Le sort en sera jeté en novembre prochain. C’est en effet dans un mois que sera remis au gouvernement le rapport qui statuera sur l’avenir de l’ENA (l’École Nationale d’Administration) dont les locaux se trouvent à Strasbourg. Aux manettes : un certain Frédéric Thiriez. Si vous êtes fan du Racing, vous devez vous dire « mais je connais ce nom ! c’est… c’est… » l’ancien président de la ligue de football entre 2002 et 2016. Oui oui. Mais désormais le monsieur, énarque lui-même, a retroussé ses moustaches pour faire office de réformateur de la haute fonction publique.

Et il faut bien avouer qu’avec la contestation des gilets jaunes et la méfiance latente envers « les élites », cette question de l’existence de l’ENA n’a jamais été aussi débattue. Au final la question est simple : faut-il oui ou non supprimer l’ENA ?

En attendant la réponse, pourquoi ne pas faire un petit tour dans ce lieu emblématique de Strasbourg et revenir sur son passé mouvementé et son histoire vieille de 800 ans ? Car, avant d’être le local d’une école, ce bâtiment accueillit un couvent, un hôpital et même une prison…

Depuis les années 1990, l’ENA a donc pris ses quartiers dans ce vaste bâtiment voisin du MAMCS, des Ponts couverts et du barrage Vauban. Avant, l’École était bien évidemment sise à Paris, rue de l’Université, et ce depuis sa création en 1945 grâce à la volonté de De Gaulle qui avait bien compris que pour reconstruire la France d’après-guerre, il faudrait de la « main d’œuvre » dans les préfectures, les ambassades, les cabinets ministériels, etc. Une main d’œuvre démocratique car choisie sur concours. L’ENA avait donc une histoire avant de s’installer dans ce bâtiment. Mais le bâtiment aussi avait une histoire avant d’accueillir l’ENA. Et c’est cette histoire qui va nous intéresser.

La commanderie Saint-Jean : un lieu digne des décors d’Assassin’s Creed

Nous sommes en plein Moyen Âge, vraisemblablement vers 1150 (beaucoup de sources parlent de 1166 voire de 1225 mais il existe bien une inscription indiquant 1150). Un certain Wernher de Hunnebourg (parfois écrit Walther de Hünebourg – la beauté de l’Histoire réside dans ses incertitudes), maréchal de l’évêché de Strasbourg qui n’avait pas été un saint durant sa jeunesse (et c’est un euphémisme) souhaita se repentir. Vous détestez la choucroute, vous êtes supporter du FC Metz, vous ne jurez que par le pastis et vous aussi vous souhaitez vous repentir ? Suivez l’guide : ce bon monsieur obtint d’abord de la part de la municipalité un terrain hors les murs, en bordure de ville. Bon ce n’était pas vraiment le terrain rêvé pour construire. Jouxtant l’Ill, il était marécageux, rempli de broussailles et de saules. Pour cette raison on l’appelait l’Île Verte.

Mais Hünebourg avait une idée en tête et il n’en démordait pas : pour se racheter, il allait fonder un… couvent. Malinx le lynx ! C’est ainsi qu’est construit le premier bâtiment à cet endroit : le couvent de la Trinité. La gestion en fut confiée à des moines appartenant à la confrérie des Augustins. Mais leur gestion s’avéra assez calamiteuse (en gros trop de bières et pas assez de prières) et le lieu périclita au milieu du siècle suivant avant d’être laissé petit à petit à l’abandon. Mais par pour très longtemps…

En effet, en 1367, un banquier strasbourgeois, soucieux de la vie religieuse (comme quoi l’un n’exclut pas l’autre), Rulman Merswin, décide de mettre à profit ses deniers, pour fonder une nouvelle communauté. Rulman Merswin est une figure étonnante, quelque peu mystérieuse. On sait qu’il faisait partie d’une sorte de communauté mystique, née dans la vallée rhénane supérieure (« l’Oberland »), fondée par un certain Nicolas de Bâle, et dont les membres se faisaient appeler « Les Amis de Dieu ». Rien que ça. Il faut dire que ces penseurs se vouaient entièrement à la quête ultime : l’abandon de l’ego et la fusion avec Dieu.

