L’arrêt de tram Émile Mathis porte le nom du chef d’entreprise le plus célèbre d’Alsace. C’était tout simplement le plus grand constructeur automobile que Strasbourg ait jamais connu. Il aura marqué le début du XXe siècle avec ses voitures et résista au nazisme à sa façon pendant la Seconde Guerre mondiale. Du coup, il méritait amplement un arrêt de tram à son nom et d’être le premier d’une série d’articles sur le nom des arrêts de tram strasbourgeois, non ?

Émile Mathis, est né le 15 mars 1880 à Strasbourg et mort le 3 août 1956 à Genève. Déjà ses lieux de naissance et de mort nous donne un indice : si tu es né à Strasbourg et que tu ne gagnes pas une thune de toute ta vie, et bien tu meurs à Strasbourg aussi. Mais ce ne fut pas le cas de Mathis, car il avait déjà, à la naissance, une longueur d’avance sur les autres : c’était un fils de famille aisée. En effet, sa famille possédait l’Hôtel de Paris à Strasbourg. C’était un grand hôtel aujourd’hui disparu, qui se situait rue de la mésange.

Émile Mathis dans les années 1920 à coté d’une de ses voitures. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

Après des études d’ingénieur, Émile fait ses débuts professionnels à 22 ans dans le groupe industriel alsacien De Dietrich. La même année, il fait connaissance d’un très talentueux jeune italien du même âge que lui : Ettore Bugatti. Une amitié naît quasi instantanément entre ces deux très ambitieux jeunes hommes, d’autant plus que le groupe De Dietrich les charge très vite de construire une voiture. C’est donc entre 1902 et 1904 que les deux compères se lancent dans une aventure passionnante : ils sont jeunes, ils ont du talent, c’est un domaine où tout est à créer et qui est promis à un grand avenir. L’automobile au début du XXe siècle, c’était un peu comme les start-ups internet au début des années 2000 : c’était une période parfaite pour les entrepreneurs en tout genre.

Sauf qu’en 1905, la famille De Dietrich retire ses capitaux de son activité « Voiture », en pensant que l’automobile n’a aucun avenir. C’est ce qu’on appelle une très grosse erreur stratégique. Car avec Mathis et Bugatti, qui sait ce qu’aurait pu devenir De Dietrich… peut-être une entreprise de la taille de Volkswagen ou Toyota ? Mais on ne le saura jamais car sans argent, c’est la douche froide pour Bugatti et Mathis, malgré le succès critique de leur première voiture. L’aventure s’arrête brutalement. On peut les voir dans l’unique modèle de voiture de De Dietrich en 1902, sur cette photo prise devant l’actuelle BNU place de la république.

Bugatti à gauche et Mathis à droite. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

Les deux ingénieurs décident de quitter De Dietrich en 1905. Bugatti va fonder une des marque de voiture les plus connue du monde, qui porte toujours son nom aujourd’hui. Et Mathis, grâce à l’argent de sa famille, va faire construire un garage à Strasbourg : « L’Auto Mathis Palace » situé Rue Finkmatt, dans le quartier du tribunal de Strasbourg. Son garage devint le plus grand garage d’Europe et le troisième du Monde ! Rien que ça. Voici une photo prise à l’époque :

Le magasin était équipé d’un monte charge pour les voitures, technologie ultramoderne pour l’époque. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

Les deux compères sont restés amis et ils décident de créer une entreprise ensemble : Ettore Bugatti construit les meilleures voitures du Monde et Émile Mathis est un des meilleurs vendeurs de voiture du Monde, l’association est vite trouvée. Ça fait penser aux débuts d’Apple où Steve Wozniak était un génie de la programmation et Steve Jobs un vendeur né. Il y a un peu de ça chez Bugatti et Mathis à l’époque.

Mathis et Bugatti devant Momân vers 1904. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

Revenons en 1907 où après 2 années seulement, les premiers modèles de cette association sortent. La voiture se nomme Mathis Hermès Simplex Bugatti. Sur la photo ci-dessous, vous pouvez deviner les premières lignes des futures Bugatti. D’ailleurs, la voiture est très réussie et en avance sur son temps. Car en 1907, cette voiture permettait d’atteindre les 170 km/h !

Imaginez un peu, 170 km/h : sans ceintures, sans airbag, sans portes, sans toit et avec une grosse chaîne qui sort du moteur pour entraîner les roues en prise directe tournant à plus de 60 tours par secondes. Et le pire de tout ça : sans radar de recul ! Bref, rouler avec cette voiture à l’époque où la majorité des gens se déplaçaient en charrette à cheval, ça devait donner la même impression que si on pouvait conduire une moto débridée dans une bibliothèque en période de révision d’exams. Le gros kiff, en somme !

Voici la Mathis Hermès Simplex Bugatti prise en photo à la cité de l’automobile de Mulhouse.

Mais après ce premier succès, Bugatti et Mathis s’embrouillent. En effet, Mathis voulait faire des voitures en grande série qui plaisent au grand public et Bugatti voulait faire du Bugatti, c’est à dire faire les plus belles et les plus rapides voitures du Monde réservées aux riches, et tant pis pour le reste de la population. Comme disait Karl Lagerfeld : « Paye qui peut ». Les différences de stratégies commerciales sont trop grandes entre les deux amis. Pour couronner le tout, ils se fâchent et arrêtent leur collaboration la même année.

