Strasbourg aime le 7e art. Ce n’est pas nouveau. Entre l’Odyssée, les cinémas Stars ou le Vox et l’UGC, l’offre est diverse et chacun y trouve son compte. Mais Strasbourg recèle aussi son lot de créateurs, professionnels comme amateurs. On a pu suivre une équipe qui a participé à un des nombreux concours de court-métrage, le Marathon Vidéo 48H, dont le but est de réaliser un film de 3 minutes 30 en moins de 48h, avec un thème et deux contraintes.

Anthony et Alexis stressent. Ils sont confiants, mais la pression monte et la tension commence à être palpable. Nous sommes à l’arrière de l’UGC, dans une petite salle prévue pour les réceptions. Ils sont regroupés avec leur équipe de 5-6 personnes et 40 autres équipes participantes pour le lancement du Marathon Vidéo 48H, un concours de court-métrage. « On attend juste le thème. Tu verras, dès qu’il tombe, tout le monde court pour commencer à brainstormer sur un scénario », m’explique Alexis, jeune directeur artistique dans une boîte de communication strasbourgeoise. Avec son comparse et colloc’ Anthony, ils ont déjà participé l’année dernière, et ils ont gagné le prix du jury et du public avec leur film « 8 sec 64 ». « La compétition est saine, mais de notre point de vue, on sent qu’on est quand même un peu l’équipe à battre. »

Départ vendredi 18H à l’UGC, fin 18h le dimanche

A 18H, tout pile, les organisateurs annoncent : le thème de cette année sera « Une vie de rêve ». Les deux contraintes à intégrer au film : « boucle » et « 4 ». Les moues sont un peu déconfites, c’est  typiquement le genre de thème sur lequel il est facile de se planter, de faire trop cheap ou hors-sujet. La foule d’une bonne centaine de personnes quitte la salle un peu précipitamment, équipée de « kits survie », contenant essentiellement de la nourriture et des goodies des partenaires de l’événement, annonçant les nuits blanches à venir.

L’équipe 12, que l’on suit, saute dans la voiture et fonce à l’appartement d’Alexis et d’Antoine, le débat sur le thème est déjà lancé. Anthony, le réalisateur du court-métrage, a déjà bien préparé le projet en amont. Depuis quelques semaines, il constitue une équipe conséquente d’une bonne dizaine de personnes, souvent professionnels ou semi-pro, allant de l’acteur – professeur de théâtre d’improvisation à l’ingénieur son et la maquilleuse professionnelle. Ils ont aussi prospecté différents établissements et lieux visuellement intéressants, comme des friches ou des imprimeries. Bref, le court métrage était déjà bien entamé en amont du concours. Sinon, en 48 heures, impossible de réunir son carnet de contacts, de trouver un lieu adéquat, d’écrire un scénario, de tourner, de monter et de le rendre à temps.

Une fois arrivé, l’équipe continue de discuter, même en mangeant. Les idées sont notées sur des feuilles blanches scotchées au mur, comme un brainstorming d’entreprise, mais avec beaucoup plus d’enthousiasme et de fous rires. Ça n’empêche que l’équipe reste sérieuse et productive, c’est l’adrénaline du départ. « On a noté tout ce qui nous faisait penser aux thèmes et aux contraintes données. Dans chaque cas, ça peut être interprété de plein de façons. » Boucle des lacets, de ceinture ou boucle temporelle dans le scénario? Boucle la? Quel sens donner au chiffre quatre ? Et surtout Vie de Rêve… Faut-il le tourner ironiquement ? Changer de perspective ? Faire quelque chose de terre-à-terre ? De fantaisiste ? La réflexion continuera jusque tard dans la nuit.

Brainstorming et scénario, l’enthousiasme grandit

Vers 3h, l’écriture du scénario est déjà bien entamée, voire finie. Les deux acteurs principaux, Eric et Julien, discutent avec Alexis et Anthony pour bien s’imprégner de leurs personnages. La situation a beaucoup évolué. « On sait qu’on n’ira pas dans les lieux qu’on avait prévu à l’avance » explique Alexis. Et il va falloir faire sans trop de costumes. « On a hésité avec un film d’horreur, mais on a préféré partir sur quelque chose de plus émouvant. On a le truc en tête et comment on veut le faire, mais on sait que le produit final sera bien différent de ce qu’on imagine maintenant. » Leur histoire narre l’accident de Louis, un homme plein de regrets, qui a la chance de pouvoir revivre 4 éléments de sa vie pour les changer, avant de revivre son accident et de décéder définitivement. Tout y est, la boucle, le 4 et la « vie de rêve ». C’est clair et précis.