Le couvent nouvellement remis sur pied fut agrandi d’une nouvelle église et d’une chapelle dont le clocheton est encore visible aujourd’hui. Il accueillait aussi bien des clercs que des laïcs soucieux d’y passer une retraite spirituelle. En 1370, il est cédé par Merswin (qui continua d’y vivre jusqu’à sa mort) aux hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Bien que moins célèbres que les Templiers, on peut pourtant les comparer en partie. C’est d’ailleurs eux qui recevront les biens des Templiers après la suppression de l’Ordre du Temple en 1312. C’était donc un ordre très puissant au XIVe siècle. Leur installation, plus tard au XVIe siècle, à Malte fait qu’on l’appelle aussi souvent l’Ordre de Malte. La particularité de cet ordre, c’est qu’il a certes une vocation religieuse mais aussi hospitalière donc et même militaire. Autant faire d’une pierre trois coups.

source: http://insulaviridis.moncelon.fr/ileverte.htm

Le bâtiment, qui prend le nom de Commanderie Saint-Jean, possédait outre des parties conventuelles, un hôpital, un cimetière (sous le beau platane qui accueille les visiteurs dans la cour principale aujourd’hui), des jardins mais aussi un petit port sur l’Ill qui permettait le commerce. Il s’y trouvait également une bibliothèque renommée qui ne cessa de s’accroître jusqu’au XVIIe siècle. Sa réputation lui valut la visite de hauts personnages politiques et religieux de l’époque. L’empereur Maximilien Ier en personne rendit même visite plusieurs fois à ses membres au début du XVIe siècle. OK plus personne de se souvient de Maximilien Ier aujourd’hui mais je vous assure que c’était la classe.

Plan et relief de la Commanderie en 1630 (Frédéric Piton, 1855)

Cette occupation va durer environ 250 ans jusqu’à ce que la Guerre de Trente Ans bouleverse la vie du lieu comme elle a bouleversé l’Europe. Il faudrait un article entier pour expliquer la Guerre de Trente Ans qui fut une guerre horriblement destructrice mais également fondatrice de l’Europe moderne. Pour résumer, disons qu’elle opposa à l’intérieur du Saint-Empire, les états catholiques menés par l’empereur et la famille des Habsbourg et les états protestants allemands entre 1618 et 1638. L’Espagne et les Pays-Bas méridionaux (Belgique actuelle) soutenaient l’empereur catholique tandis que les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) et les pays scandinaves soutenaient la rébellion protestante. Au milieu de tout ça, la France en profita pour tirer son épingle du jeu en étant certes du parti des catholiques mais sans soutenir pour autant la famille Habsbourg qui était son principal adversaire pour conquérir l’hégémonie politique sur le continent européen. Comment ça on a été fourbe sur ce coup ??! Meuh non, ça s’appelle simplement de la diplomatie…

D’ailleurs de France ici il n’est pas question. Puisqu’à l’époque Strasbourg fait justement partie du Saint-Empire. La ville qui avait depuis 1525 adopté la Réforme protestante avait été jusqu’alors conciliante à l’égard de la Commanderie. Mais le tournant survient en 1633. La ville qui avait décidé de rester neutre dans le conflit voit pourtant des troupes ennemies, catholiques donc, se rapprocher. Elle contraint alors les occupants de la Commanderie à vider les lieux et une grande partie des bâtiments est démolie afin que les matériaux servent aux nouvelles fortifications de la ville qui sera finalement épargnée.

