La semaine dernière, on vous emmenait flâner aux abords de la cathédrale. Quelques détails curieux méritent en effet l’attention du passant. Mais ce n’est rien comparé aux multiples curiosités architecturales et autres mystères historiques liés à l’édifice lui-même. Aujourd’hui c’est donc en son sein que nous allons déambuler, à la recherche des petits détails disséminés ici et là et des histoires qui leur sont rattachées. Car il n’y a pas que la rosace, l’orgue ou l’horloge astronomique à admirer !

Gamil Blosarsch : Le « cul nu » qui accueille le visiteur

Dimanche dernier, on s’était donc quitté sur le parvis de la cathédrale, la tête levée vers la façade de l’hôtel en face. Aujourd’hui, il s’agira de tourner les talons. Direction Notre-Dame ! Mais ne rentrons pas encore dans l’édifice et levons une nouvelle fois les yeux. Car sur le tympan du portail central nous attend un détail pour le moins inattendu, voire même carrément cocasse. Il faut dire que celui-ci se trouve au niveau de la représentation de l’Enfer (juste au dessus de la porte de gauche) et qu’à l’époque on ne lésinait pas avec les détails trash (coucou Jérôme Bosch). On y voit une marmite qui bout avec en dessous le diable qui se fend la poire et à gauche Judas qui fait de la corde (mais pas à sauter). Si on laisse notre regard dériver sur la droite. Que voit-on ? Je vous le demande ! Un anus. Oui oui un bel anus étoilé (à ne pas confondre avec l’anis étoilé) ! En plein au centre de l’entrée de la cathédrale. Mais le croustillant de l’affaire ne s’arrête pas là. Si l’on regarde bien, on remarquera qu’au-dessus se dresse un enfant qui tient sa bistouquette dans une main et fait pipi sur le postérieur en question. Et c’est là qu’on commence à comprendre l’histoire et qu’on rigole un peu moins.

De gauche à droite: un bouc avec un sexe en érection, Judas au bout de sa corde, la marmite, le diable, le « cul nu » et l’enfant qui urine.

En fait ce « cul nu » exposé aux yeux de tous, ce « cul qui souffle » (belle métaphore pour dire pétomane), c’est celui de Gamil Blosarsch (qu’on écrit aussi Camille Blosarch), un évêque qui avait été chassé de la ville car il abusait des enfants de chœur. Tout de suite on comprend mieux la crudité de la représentation et sa place, immanquable, au beau milieu de l’Enfer. D’ailleurs, à voir sa tête, maintenue au creux du bras du diable en personne, de l’autre côté de la marmite, on peut supposer qu’il est prêt à regretter ses actes !

Le vent inlassable qui attend son maître diabolique

Lors de cette charmante introduction, le vent qui souffle sans discontinuer sur le parvis aura immanquablement balayé votre bob Cochonou ou vos caches-oreilles à poils longs – selon la météo. On se demande pourquoi diantre ça souffle toujours comme ça à cet endroit. C’est simple : c’est parce que le Vent en personne, avec un grand V, y attend son cavalier, qui n’est autre que le diable. Celui-ci, flatté de s’être vu représenté sur le portail sous les beaux traits du Tentateur séduisant les Vierges folles, a voulu jeter un œil à l’intérieur pour voir s’il n’y s »y trouvait pas une représentation encore plus flatteuse.

Le Tentateur

Mais mal lui en a pris de jouer avec la maison de Dieu. Il y fut enfermé pour ne jamais en être libéré. Autant dire que ce vent n’est pas prêt de s’arrêter de souffler !

Le mystérieux rayon vert : quand les extraterrestres tentent de communiquer avec le Christ

Si vous avez la chance d’entrer dans la cathédrale par un jour d’équinoxe, vous pourrez assister à l’une des manifestations les plus étranges qui lui soit associée : le fameux rayon vert. En effet, ce phénomène qui conjugue rayon de soleil et vitrail d’un pied (celui de Juda, sans s, un des douze fils de Jacob et ancêtre de Jésus) pare le visage du Christ en croix sur la chaire de prédication d’une aura dont la couleur verte est pour le moins inhabituelle, voire carrément surnaturelle. On dit que c’est un vitrail installé lors de la restauration qui a suivi la Guerre de 1870 mais de toute façon, le clergé aurait plutôt intérêt à nous assurer que ce n’est pas une manifestation mystique de la nature, preuve de l’existence de forces païennes, et le gouvernement que ce n’est pas une manifestation extraterrestre non ? Comment ça je fais le jeu des complotistes ? Il faut bien que les légendes vivent non ?