Les premiers soucis techniques et pratiques commencent à apparaître, accompagnés de la fatigue et des blagues douteuses qu’elle entraîne. Une séance de spiritisme et une danse groupée plus tard, Erick, un des acteurs, propose d’aller chercher des accessoires chez lui. Il faut le faire avant que sa femme ne revienne de sa nuit de travail pour ne pas la déranger. Il faut demander à un ami s’il peut les laisser filmer dans son atelier, il faut prendre la voiture que quelqu’un a prêtée à Antoine, il faut se reposer avant le tournage demain prévu à 11h. Mais le plan du weekend est fait, le scénario aussi.

Les scènes s’enchaînent dans la bonne humeur

Le lendemain, le tournage commence. Rendez-vous dans un immense atelier d’artiste à la COOP. Une petite dizaine de personnes sont sur place. Le lieu est sublime de bazar empilé, une épaisse lumière traverse les vitres abîmées sur plusieurs dizaines de mètres. Là, ils tournent la scène d’une sorte de « purgatoire ». C’est l’endroit où le personnage principal se rend après sa mort pour changer le cours de sa vie. Plusieurs prises sont faites, au drone ou au boitier photo. Puis, quand le réalisateur est content, deux personnes armées d’une perche prennent des bruits de pas. Quelques pizzas et quelques prises de vue plus tard, le matériel est vite remballé et c’est le départ vers la prochaine scène.

En milieu d’après-midi, c’est vers Ostwald que ça se joue. Le père d’une de leurs amies accepte de jouer un bref rôle et on les laisse filmer dans la maison. Il est vite briefé pendant que le matériel est déballé et que l’acteur se fait maquiller par Audrey, artiste maquilleuse qui s’improvise également perchiste pour le tournage.  « On a réfléchi à une transition entre les scènes. On a longtemps hésité mais je pense que ça va le faire » raconte Alexis. « Antoine voulait vraiment cette effet là. C’est vrai que ça rajoute beaucoup de poésie. » Ils décident de prendre des vieux livres à la famille, d’en déchirer les pages pour les faire voler autour des acteurs. Les feuilles sont lourdes et volent mal mais le rendu semble satisfaisant. « Ok on garde. Quelqu’un peut récupérer les feuilles ? »

A la moitié du weekend, il reste encore 3 scènes à filmer, une nuit et une journée de montage vidéo, son, de colorimétrie et de post-production avant de rendre le projet. Départ vers le Neudorf-Est pour une autre scène d’intérieur, cette fois-ci avec une actrice professionnelle. « Il y a eu une vraie alchimie sur le set, il s’est passé quelque chose, c’était fort. » Par contre, pour la prochaine scène, il faut un bar, et pas évident d’en trouver un qui accepte sur le moment, d’autant plus le samedi soir à 19-20h. Après une tentative dans un PMU, c’est finalement au bar le Chariot (certains de l’équipe sont des habitués) qu’ils réussissent à faire passer leur scène.

Un bar trouvé un peu à l’improviste un samedi soir

Un peu d’IceTea est versé dans un verre de whisky, la musique du bar s’arrête. Il faut un peu de temps aux clients pour comprendre ce qui se passe, mais le tournage se déroule naturellement. Entre les prises, il faut replacer le décors et laisser passer des clients, mais très vite la scène est bouclée, la fin de journée se fait sentir. La musique reprend. L’équipe fête la fin de la scène en dansant dans le bar avant de partir pour la dernière scène. Direction Schiltigheim cette fois, pour récupérer du matériel d’éclairage et trouver un lieu pour filmer l’accident.

Une fois l’éclairage récupéré chez un ami, l’équipe trouve une ruelle déserte et décide de s’arrêter un peu à l’improviste. C’est la dernière scène. Celle qui commence et celle qui clôture le court-métrage pour « boucler la boucle ». Filmer un accident sans effets spéciaux, pas si évident , mais avec un peu d’ingéniosité on y arrive… Pour ce faire, deux personnes sont montés sur le capot, une filme, l’autre fait la lumière, pendant que la voiture avançait doucement.

Nouveau problème: la scène doit afficher un sms à une heure précise sur le téléphone de l’acteur. Il faut donc trouver le moyen de garder la même heure pour deux scènes et envoyer deux sms différents pour deux prises de vue. Après quelques cafouillages, du bidouillage sur smartphone et des sms qui ne partent pas, le tournage est enfin fini.

Le tournage bouclé, il reste un bon tiers du travail à faire

Joie modérée par la fatigue, mais joie tout de même. Il est presque minuit et tout le monde ne pense qu’à une chose: manger. Retour à l’appart, débrief et repas, avant d’attaquer le dernier tiers du weekend: le montage. Alexis et Anthony s’y mettent avec Thaïs, jusqu’à tôt le matin, parfois en se relayant pour grappiller un peu de sommeil. « L’ours » est fait (maquette du montage). 9 minutes de film, puis 5, puis petit à petit on arrive aux 3 minutes 30 réglementaires pour le concours. Mais pour Anthony, quelque chose cloche. « Ça marche pas là. Ça va pas. » Ses compères tentent de le rassurer. Souvent, c’est avec le bruit qu’on voit si le film fonctionne ou non.

