demain matin ». C’était construire des cabanes sous la pluie, se lancer des pommes dans la tronche, rire sans vraiment comprendre que la vie c’est quelques dimanches et beaucoup de lundis.

Et puis le soleil commence à se coucher. Le moment qui me perturbe plus. Le film du dimanche soir – Le stress qui monte progressivement – L’impression d’être pris dans une spirale infernale, à me retourner sans cesse sur un matelas de sable mouvant. Un lit énorme de 1000 kilomètres de long composé de points d’interrogation, de têtes de cyclopes où coule paisiblement la lave rouge de l’Enfer.

Le dimanche soir est une boite à musique dorée d’où s’échappe la mélodie  enfouie de nos angoisses les plus ancrées.

Du monstre sous le lit à la réunion du lundi. Des ombres sur le mur aux murmures des fées dans les buissons du jardin. Le parquet grince un soir d’orage. L’esprit imagine le pire. Les Casseurs-flotteurs de Maman j’ai raté l’avion à la recherche de bijoux scintillants ou d’une dent en or.

Ne reste plus qu’une solution : Se cacher sous la couette, dégoulinant de sueur, le cœur battant la chamade, jusqu’à ce que le sommeil s’impose par un uppercut fulgurant dans la tempe.

Si seulement la vie n’était qu’un vendredi soir.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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Photo de couverture : bruitssilencieux


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