Un Christ aux 150 visages strasbourgeois

Un autre vitrail, beaucoup plus récent, mérite l’attention. En passant dans les deux travées principales de l’édifice, on oublie souvent de jeter un œil dans les chapelles latérales. Et pourtant l’une d’entre elles, la chapelle sainte Catherine, dans la nef sud, est ornée de deux verrières verticales surprenantes. Elles représentent un Christ de 9 mètres de haut, aux couleurs chatoyantes (le rouge notamment est superbe) mais surtout au visage composé de 150 photographies d’anonymes strasbourgeois.es. Inspiré par un tableau du peintre flamand Hans Memling daté de 1481, le Christ lève la main droite en signe de bénédiction.

Hans Memling, Christ bénissant, 1481 (Boston)

Derrière sa main, on peut apercevoir des teintes de bleus, de jaunes et de verts qui reproduisent une nature luxuriante : fleurs, arbres, rivière, ciel et même quelques animaux.

Cette œuvre a été installée en 2015 pour le Millénaire des fondations de la cathédrale (tout comme la maquette sur la Place du château). Elle est le fruit du travail conjoint de l’artiste plasticienne Véronique Ellena et du maître-verrier Pierre-Alain Parot. En fait, ces deux baies n’étaient plus pourvues de vitraux depuis le XVIIe siècle et cette œuvre remet la lumière sur une chapelle qui pouvait passer inaperçue. Elle est aussi le symbole qu’une cohabitation entre édifice ancien et art moderne est tout à fait possible et harmonieuse, même si quelques grincheux y trouveront toujours à redire !

Détail de la barbe du Christ où l’on perçoit quelques visages anonymes.

Un prédicateur et son petit chien docile

En fabulant sur le rayon vert, on a évoqué brièvement la chaire. Œuvre au gothique plus que flamboyant, celle-ci recèle, un peu cachée au milieu de son foisonnement décoratif, une figure on ne peut plus surprenante. En effet, au bas de l’escalier de ce superbe ouvrage réalisé en 1495 par Hans Hammer, le maître d’œuvre de la cathédrale, est couché un petit chien dont la tête repose tranquillement sur ses pattes de devant. Mais ce détail n’est pas une simple fantaisie d’artiste. On raconte que ce chien était en fait celui du fameux prédicateur Jean Geiler de Kaysersberg, et qu’il attentait docilement chaque jour que son maître termine son prêche !

Un observateur observé

Les curiosités sculptées ne s’arrêtent pas là. Deux autres au moins sont remarquables et bien visibles quoique discrètes. D’abord il y a ce mystérieux bonhomme accoudé à la balustrade de la cantoria (qu’on appelle aussi tribune des chantres car c’est de là que chantait le chœur) dans le bras droit du transept, non loin de l’horloge astronomique. Cet homme au « buste accoudé » (qui était une figure à la mode à l’époque, en témoigne celui sculpté par Nicolas de Leyde, conservé au Musée de l’Oeuvre-Notre-Dame) semble observer autant que le visiteur l’observe.

Il faut dire que ce balcon propose une vue splendide sur… le pilier des anges. Tiens tiens… Ne serait-ce pas cette fascinante colonne que l’homme observe avec cet air patient et attentif ? Il se pourrait bien. On dit même qu’il ne l’observerait pas sans raison. Il attendrait qu’il s’effondre ! Peut-être était-ce un homme incrédule, donateur soucieux du bon usage fait de ses deniers et dont cette extravagance laissait pour le moins suspicieux ? Ou bien encore un concurrent du maître d’œuvre de l’époque, persuadé que ce pilier si fin et élégant ne pourrait soutenir bien longtemps la voûte ? Si ces hypothèses sont intéressantes, elles posent un problème : le pilier date de 1225 environ, la tribune seulement de 1486. À l’époque, le maître d’œuvre qui a imaginé la tribune était le célèbre Hans Hammer. Ne serait-ce donc pas plutôt lui qui se serait fait représenter, avec la toque caractéristique de sa profession, admirant le travail de ses prédécesseurs ? Impossible d’en être sûr. Une chose est sûre par contre : c’est que le bonhomme risque d’observer encore longtemps !

