Nicolas Rieffel : il est certain que vous l’avez déjà vu quelque part. Sur Masterchef ou sur Alsace 20, un salon ou un festival, lors d’une remise de prix, dans les cuisines d’un grand chef étoilé ou à bord d’un train pour Paris, sur les bancs de l’une des associations qu’il défend ou en famille. En fait, vous avez pu le voir un peu partout. Rencontre tout en douceur et en humanité avec un mec surprenant qui diffuse son amour pour l’Alsace de Mittelbergheim à Macao. Un jeune père de famille cabossé qui a trimé dur pour pouvoir un jour accrocher sur sa veste noire le fameux Bretzel d’or. Une brioche dorée en forme d’épingle (notamment décernée à Tomi Ungerer en 1981) qui n’est rien d’autre que l’une des récompenses les plus prestigieuses que l’Alsace peut offrir à celles et ceux qui défendent ses valeurs.

La genèse d’un agitateur

Nico est un fils d’ouvrier et un petit fils de paysan né dans les confins de la campagne alsacienne. Dès la naissance il est entouré quasi uniquement de femmes. Des âmes aimantes et protectrices qui vont lui transmettre quelques unes de ses plus grandes richesses : de l’amour, beaucoup d’amour, des valeurs aussi, mais aussi et surtout la notion de solidarité qui ne le quittera plus jamais. Dans son village de Niedernai il vivait une « vie de village » à faire des cabanes avec ses amis. Il partageait les tâches ménagères en rêvant déjà d’un ailleurs qu’il ne connaissait pas. À cette époque il sent déjà le sale gosse monter en lui, bien stimulé par son grand frère avec lequel il partageait aussi de belles conneries. En grandissant il s’est créé un personnage : un sale gosse ok, mais un petit gars qui fédère, celui qui rassure et qui encourage, même dans les moments les plus difficiles.

Il ne faut pas se mentir, lorsqu’on est enfant et qu’on ne dort pas, qu’on est obligé de combiner foot, judo et autres sports inventés sur le tas c’est qu’on est hyperactif. Il donc fallait le canaliser le petit Nico. Et ce qu’il acquérait avec le sport et la notion de collectif c’était surtout une forme inconditionnelle de respect. Après celles de la famille, il apprenait les valeurs du sport, et elles allaient plus tard se mélanger.

Nico part sur les chemins de l’école et rate alors son brevet. Son père n’est comment dire… pas super content. Alors à 15 ans il l’envoie à Strasbourg faire des études de mécanicien diéséliste.

Au passage il se confronte pour la première fois à la différence, sa toute première différence : une anomalie de la vision affectant la perception des couleurs que l’on appelle plus communément le daltonisme. Rien d’inquiétant, puisqu’il n’avait jamais vu autrement. Il avait d’autres chats à fouetter.

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À l’époque, l’une des seules options lorsqu’on « ratait ses études », c’était l’apprentissage, pour lui ce sera la restauration. Ça tombe bien, le petit gars qui ne dormait jamais voulait bosser. Il se retrouva alors en salle dans restaurant à Ottrot, L’hostellerie des Châteaux. Nous sommes en 1996. Là-bas, le destin le place à nouveau sous le giron d’une brigade de femmes fortes. Il s’épuise et trime encore et encore (35h de boulot en trois jours), mais il adore ce qu’il fait.

L’école et le traumatisme, le terrain puis les cuisines

À cette époque Nicolas Rieffel veut apprendre, faire ses classes, il veut graver les échelons malgré son manque de diplôme, alors il décide de faire un CAP/BEP restauration.

Comme les autres il s’installe sur les bancs de l’école, il sent son corps se fragiliser mais il continue. Et puis un jour tout change :

  •  » Hey Nico t’as du tipex stp ? « 
  •  » Ouais bien-sûr « 

Il se retourne…et crac….

C’est les urgences qui l’attendent, les rayons l’analysent et la radio parle, le médecin n’en revient pas, les internes qui observent non plus. Nicolas a un dos brisé. Mais ce n’était que le début d’un diagnostic qui allait devenir un cas d’école. En quelques minutes c’est tout l’hôpital qui déboule dans sa chambre.

  • « Monsieur vous avez ce que l’on appelle un spondylolisthesis au stade final. Vos os se dispersent et votre système nerveux est endommagé ».

Nicolas porte alors un corset pour soutenir ce dos qui le fait tant souffrir, mais ce qu’il porte surtout en lui c’est une immense déception, à ce moment là et il le dit lui même : « tout part en couilles ».