Le temps commence à presser, le stress final monte. Plein de petits détails manquent pour peaufiner le film, certains impossibles à modifier, par faute de temps ou de technique. Pour faire le montage sonore, ils vont chez Kinane, un ami ingénieur son qui fait beaucoup de doublages. Thaïs, de son côté, doit s’atteler à la colorimétrie (harmonisation et changement des couleurs du film) dans sa chambre plongée dans l’obscurité pour voir au mieux les nuances. Un autre ami réalisateur, Bruno, vient les rejoindre en renfort, notamment pour bidouiller quelques effets en post-production, comme corriger numériquement une faute d’orthographe filmée sur le sms, image par image.

Le son redonne la magie du film, rush final jusqu’à 18h

Dès les premiers dialogues et la musique posée sur le film, Anthony retrouve le sourire. Ça vit, ça marche! « En le regardant pour la première fois, Kinane a tout de suite compris ce qui est raconté dans le film, sans aucun son. C’est un bon test pour savoir si ça marche », explique Anthony. Jusqu’aux alentours de 17h, ça fourmille dans la studio de Kinane, ça rentre ça sort… L’équipe est concentrée, fatiguée et tendue, mais contente d’être là. Les acteurs sont éblouis du rendu. Anthony et Alexis, beaucoup plus critiques. Vient le moment fatidique de l’export. Il faut sortir le film dans sa version finale et vérifier que tout marche, même le son. Il est 17h, vers la gare. Il faut rendre le film au plus tard à 18h à l’UGC. « L’année dernière, au même moment, on s’est rendu compte qu’il y avait un gros problème au niveau du son, c’était la panique. » On regarde la version finale dans le studio acoustique plongé dans le noir. Cette fois-ci, pas de soucis.« On peut y aller ».

Le film final est dupliqué sur différents stockages, au cas où il y aurait un problème technique lors du dépôt. Surtout, surtout, il ne faudrait pas perdre ces 48H non stop de boulot. Il est 17h25, l’équipe dévale les escaliers et monte dans la voiture qui démarre dans la foulée. Arrivé à l’UGC, le film est donné aux organisateurs, et dans les temps. Ça y est, l’équipe peut souffler. Il y a deux heures avant le début de la projection, ouverte au grand public, dans une grande salle du cinéma.

Une séance de diffusion des 39 films avec remise des prix

Le temps d’une bière, une douche et quelques coups de fourchette, le temps du repos est fini. Le soulagement du dépôt n’était que passager, maintenant vient le stress de la diffusion devant plusieurs centaines de personnes, dont beaucoup qui ont également fait le concours. « J’ai fait 10 ans de théâtre. Je n’ai jamais eu autant la boule au ventre », constate platement Alexis. Il y a 8 prix en jeu pour 39 films. Une seule équipe a abandonné, un record. 39 films a passer, c’est long. Heureusement un animateur chauffe la salle. Dans la diffusion, il y a de tout, des films drôles, des tristes, des absurdes, des ingénieux, des professionnels, des amateurs, des dessins, de l’art plastique, de la 3D, du motion design…

Vient le tour de l’équipe 12, l’équipe que l’on suit. Le public applaudit plutôt pas mal. Soulagement. Mais très vite le niveau monte, d’autres films réussissent mieux l’applaudimètre. Il faut dire que ça dépend beaucoup du film d’avant ou celui d’après. Et les films s’enchaînent sans tarder. Après une pause, c’est enfin le tour des récompenses. Mention spéciale UGC, prix du scénario, prix de l’image, prix de l’interprétation, mention spéciale, prix du public, prix du jury…. et le prix coup de cœur des organisateurs. C’est celui-ci que l’équipe remporte. Pas de déception: « Il y avait vraiment du haut niveau cette année, notre prix semble justifié au vu des autres films. » Et puis, en coulisses, quelques rumeurs qui font plaisir tournent… « Un des jury aurait pleuré pendant un film, et c’était le notre » ou encore « le jury se serait battu avec les organisateurs pour remettre leur prix à notre film… »

Niveau récompenses: des bières, un appareil à travelling et une caméra 360. Anthony décide de donner le travelling à une très jeune équipe concurrente pour les encourager. Bilan niveau frais: entre 200 et 300€ sur le weekend pour Anthony. Il paie les frais d’inscription, la régie et quelques cadeaux pour ses amis qui lui ont prêté de l’équipement. Autrement, niveau matériel et production, « c’est tout au prêt et au contact. » L’équipe 12 ressort ravie et enrichie de cette nouvelle expérience… tellement qu’ils ont décidé de recommencer l’aventure quelques semaines plus tard, travaillant sur un nouveau court métrage, hors concours.

Pour voir leur film et ceux des autres lauréats, c’est par ici.

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