Nicolas de Leyde, Buste d’homme accoudé, avant 1467 (Strasbourg)

Un minuscule Atlas qui ne porte pas la voûte terrestre mais celle de la cathédrale

Cette facétie qui ne cesse de fasciner trouve un écho un peu plus discret dans une autre représentation bien mystérieuse et qui concerne elle aussi un architecte. Il s’agit maintenant de se pencher au bas du pilier nord du transept. Vous y verrez alors un tout petit homme accroupi, le dos arqué. Voûté comme il est, on dirait qu’il porte à lui tout seul le poids de la cathédrale. Il est bien possible que ce bonhomme représente l’architecte qui était en charge de la restauration au début du XXe siècle. Il se serait donné la posture du sauveur de la tour nord. Il faut dire que celle-ci menaçait alors de s’effondrer car, à l’époque, les nombreux aménagements du Rhin avaient fait baisser le niveau de la nappe phréatique qui coule sous l’édifice et dans laquelle des centaines de pieux de bois avaient été enfoncés jusqu’à son lit pour soutenir les fondations. Tant que ceux-ci étaient imbibés, aucun souci. Le bois est alors imputrescible et ne pourrit pas. Mais hors de l’eau, c’est une autre histoire et les pieux ont commencé à s’affaisser, risquant de provoquer un effondrement pur et simple. C’est pour cette raison que les premières années atour de 1900 furent consacrées à la consolidation des piliers nord. Le béton moderne vint en quelque sorte à la rescousse de la pierre ancienne !

Le lac souterrain : vers les sources de l’Enfer

Je suppose que nombre d’entre vous se sont exclamés en lisant le paragraphe précédent : « Ah oui la fameuse nappe phréatique, ce véritable lac souterrain dont on nous parle avec tant de mystères! » Il est vrai que la légende court toujours à propos de ce soi-disant lac caché sous la cathédrale et sur lequel une barque naviguerait sans passeur et dont les eaux abriteraient des animaux monstrueux tout droit sortis de l’Enfer. On dit aussi qu’il serait surmonté d’une voûte immense qui soutiendrait les fondations de la cathédrale et que l’entrée se situerait dans une des caves d’une maison en face de l’édifice. Des travaux archéologiques en 2018 rue du Maroquin sont venus relancer les spéculations. Il y aurait bien des galeries souterraines, mais qui dateraient de l’époque romaine. Elles auraient permises d’acheminer l’eau vers une grande citerne. Résumons donc la situation : une nappe phréatique oui, une citerne romaine, peut-être. Mais un lac hanté, certainement pas! Quoique, on dit qu’il n’y a jamais de fumée sans feu…