Mais Nico est aussi de ceux qui ont l’abnégation dans le sang. Alors comme un mantra qui raisonne en lui il se répète sans cesse qu’il deviendra sommelier, son rêve. Même si ses jambes et son dos s’éteignent. Tout le corps médical est en effervescence, on cherche on creuse : le cas de Nico est unique et des chirurgiens du monde entier vont intervenir pour l’opération de la dernière chance.

Après le réveil, la résilience

Nous sommes en avril 1997, Nicolas Rieffel se réveille deux jours après une opération qui aura nécessité 17 heures de travail. On lui a fait une greffe de moelle jamais réalisée auparavant, on lui a ouvert le ventre, brisé le dos de sa première cervicale à la dernière vertèbre. C’était une  première mondiale.

Son nouveau surnom ?  » Robocop  » (cool les potes)

Il fallait maintenant réapprendre à marcher, lui qui courait constamment. Mais il fallait aussi réapprendre à manger, à sourire, à regarder autour de lui, à toucher, à sentir. Plus rien n’était pareil et tout allait changer. Mais il pouvait compter sur des soutiens de taille : sa famille et ses amis. C’était le début d’une longue convalescence, mais certainement bien moins longue que le commun des mortels, il parait que les rêves soignent.

Et puis la vie reprend son cours presque naturel, ses rêves se maintiennent et le corps se répare, les défis s’enchaînent et doucement la vie repart. Nico reprend ses études desquelles il sortira avec un CAP/BEP en une année, un BAC avec mention et une spécialisation en sommellerie. Pas dégueulasse pour un corps brisé. Il s’exerce alors au métier de représentant en vins. Un bras brisé et une cicatrise de la longueur de son avant bras en prime. Et puis le changement, encore, l’envie de changer d’air.

C’est le moment de vivre à cent à l’heure

Nicolas part alors vivre en Corse : il y aime son peuple, sa gastronomie, sa douceur et son climat. Il aime aussi sa moto qu’il chevauche sur les grandes routes escarpées de Calvi ou d’Ajaccio où il étudie désormais les ressources humaines.

Il décroche un super poste dans une grande entreprise locale. Enfin il peut se poser. 

Et puis boum c’est l’accident, encore. Mais cette fois-ci c’est pas grand chose, Nicolas se fait shooter de plein fouet par une voiture et se remet totalement après une année, simplement avec quelques os cassés et le matos anciennement implanté dans son dos touché… trois fois rien.

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Lors de son retour dans le plein pays, il s’essaye au job de RH, suite logique de ses dernières études. Il passe par une grande entreprise spécialisée dans l’intérim. Deux années magiques où il peut enfin imaginer une carrière sans nuage jusqu’au jour où il tombe dans les pommes sur une visite de chantier. Verdict ? Des tonnes d’allergies agressives qui lui flingues la santé depuis… deux ans. Encore une fois, il doit trouver une autre route.

Elle se tracera sur les chemins d’une entreprise familiale où il occupe un poste à responsabilités. Il ne le sait pas encore mais il est tout proche d’une période clé qui va changer sa vie en profondeur.

Un pas en arrière, dix pas en avant

C’est le moment du changement, de la réflexion et de l’introspection, Nicolas a plusieurs idées en tête : une ligne de vêtements, un restaurant de tartes flambées à l’étranger. Finalement le jeu de la vie l’amène sur le plateau de MasterChef sur TF1 en 2010, une émission qui va lui ouvrir les yeux, le changer, il finira 21ème sur 18000 : pas dégeu le petit Nicolas. Il y apprend des techniques qui le feront aimer encore d’avantage les métiers de la bouche, l’art de la table, la restauration et surtout les gens qui font vivre cet univers riche et impérissable. Et tac, une autre leçon de vie.

À la suite de l’émission Nico veut entreprendre, façonner, ajouter sa touche et sa signature à quelque chose qu’il aurait crée. Alors il dessine la ligne de vêtements « Life Is a Game » qu’il défend avec toute sa rage. Il profite de cette opportunité pour encore une fois véhiculer ses valeurs et ses idées notamment sur le site marchand où il les commercialise.

Et puis un jour un chef M.O.F (meilleur ouvrier de France) l’appelle, il lui propose de présenter un show mettant à l’honneur la cuisine. Nico n’a plus de prétention après ses accidents, il est redescendu sur terre, il est plus calme, il a désormais envie de casser les codes et de proposer quelque chose de nouveau dans cet univers large et infini qu’est la restauration.

C’est en 2011 qu’il apportera sa touche rock toujours active aujourd’hui partout en France avec des cook-show détonants. Il invite des chefs étoilés autant que des chefs de Winstub, c’est sa manière à lui de mettre tout le monde au même niveau. Celui d’une gastronomie juste, tournée vers l’humain, le terroir et le bon produit. Toujours avec un joli clin d’oeil à l’Alsace qui ne le quitte jamais.

La transmission de valeurs, aider les autres en s’aidant soi-même

Naïvement mais en toute franchise, Nicolas Rieffel veut transmettre les valeurs qui l’ont construit, non pas pour faire du fric mais pour passer le relais des leçons apprises dans le passé à ceux qui veulent bien les recevoir. Il s’agite de plus en plus, trouve les mots justes, il s’éclate et aide les autres (apprentis, étudiants etc…) à trouver leur voie dans un monde où il faut souvent être le premier pour réussir. Lui ne fonctionne pas comme ça, il compose avec les passions et les motivations de chacun, à leurs niveaux, sans pression.

Des drames et une famille à reconstruire

Mais comme souvent le bonheur est entrecoupé de belles saloperies que la vie te dépose le matin au saut du lit, c’est comme ça que l’on apprend, que l’on grandit. Alors un jour, lors d’un grand repas de famille, une nouvelle va à nouveau bouleverser sa vie et celle de l’ensemble de sa tribu, il vient d’apprendre que sa maman a le cancer. C’était un nouveau signe pour un nouveau combat. Lors d’un déjeuner avec elle, rêvant tout juste d’une chimiothérapie, ils discutent. Il se bat alors à ses cotés pour la lutte contre le cancer, mais elle lui demande de s’engager plus globalement, sur tous les cancers.

Il l’a prend au mot et lui propose de créer une association ensemble pour lutter côte à cote contre les maladies cancéreuses. L’association Life Pink est née.

Heureusement, à la suite d’une longue lutte contre la maladie la maman de Nicolas s’en sort, bien entourée, encore une fois, par une famille soudée comme elle l’a toujours été.

Mais comme un malheur n’arrive jamais sans ses affreux potes sortis tout droit de l’enfer, Nico sans nouvelles depuis 2 jours de son frère, se rend chez lui et le découvre sans vie. Un drame encore une fois partagé bras dessus bras dessous par toute la famille, unie. Et lorsqu’une famille est déchirée par la perte de l’un de ses membres il faut garder le cap, ne pas se perdre dans le marasme presque naturel qui frappe à la porte quand un drame arrive. Alors, comme à son habitude, Nicolas est là, il prend les rênes de la famille pour redonner le sourire à ses proches, et comme on pouvait s’y attendre : ça fonctionne.

« Il y a toujours pire que soi, et à l’inverse il y aura toujours mieux ailleurs, alors dans ces moments-là il faut se regrouper, s’unir. Ça peut paraître naïf mais c’est vrai, il ne faut penser qu’à ceux qui sont chers à nos yeux pour avancer à nouveau ».

Alors Nico trouve du réconfort auprès de sa grand-mère, #MAMIEROCK. Il aime aller la voir, lui parler et surtout l’écouter, d’abord chez elle puis dans l’EHPAD où elle réside. Il aime tellement cela qu’à chaque fois qu’il entre dans cet établissement (pourtant pas super fun) il se sent utile, il donne son temps à celles et ceux qui en ont le plus besoin.

Le petit garçon hyperactif avait alors trouvé une manière de plus de se rendre utile et de se calmer lui-même. Ses échanges le nourrissent et font grandir quelque chose en lui. Il est facilement capable de comprendre les autres mais surtout de les écouter, de partager son empathie, de fédérer et aussi de faire marrer tout le monde, vraiment tout le monde.

Tout cela peut sembler léger (c’est juste un mec comme les autres qui respecte son prochain). Oui mais pas seulement : sa personnalité éclate à nouveau au grand jour combinée à une nouvelle manière de comprendre le monde qui l’entoure, de participer à sa manière (et avec ses moyens) à répandre une énergie positive, une fougue pleine de candeur. On connaît tous une personne qui nous fait du bien à peine elle entre dans la pièce, qui danse à peine la musique commence, qui débride les timides et qui fait kiffer sans retour. Nicolas Rieffel est l’un de ceux-là, il sait que cette manière d’être va le mener à approcher différemment son quotidien, il va alors dédier une partie de son quotidien à ces gens « simples » avec lesquels il apprend tant de leçons.

