C’est Place de l’Étoile que tout a commencé.
Un matin d’octobre comme un autre, à cogiter, les mains dans les poches, à sautiller sur place pour se réchauffer sur le quai bondé. Patrick Watson dans les oreilles. Melody Noir.

I feel like i know you but you’re just a ghost to me,
And when I sit beside your shadow somehow it comforts me.

Une forêt d’humains plantés là, bien droits, comme des arbres aux feuilles multicolores, malmenés par le vent, la pluie et quelques autres trucs qu’on appelle la vie. De l’autre côté, les ombres se réveillent, semblant attendre le début d’une partie de ballon prisonnier, une clope en bouche, un smartphone à la main.

Une étudiante encore à moitié endormie, une casquette au logo 20 minutes sur la tête, me tend l’édition du jour avec un sourire forcé. Elle baille à s’en décrocher la mâchoire, laissant deviner une langue pâteuse et fatiguée. Elle n’avait pas prévu de distribuer des journaux à l’aube, avant d’aller à l’université. Un DEUG en psychologie. Un appartement à la Cité Universitaire Paul-Appell. Des parents dans le Finistère qui se serrent la ceinture pour qu’elle puisse avoir une vie en dentelle. Un père carreleur aux genoux fracassés. Une mère auxiliaire de vie qui enchaîne les kilomètres pour faire la toilette à des statues figées sur des canapés achetés à crédit, visionnant Des chiffres et des lettres entre une table basse branlante et un réfrigérateur où meurent quelques Kiri desséchés. Une bourse d’étude de 453 euros par mois pour payer son loyer et remplir son assiette Ikea de spaghettis à la sauce tomate et de Yum Yum au poulet-glutamate.

En couverture, la folie de spécialistes manichéens qui classent les Hommes comme des boites de conserve dans un supermarché.

Ce n’est plus du journalisme mais du marketing. Par origine, par religion, par couleur, en fonction de leurs orientations sexuelles. Il y a les camemberts labellisés, standardisés, produits du terroir, made in France, calibrés, et les produits périmés, discount, que nous regardons à peine, que nous jugeons avec dédain, que nous stigmatisons parce qu’ils ne respectent pas les codes d’un rayon obsolète, poussiéreux, aseptisé. Ceux-là ne paradent pas en têtes de gondole mais dans un box mal éclairé, au fond du magasin avec les déguisements d’Halloween soldés et les toiles d’araignées.

Nous sommes tous la sorcière d’un autre, un réfugié de quelque part.
Au Moyen-Age, des dizaines de milliers de femmes furent exécutées, accusées de sorcellerie sur des soupçons digne du Gorafi. Le diable n’est pas toujours celui que l’on pense. En 2019, il sort d’une école de commerce, cite Marx et s’habille en Prada.

Des courbes. Des graphiques. Des sondages. Des débats stériles sur BFM TV où le sosie de Montgomery Burns crache son venin parce qu’un homme en aime un autre, que deux femmes veulent transmettre leur amour à un enfant ou qu’une adolescente tente de nous rappeler que la planète n’est pas une plateforme Amazon. Bart, Homer, Marge, Lisa. Revenez. Nous avons besoin d’humanité, de dessins animés, d’Itchy et Scratchy, de la folie de Tahiti Bob, d’une bière sans fin chez Moe et d’une bonne claque de Willie sur nos joues trop pâles pour nous réveiller.

Parce que nous végétons comme des champignons sur un tronc d’arbre pourri alors que l’hiver n’est pas encore arrivé.

Le sensationnalisme, entre un morceau de gigot et un verre de Bourgogne dégoté à la foire aux vins du Simply du coin nous endort, nous manipule, à coups d’images chocs et de raccourcis bien ficelés.

Syrie – Amazonie – Xénophobie – Harcèlement sexuel – Balkany – Homophobie – Radicalisme – Zemmour – Brexit – Hong Kong – Mosanto – Epstein – LPT.

Sommes-nous devenus fous au point d’en oublier les choses essentielles et de raisonner comme une publicité pour un paquet de jambon ? Voulons-nous fabriquer des Joker aux visages maculés de sang et de rancœur ? Ça n’aurait pas la même gueule qu’avec Joachim Phoenix.

Même les robots ont un cœur. WALL-E versus WALL STREET.

Les portes du tram s’ouvrent. Je m’engouffre, la tête presque collée au sac à dos de la personne devant moi. C’est l’heure de pointe, à avancer à tâtons où le froid fait pointer les tétons. Le wagon se met en mouvement. Dehors, Brad Pitt vante le mérite d’une banque en ligne sur un panneau publicitaire et Ronald McDonald’s joue au Monopoly à coup de goodies et de cadeaux mystères.