L’ultime secret…

Enfin comment ne pas terminer cet article sans évoquer l’ultime secret de la cathédrale, celui dont elle ne nous dévoilera peut-être jamais la clé… Pourquoi n’a t-elle qu’une seule tour ? On se rend bien compte aujourd’hui que cette tour unique, qui pare Môman d’une sorte unijambisme inversé, fait tout son charme. Parfois l’asymétrie ne rend pas le visage si disgracieux qu’on aurait pu le croire. Car non il n’a jamais été question à l’origine de ne faire qu’une seule tour. En gros ça a merdé quelque part. Mais où ? Ou plutôt mais pourquoi ? C’est LA grande question. Et il semble que la réponse définitive se fasse encore attendre. Alors on a bien une ou deux hypothèses, très vraisemblables d’ailleurs. Ces deux hypothèses tournent autour de deux points majeurs : le manque d’argent et le désintérêt progressif. Reprenons les choses depuis le début. À la base, le projet initial de la cathédrale tel qu’il est pensé au XIIIe siècle prévoit bien deux tours. Et il y aura bien deux tours de construites. Ce sont celles qu’on voit encore aujourd’hui de chaque côté de la rosace. Puis une sorte de folie des grandeurs s’est emparée des architectes successifs qui se sont mis pour défi de construire une flèche beaucoup beaucoup beaucoup plus haute. C’est à ce moment-là qu’a été comblé l’espace entre les tours initiales, au-dessus de la rosace, et qu’a été élevée la tour nord. La construction de la tour sud devait suivre mais mais… elle n’aura jamais lieu bien que l’idée ne fut pas définitivement abandonnée avant la fin du XIXe siècle. Pour quelles raisons alors ? Un appétit démesuré ? Peut être que les commanditaires ont eu les yeux plus gros que le ventre et que le financement n’a pas suivi. Possible. Mais l’époque coïncide aussi avec le début de la Réforme protestante qui replaça le débat sur des choses peut-être plus spirituelles que cette compétition de « qui a la plus grande ? » parmi les différentes villes d’Europe. Ces deux éléments auraient alors pu générer petit à petit un désintérêt qui scella finalement le destin de cette seconde tour avortée. Le saura-t-on vraiment un jour ? Seule la découverte d’une source écrite encore inédite pourrait nous éclairer à ce sujet… Cette histoire prouve en tout cas une chose : la beauté née aussi du hasard et des imprévus.

Vous êtes désormais de retour sur le parvis de la cathédrale. J’espère que vous avez fait bon voyage et que vous avez apprécié les mille merveilles que propose l’édifice – certainement y en a-t-il d’autres encore ! La plupart des histoires ici contées prennent bien sûr racines dans la légende et on peut émettre des doutes sur certaines d’entre-elles : l’enfant qui urine sur le « cul nul » serait en fait la conséquence d’une erreur de restauration, le petit chien de la chaire n’aurait jamais été celui du prédicateur, etc, etc. Mais la magie d’un édifice comme celui de la cathédrale repose aussi sur les mystères et les fantasmes qu’il véhicule de siècle en siècle. En un temps où la technologie et la science sont devenues reines, et où l’on se vante d’être moins crédule que par le passé, il est quand même salutaire de garder un peu de magie dans notre Histoire non ?

Appendice : la multiplicité des sources
Outre les multiples histoires, plus ou moins vérifiables historiquement, que l’on m’a conté depuis mon installation à Strasbourg, cette série de l’été consacrée aux Secrets d’Histoire strasbourgeoise n’aurait jamais vu le jour sans de nombreuses rencontres, visites guidées et lectures. C’est ce que j’appelle la multiplicité des sources. Je me suis en effet appuyé sur plusieurs éléments : en premier lieu mes balades toujours curieuses (il suffit d’être aux aguets, il y a des choses à voir à tous les coins de rue!), mes cours d’Histoire à la fac mais aussi des visites guidées (notamment dans le cadre des journées du patrimoine), le site internet archi-wiki.org, des reportages de France télévisions, des vieux articles des DNA, etc, etc, ainsi que plusieurs ouvrages dont voici la liste :
BACH Valérie & WENDLING Philippe, Strasbourg en 100 dates, Sutton, 2016
BEFORT Paul-André, Parcours d’un Strasbourg insolite, Jérôme Do Bentzinger, 2018
JORDAN Benoît, Histoire de Strasbourg, Jean-Paul Gisserot, 2006
JORDY & HAMM, Le guide du promeneur à Strasbourg, Les Beaux Jours, 2019
TRENDEL Guy, Guide secret de Strasbourg, Ouest-France, 2018
TRENDEL Guy, Racontez-moi Strasbourg, La Nuée Bleue, 2006
VOGLER, LOEB-DARCAGNE & HAMM, Strasbourg secret, Les Beaux Jours, 2018
Liste à laquelle je rajouterai les brochures « À la découverte des quartiers de Strasbourg » éditées par l’eurométropole et plutôt bien faites.


FLORIAN CROUVEZIER

> Son blog rempli d’histoires et d’Histoire <

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