S’en fut donc fini de l’âge d’or de l’Île Verte. Pour vous donner une idée, il ne reste de cette époque que le corps de bâtiments à gauche du portail d’entrée, avec son décor en trompe-l’œil si caractéristique (daté de 1547). Cette partie abritait l’hôpital pour syphilitiques. Car, comme on vous le racontait ici, le quartier de la Petite France tenait son nom du « mal français », la syphilis, que des soldats avait ramenée dans leurs bagages après leur campagne d’Italie. Un lien avec la syphilis qui va d’ailleurs survivre au nouvel abandon des lieux…

La prison Sainte-Marguerite : d’une cellule à l’autre, des barreaux en plus

Car oui le destin de l’Île Verte n’en est pas pour autant fini. En 1747, les lieux sont réinvestis. Il faut dire qu’entre temps, la ville a racheté le terrain et les ruines. Et que décide-t-elle d’y construire ? Une prison. Oh il y en avait déjà une, et pas loin en plus mais disons que celle-ci baignait un peu trop dans son jus médiéval, je veux parler… des tours des Ponts Couverts. Eh oui. On connaît tous la Tour du bourreau mais les autres abritaient également des cachots. Autant vous dire qu’au XVIIIe siècle, ces cachots n’étaient plus du tout adaptés. Entre l’histoire de la Petite France et celle des ponts couverts se dessine une image de Strasbourg qu’on ne soupçonne pas aujourd’hui…

source: Fonds Henri Manuel/ENAP-CRHCP

La particularité de cette prison qui prend le nom de Sainte-Marguerite, c’est qu’elle ressembla plus à une maison de correction qu’à une véritable maison d’arrêt car les peines y étaient souvent assez courtes (1 ou 2 ans) et relatives à des délits mineurs. Il y a donc des cellules mais aussi, chose plus rare dans les prisons, des dortoirs. Par ailleurs, les détenus sont en général employés à de petits travaux manuels ; imprimerie, cordage et menuiserie pour les hommes, couture pour les femmes. Quand je disais que le lien avec la syphilis avait survécu, c’est que les prisonniers vont être, parmi d’autres travaux, employés à râper du bois de gaïac, un bois exotique très dur qui avait pour vertu de soigner la syphilis. La prison fut alors baptisée Raspelhus (la maison où l’on râpe) par les Strasbourgeois.

source: Fonds Henri Manuel/ENAP-CRHCP

Ayant abrité jusqu’à 450 personnes, les locaux se sont dégradés et vidés petit à petit après la Seconde Guerre mondiale, si bien que dans les années 1980, il n’y a plus que 250 détenus et que le bâtiment est devenu complètement vétuste. Les conditions de vie dans les cellules, entre l’absence de lumière, l’humidité et l’exiguïté deviennent préoccupantes. C’est à cette époque que l’ancien garde des Sceaux Robert Badinter se préoccupe du sort des prisons, qu’il veut notamment sortir des villes. Le sort de la Marguerite en est scellé. Elle ferme en 1988 puis c’est au tour de la prison rue du Fil. Parallèlement est construite pour les remplacer la maison d’arrêt qu’on connaît aujourd’hui dans le quartier de l’Elsau.

L’École Nationale d’Administration : « Ouvrez une école et vous fermerez une prison »

Mais il est écrit que la destinée du lieu allait se jouer sur un autre plan, encore une fois. L’Île Verte est increvable. Car toujours en ce début des années 1990, la toute nouvelle première ministre Édith Cresson va transformer cet ancien couvent et prison de manière inattendue. Dans son plan de décentralisation de 1991, elle décide de faire déménager l’ENA de Paris à Strasbourg. Oulahlah il en fallait du tempérament pour oser une telle infamie ! Immédiatement, on assiste à une levée de boucliers. On crie au scandale. Pour vous dire l’ampleur du truc : on a quand même vu des énarques faire un sitting et dormir dans leurs locaux rue de l’Université. Le journal télévisé titra même : « les énarques se dévergondent ». Sur les images d’époque on aperçoit Valérie Pécresse, fidèle à elle-même.

Pourtant l’idée de Cresson n’est pas gratuite. Outre les efforts pour sortir du parisianisme, elle marque une volonté de rapprocher les élites françaises des institutions européennes.

En 1992, les travaux de rénovation commencent – et il y a du boulot ! Durant ces travaux ont lieu des fouilles archéologiques qui mettent à jour une ancienne occupation gallo-romaine. Des céramiques ont notamment été exhumées, elles sont visibles aujourd’hui dans une petite vitrine devant la cafétéria de l’établissement. On a aussi pu déterrer les fondations du couvent de la Trinité et de la Commanderie Saint-Jean, ce qui a permis d’en établir les plans précis.