Deux clowns. Le prochain Tarantino.

J’ai l’impression d’être dans un mauvais épisode de Black Mirror, de ne plus rien contrôler parce que ce que je vis et ce que je ressens ne correspond pas à ce déchaînement de haine dans les médias qui divisent et communautarisent par écrans interposés. Tout est mélangé. Des amalgames. De la désinformation sur les réseaux sociaux. Des meneurs qui jouent au poker avec un micro, les poches trouées. Du bluff arrive la peur. De la peur arrive la haine.

C’est dans le tram A que tout a continué. Adossé contre une barre qui me fracasse les vertèbres, j’ai pu constater que la réalité n’est pas une émission de télé-réalité, que ma ville n’est pas un morceau de fumier, qu’un voile sur la tête n’empêche pas de voir, de réfléchir, de sourire et de s’émouvoir.
J’ai vu la petite Yaéma me montrer ses dents de lait pendant que sa mère lui caressait tendrement la joue. Elle, qui vit à Strasbourg depuis 2012, transpire sa Sierra Leone natale, un patch de Freetown brodé sur sa veste en jean. Elle fredonne son passé en krio à son petit ange, puis Run the world de Beyoncé, pendant que nous autres, regardons la scène émerveillée. Il y a un vieillard qui parle fort en arabe dans son téléphone, un gamin aux boucles blondes qui trace son prénom sur une vitre embuée, deux collégiens qui se roulent des pelles à la vitesse de la lumière, un type en fauteuil roulant qui caresse un labrador noir couché à ses pieds.

C’est un joyeux bordel fait de différences, de parfums, d’histoires, de cultures et d’humanité. Un phare dans l’existence pour certains. Un amour éphémère pour d’autres.

Des griffures et des cicatrices. Des caresses et des mots doux. L’or côtoie le goudron. La cannelle embrasse le houblon. Un groupe de sans-abris squatte devant le cinéma VOX, des vélos évitent ce qui semble être un tox. La kippa côtoie la djellaba. Un boubou flashy fait rougir les pavés de la Rue des Enfants. C’est un arc-en-ciel dans la grisaille du lundi matin pendant qu’une voix à l’accent prononcé annonce le prochain arrêt en alsacien.

Langstross Grand’Rue. Je descends, bousculé par ceux qui montent, pressés.
Une pluie étrange se met à tomber. Je devrais m’abriter afin de ne pas arriver trempé mais je reste là, au milieu de l’allée, à sourire bêtement, comme un pissenlit qui pousse au mauvais endroit. C’est une belle journée où rien ne va. Ici coule une grande famille recomposée, un cercle d’oiseaux non apprivoisés. Deux passants s’engueulent en pleine rue pendant que le rideau métallique de la boulangerie Paul monte en grinçant. Des employés de l’Eurométropole observent la scène en plaisantant. Une jeune femme en talon manque de trébucher en courant. Un livreur klaxonne en guise de trêve. Demain la CTS annonce une grève.

Hop’ la – NHF – Ciao – Hamdoullah – Entschuldigung – Schnaps– Obrigado –

Annoying – Coexist – bumper – sticker

RCS- Wesh – Günaydın – S’gelt – La Laiterie – Je t’aime.

C’est Strasbourg. Un graff sur un mur. Abd Al Malik en armure de soie. Un bouquet de géraniums sauvages au milieu des ronces. Des dattes de Carthage. Une choucroute au poisson et un tajine à l’abricot. Un volcan en éruption et quelques gros mots. Des pleurs. Des rires. Des morts que nous n’oublions pas. Des désaccords. Des picons foncés et des kebabs trop grillés. Un manifeste de tolérance imparfait mais vivant. Une ville de failles qui laisse entrer la lumière des autres. Terre de métissage, de feu, de singularité, oasis de bitume qui bouillonne, qui crie, qui rayonne. Du respect et de la liberté. Croire, s’exprimer et penser.

Des crottes de chien, des vélos volés. Des homos, des cathos. Des athées, des végétariens. Des chômeurs, des rentiers. Des bourgeois et des prolos. Des célibataires, des partouzeurs. Des timides et des effrontés. Des fantômes et des divinités. Des cloportes qui se prennent pour des rois.
Peu importe.

 Des strasbourgeois.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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Photo de couverture : Valentin Philiponet

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