Depuis 2014 à Strasbourg, la délégation grand-estienne de l’association nationale Le Refuge héberge et accompagne des jeunes majeurs, victimes d’homophobie ou de transphobie. Au quotidien, une bonne vingtaine de bénévoles et de travailleurs sociaux se mobilise autour de trois jeunes (nda : maintenant quatre) qui ont fui le foyer familial, voire leur pays, sous la menace ou dans la violence.

« Ce n’est pas grave si tu n’te réveilles pas tout seul… Si à côté de toi c’est un gars et que t’as la larme à l’œil. » Sur un morceau de l’artiste Eddy de Pretto lancé et expliqué par Junel, le délégué départemental du Refuge dans le Bas-Rhin, les trois jeunes hommes hébergés par l’association à Strasbourg balancent doucement la tête. Dans le nouveau local de permanence de l’unique antenne du Grand-Est, ils se concentrent ce soir sur l’activité initiée par Aurélie : un cadavre exquis. