Au soir du 22 septembre, le Musée zoologique de la ville de Strasbourg fermera ses portes pour trois ans de travaux. L’objectif ? Simplifier la circulatoire, clarifier la scénographie, mais aussi valoriser les réserves de ce lieu hors-du-temps. Ces dernières abritent 95% des collections du musée, propriétés de la municipalité qui en a confié la gestion à l’université. Visite par-delà les 5% avec Marie-Dominique Wandhammer, directrice et conservatrice en chef passionnée du Musée zoologique, sa maison depuis 35 ans.

Évoluer sans renier

« C’est un long serpent de mer, ce projet… » Dans son bureau baigné de soleil, entre les meubles d’apothicaire et autour d’une table sur laquelle s’étalent trente ans de projets, Marie-Dominique Wandhammer se souvient. En trois décennies, la directrice du Musée zoologique a vu « surgir, replonger puis encore renaître » ledit projet : celui de « l’impossible rénovation » de cette vieille maison – ou du moins, la croyait-on impossible. Car il s’agissait de satisfaire aux cahiers des charges de deux entités imposantes : la ville de Strasbourg, propriétaire des collections de Jean Hermann depuis 1804, et l’université, gestionnaire du muséum ouvert en 1893. Soit de trouver une place cohérente à ce cabinet de curiosités, à la fois parmi l’offre culturelle de la cité mais aussi au sein de l’opération Campus, le programme d’aménagement de l’Unistra.

En 2022, l’ex-musée d’histoire naturelle rouvrira pourtant dans une version rafraîchie qui fédère les deux acteurs. Lors d’un point presse portant sur sa rénovation,en mars dernier, le président de l’université Michel Deneken a qualifié le Musée zoologique nouveau de « locomotive » pour le futur Pôle Sciences. Implantée entre les bâtiments de zoologie et de géologie, cette structure, qui prendra place « au cœur d’un jardin retrouvé », rassemblera « plusieurs entités muséales » autour d’un planétarium d’envergure boulevard de la Victoire. Un succès donc, pour lequel Marie-Dominique Wandhammer crédite le duo qu’elle forme avec le directeur adjoint du Jardin des Sciences, Sébastien Soubiran. « C’est grâce à ce binôme-là qu’on a réussi à monter ce projet comme il est. Avec, aussi, la complicité d’un architecte qui se bat pour notre histoire. »

L’histoire du Musée zoologique est lisible sur ses murs. Au premier étage, derrière les canidés, la moquette verte qui les recouvre crie les années 60, tandis que dans la vitrine polaire adjacente, la tapisserie « réaliste » dit les années 70. Au deuxième étage, la statue de cire de Jean Hermann, posé dans une reproduction fictionnée de son cabinet – « Ce n’était pas un souk comme ça ! », précise Marie-Dominique Wandhammer –, raconte les années 80. Dans leur disposition même, les murs trahissent l’organisation historique du lieu, restée inchangée depuis sa construction par les Allemands. Le bâtiment, qui forme un grand carré autour d’une petite cour centrale brisé, à l’intérieur, par un escalier monumental, impose aux visiteurs de nombreux culs-de-sacrendant le parcours sinueux, pour ne pas dire labyrinthique.

« Je ne pense pas que les visiteurs se rendent compte que les présentationsne sont pas toujours cohérentes, que le musée n’est pas toujours lisible… Le fait que ce soit aussi disparate, ça leur plaît. » Vitrines rétros, parquet grinçant et plafonds fissurés ont en effet leurs afficionadosparmi les visiteurs de ce lieu dit dans son jus.Reste, en qualité d’institution culturelle, à respecter les critères de la véracité scientifique.Dans la vitrine dédiée aux animaux régionaux, se mélangent des espèces diurnes et nocturnes qui ne sont de fait pas amenées à cohabiter. À l’étage supérieur, un cerf, une biche et son faon sont rassemblés en une scénette familiale surréaliste, inobservable dans la nature. Autant d’inexactitudesque l’équipe du Musée zoologique entend corriger,sans non plus renier le dioramaqui fait le charme, l’identité et le succès de l’endroit.

Quand les morts consolent les vivants

« Selon une enquête réalisée par les étudiants de Sciences Po, le Musée zoologique est le musée de Strasbourg qui a le public le plus varié, le plus populaire aussi. Parce que les collections sont accessibles, il n’y a qu’à regarder et se faire plaisir. Il est très important pour moi de préserver cela, que tout le monde puisse venir quelles que soient sa langue et ses connaissances. » Intégrée à l’équipe du musée au cours des années 80, Marie-Dominique Wandhammer a connu bien de ses développements… Tour à tour, elle se remémore la livraison de nouvelles vitrines – dont la très libre reconstitution du cabinet de Jean Hermann –, l’avènement des expositions temporaires au détriment des collections importantes du lieu, mais surtout la revalorisation de ces dernières sous l’impulsion de deux bénévoles passionnés : « Joe était un scientifique éclairé qui travaillait à l’étude des mollusques, José des insectes. Ce qui les intéressait, c’était un travail de fond. Ils m’ont ouvert les yeux sur les collections, ils m’ont appris à les regarder, à les aimer. Depuis, je prends particulièrement plaisir à les documenter. » Un héritage qui a marqué la direction de la conservatrice en chef, centrée sur le travail d’archivage. Aujourd’hui, elle estime que 60% des collections du Musée zoologique, qui comptent plus d’un million de spécimens, ont été traitées.

Mais ce dont Marie-Dominique Wandhammer se souvient le mieux, ce sont des rencontres avec le public. Dans « un musée où l’on est entouré par la mort », « un grand cimetière qui prend vie parce qu’on s’y raconte des histoires », on apprivoise sa mortalité comme sa mythologie… En témoigne cet élève en école maternelle, perturbé par le décès d’un grand-parent, que la visite a « complètement débloqué ». Ou encore cet étudiant étranger, originaire d’Afrique, qui face à la vitrine dédiée au braconnage, a interpelé la directrice sur son discours concernant les espèces protégées : « Il m’a dit : « Vous, avec votre conscience d’occidentale, c’est facile de vous poser en sauveuse, mais nous on crève de faim. » Et c’est vrai, on protège les lémuriens mais on laisse mourir les habitants de Madagascar. Il m’a amenée à tenir un propos moins moralisateur. » Il y a aussi cette exposition, « Je touche, tu vois »,que l’équipe du musée a développé sur deux ans avec une association de malvoyants et d’aveugles strasbourgeois. Un public hétérogène, selon le degré du trouble mais aussi son contexte d’acquisition, auquel il était tentant de proposer, au toucher, des animaux exotiques pour une expérience unique. « Mais en réalité, ils avaient besoin de se représenter ce qu’est un écureuil, une cigogne, des animaux du quotidien. »

Une girafe dans le hall, une baleine dans le grenier

Autant de moments d’émotion qui viennent nourrir le travail scientifique. « Je pense que c’est ce que je retiendrai, oui, ces rencontres vives, ces expositions fortes sur des domaines qu’on ne connaît pas et dont on apprend énormément… Je n’ai jamais arrêté d’apprendre ici. » Trousseau à la main et béquille sous le bras, Marie-Dominique Wandhammer saute enfin de sa chaise pour s’élancer dans les réserves. Au milieu des rayonnages fixes comme mobiles, jusque sous le toit où repose là une momie, ici une baleine, la directrice raconte les crânes de tortues semblables à des casques corinthiens, et ceux de crocodiles pareilles à de la céramique finement travaillée. Elle plaisante d’un oryctérope aux proportions amusantes, éclate de rire en révélant l’expression de son chouchou Napoléon, un Grand-duc de Sumatra pour toujours en proie à la perplexité. Canidés, mammifères en tout genre, oiseaux, ossements, poissons ou encore insectes, les pièces se suivent sans se ressembler, quoique Marie-Dominique Wandhammer en salue toujours les occupants. « Moi je leur dis bonjour, je leur parle. Mais je suis un peu spéciale. »

Dans un mois, le Musée zoologique fermera ses portes pour trois ans de travaux, durant lesquels plusieurs spécimens migreront dans d’autres institutions strasbourgeoises. Un temps que Marie-Dominique Wandhammer envisage comme excitant, quoiqu’elle avoue l’appréhender. « Quand je vais quitter le musée, ça va être dur. C’est ma maison. J’ai beaucoup donné à cet endroit, au point que mon fils l’a détesté, parce que j’étais trop là. » Difficile, alors, de dire ce qui manquera le plus : ce musée, échappatoire privilégié du spleen hivernal strasbourgeois, jusqu’en 2022, ou le parquet qui grince, doucement, sous les petits pas préoccupés de sa directrice dévouée, qui nous laisse à l’entrée.

Le Musée zoologique reste ouvert jusqu’au 15 septembre inclus, tous les jours à l’exception du mardi de 10 heures à 18 heures moyennant 3,50 à 6,50€. Un jeu-concours, auquel il est possible de participer jusqu’au 31 août, offre de gagner une visite inédite de ses coulisses à sa fermeture ; l’occasion de voir le musée comme il a toujours été, pour la dernière fois. Ci-dessous, une mise-en-bouche.


Musée zoologique de Strasbourg
29, boulevard de la Victoire (tram C, F et E station Université)
Tous les jours sauf le mardi de 10:00 à 18:00, jusqu’au 22 septembre 2019


Images : Chloé Moulin pour Pokaa.fr

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