La fin d’un cycle et le début d’une nouvelle aventure

En 2017 Nicolas perd sa maman qui discrètement avait décidé de s’en aller, sans déranger personne. Elle s’en est allée une fois que son fils s’était accompli définitivement, au moment où il ne doutait plus et lorsque ses projets furent tout juste finalisés. En particulier le « Barber Shop », un restaurant éphémère qu’il présentait tout juste à la Foire aux vins de Colmar et sur lequel il avait tout misé. Encore une fois la joie de la réussite du resto fit place aux doutes et à la tristesse du décès, c’est l’heure du retour en famille pour une nouvelle thérapie.

La boulimie du travail

Il créé pour les réseaux de nouveaux formats de vidéos notamment sur Youtube, une nouvelle approche, une nouvelle énergie apparaissent à l’écran. Il met sa patte et toute sa fougue dans des shows, des salons, des inaugurations, des rencontres, des émissions, des événements de plus en plus importants, ça tombe bien il a toujours voulu être une rock star. L’émission Grain de Sel qu’il anime alors sur Alsace 20 l’aide à aller encore plus loin dans l’univers de la cuisine, à transmettre ses valeurs patrimoniales autrement, il fait ce qu’il aime et ça se sent. Il est définitivement un agitateur gastronomique accompli.

Le travail ? Pas seulement. il luttera aux cotés des enfants en situation de handicap avec l’association Enfants Solidaires, Hopla Chef ainsi qu’au coeur des hôpitaux de toute la région. Une bonne partie de sa vie est désormais consacrée à l’associatif.

Le digital prend une place de plus en plus importante dans sa manière de mettre en avant ses combats et ses passions, grâce à cela il crée avec ses loyaux partenaires des mini-séries sur le vin et le terroir.

Il y parle de son Alsace, de la fierté d’être français, de la terre et de ce qu’elle peut donner de meilleur. Il présente donc tout naturellement « des régions à croquer », des émissions décidément pleine de traditions bien franchouillardes comme il les aime qui dépasse aujourd’hui les 28 millions de vues.

Par la suite il participera même à l’émission culte « Les escapades de Petitrenaud », il y confectionne des recettes sur un bateau mouche en mouvement avec des potes amoureux de la gastronomie, émission retranscrite en direct sur France 5.

Le monde entier le contacte, il part en Russie ou en Chine pour s’y agiter, il devient ambassadeur de plusieurs marques comme Air France, tout semble lui réussir à nouveau jusqu’à LA consécration.

Nicolas Rieffel Bretzel d’Or 2019

Le Bretzel d’Or est l’une des plus prestigieuses récompenses que l’Alsace peut décerner à l’un de ses concitoyens. Il récompense :

« Celles et ceux qui contribuent talentueusement à embellir et à enrichir notre originale province frontalière, il révèle, dans la fierté et la joie, la polyvalence de son génie créateur et sa rayonnante grandeur d’âme. »

Rien que ça. Et l’institut des Arts et Traditions Populaires d’Alsace ajoute que cette distinction « veille à sauvegarder l’authentique patrimoine alsacien, l’essence même de l’alsacianité« .

« Tomi Ungerer l’avait eu, tu te rends compte, TOMI UNGERER !? »

Nicolas n’en revient pas, normal, à presque 40 ans il vient de passer définitivement dans la cour des grands et de devenir pour un an mais aussi un peu pour toujours le représentant privilégié d’une région pour laquelle il a tout donné pendant plus de 25 ans. Il a toujours défendu ce que l’Alsace offrait de meilleur, avec ses subtilités, ses singularités, ses échecs et ses victoires, il y a douté, pleuré autant qu’il y a passé les meilleurs moments de sa vie. Et finalement toute bonne volonté abouti à une belle récompense, et quelle récompense.

Oscar, son fils qu’il tenait dans les bras au moment de la remise a à peine 3 mois lorsqu’il vit son papa se faire décerner son bretzel doré. La fierté l’a envahi, celle qui récompense tant d’années données aux autres, à sa ville, à sa région et à leurs résonances. Il les a fait scintiller, à lui d’être au sommet.

Strasbourg sa ville de coeur avait été tant meurtrie en décembre dernier, les événements tragiques des attentats avaient laissé en lui une profonde blessure dont il a mis quelque temps à se relever. Et puis la famille, son épouse, les amis, les compagnons d’association et toute cette fierté et cette résilience dont les Alsaciens ont fait preuve l’ont touché au plus haut point. Alors il a continué à aimer l’Alsace et à bosser encore et encore pour la faire briller au plus haut, jusqu’à ce jour d’automne où il a pu accrocher ce petit bout d’histoire à son manteau.

Nicolas RIEFFEL#AGITATEURGASTRONOMIQUE

Merci à Nicolas Rieffel pour ce bel échange et cette belle rencontre.

La page Facebook de Nico
La page Facebook de l’agitateur gastronomique

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