A 28 ans, Émile Mathis décide pourtant de tout recommencer à zéro une nouvelle fois. Il utilise les bénéfices de son immense magasin de voitures pour lancer sa propre marque de voitures en s’inspirant de Henry Ford avec l’idée de faire des voitures légères à un prix accessible. Pour les produire, il fait bâtir en 1911 une immense usine à Strasbourg, dans ce qui s’appelle aujourd’hui la Plaine des bouchers.

C’est son modèle Hp Torpedo produit en série qui, au sortir de la guerre de 14, rencontre un immense succès et permettra à Émile de se hisser au 4e rang des constructeurs français en nombre de voiture derrière Peugeot, Renault et Citroën.

La Mathis HP Torpedo (qui ressemble beaucoup à la voiture de Gaston Lagaffe d’ailleurs…) prise en photo à la Cité de l’automobile de Mulhouse

Les automobiles Mathis étaient très appréciées pour leur fiabilité et leur économie et facilité d’utilisation. Le slogan de la marque était assez représentatif de cette idée : « Le poids, voilà l’ennemi ». Ça aurait pu être la citation préférée de Gérard Depardieu mais non, « Le poids, voilà l’ennemi » c’était le slogan du plus grand constructeur de voitures alsacien.

Publicité Mathis 1932. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

L’histoire continue et entre 1925 et 1935 ce fut l’âge d’or pour Mathis qui employait jusqu’à 15 000 personnes dans ses usines de la Meinau, soit jusqu’à 20% de la population active strasbourgeoise de l’époque.

L’usine Mathis au 200 Avenue de Colmar pendant l’âge d’or : au premier plan le bâtiment administratif qui existe toujours aujourd’hui. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

Mais la grande dépression des années 1930 va taper très fort sur l’entreprise, à tel point que Mathis devra s’allier avec Ford pour continuer à faire fonctionner son usine en produisant des voitures américaines à la place des siennes, qui se vendent de moins en moins.

Il créa ainsi l’entreprise MatFord pour (Mathis et Ford) et on sent qu’il devait être un peu imbu de lui-même car il n’a pas créé Ford-Mat mais bien Mat-Ford. C’est comme Lennon-McCartney, il fallait mettre le nom le plus important en premier !

Mais finalement, c’est la Deuxième Guerre mondiale qui donnera le coup de grâce aux voitures Mathis. Cela se fit en deux temps puisqu’en 1940, Émile Mathis fuit l’Europe pour se réfugier en Amérique, alors que les allemands réquisitionnent l’usine pour y produire des moteurs d’avions. Mais à 60 ans passés, Émile Mathis n’était pas prêt à collaborer avec les allemands puisqu’en partant pour les États-Unis, il emporta les plans de son usine strasbourgeoise qu’il fournit à l’état major américain afin de prévoir où bombarder pour détruire le plus d’installations industrielles et empêcher les allemands de construire des moteurs d’avions dans son usine de voitures. Quel courage, franchement, de donner des instructions très précises pour détruire l’œuvre de sa vie. Et pour l’anecdote, c’est lors du bombardement américain de Strasbourg du 27 mai 1944 qui avait pour but principale de détruire son usine qu’un des bombardiers B-57 rata son largage et détruisit entre autre la Place Gutenberg, l’ancienne douane et la Place de l’Homme de fer.

L’usine Mathis après le bombardement de mai 1944. Source : Émile Mathis Prince de l’automobile

Il revient en France en 1946, mais à 66 ans et sans héritier, la force lui manque pour redémarrer de zéro pour la troisième fois de sa vie. Et finalement, l’histoire des voitures Mathis s’arrête définitivement lorsqu’il vendit, en 1953, les restes de son entreprise et de son usine à son concurrent Citroën.

L’ancien bâtiment administratif de l’usine Mathis, aujourd’hui un garage Citroën. Crédit : Google street view

3 ans après avoir vendu son usine, il mourut de façon accidentelle en tombant de la fenêtre d’un hôtel à Genève. Il avait tout connu dans sa vie : la gloire, les échecs, la réussite, l’innovation et les guerres. Et comme beaucoup de pionniers de l’automobile du début du XXe siècle, sa marque disparaît et est peu à peu oubliée, comme tant d’autres après-guerre. Le seul vestige encore visible de nos jours de cette grande aventure, c’est le grand bâtiment administratif de l’usine, qui est aujourd’hui un garage Citroën aux grandes baie vitrées au style art déco, là où se trouvait son usine, juste en face de l’arrêt du tram A Émile Mathis.


Antoine WEBER

3 COMMENTAIRES

  1. Pas d’accord!
    La station tram emile mathis est pas en face du batiment Mathis !
    C’est lycée couffignal xD
    Tout est décalé dans cette avenue xD

    • Effectivement, Juste en Face c’est un peu exagéré. J’aurai du dire « non-loin » . Car l’arrêt Emile Mathis est à 150M de l’ancien siège social de l’usine Mathis.

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