Vue aérienne des travaux en 1993 (on remarquera que le MAMCS n’existait pas encore) (source: Jacques Marquis, ingénieur ENSAIS)
Archéologie préventive devant les bâtiments de l’ENA

Enfin en 1993/1994, les premiers étudiants font leur entrée mais ce n’est véritablement que dans les années 2000 que les locaux de Paris fermera pour faire de Starsbourg le seul site de l’ENA.

Un bâtiment aux multiples facettes : petit tour du propriétaire

Lorsque l’on franchit le portail d’entrée forgé par Dominique Singer dans les ateliers d’Uberbach , on débouche sur une grande cour d’honneur ornée d’un magnifique platane. De part et d’autre sont disposés les corps de bâtiments qu’on désigne simplement par une lettre : à gauche le bâtiment A, à droite le C. En face, l’entrée principale surmontée du clocheton qui marque l’emplacement de l’ancienne chapelle nous fait pénétrer dans le bâtiment B.

Dans le hall, le regard est attiré par le mécanisme de l’horloge de 1861, conçue par un certain Ungerer, ancêtre de notre Tomi national. Dans ce même hall sont exposées à gauche et à droite les photos de classe de toutes les promotions.

à gauche: l’horloge Ungerer / à droite: vitrine des céramiques gallo-romaines

Si l’on prend tout de suite à gauche, on pénètre dans le centre de documentation qui propose à la lecture environ 45 000 ouvrages. Ce qui est peu par rapport à l’Université mais qui s’explique notamment par le fait qu’il n’y a qu’un seul exemplaire de chaque ouvrage et que le prêt ne dure que cinq jours. À l’entrée de la pièce est inscrit sur le mur le nom de toutes les promotions de la formation initiale depuis 1945. La dernière en date, celle de cette année, étant la promotion Molière, on peut y voir une petite mise en avant de ses œuvres sur un bureau.

Retournons dans le hall. Si l’on continue tout droit, il y a le choix entre descendre l’escalier à droite qui conduit à l’auditorium Michel Debré, spacieux et surtout beaucoup plus confortable que les amphis que j’ai pu cirer à la fac !

L’auditorium vu de l’exétieur

Si l’on n’avait pas descendu l’escalier, on aurait pu aller tout droit dans la cafétéria puis sortir sur la gauche dans la petite cour Vauban. Des petites chaises types jardin des Tuileries et une fontaine « Développement », oeuvre de Pierre Szekely,  : c’est un endroit calme qui semble voué à la détente.

à droite: la fontaine « Développement » de Pierre Szekely

À l’étage de ce corps de bâtiment se trouvent notamment les bureaux de l’administration, des directions de la formation et des stages. À ce même étage, une passerelle permet de se rendre dans le bâtiment D, une extension qui a vu le jour en 2011. Des fenêtres de cette passerelle, on peut apercevoir des ruches ainsi qu’en bas la sculpture « Envol » de Jivko. Depuis la rue Sainte-Marguerite, on remarquera le mur végétalisé, signe que le bâtiment est un bâtiment Haute Qualité Environnementale.

La sculpture « Envol » de Jivko

Enfin dans le corps de bâtiment à droite de la cour d’honneur, un escalier permet de descendre au sous-sol et de rejoindre l’amphithéâtre Jean Zay.

L’avenir de l’ENA est donc en suspens. Mais quand on voit l’histoire des bâtiments qui l’abritent, on se dit qu’avec ou sans l’école, l’Île Verte continuera d’être un lieu emblématique de l’histoire de Strasbourg et qu’elle parviendra certainement à se réinventer…

Sources :
Merci à la responsable du centre de documentation pour la visite des locaux lors des Journées du patrimoine.
De la documentation est disponible sur le site web de l’ENA.
Sur l’histoire de l’Île Verte, de la documentation est disponible sur le site http://insulaviridis.moncelon.fr/ileverte.htm

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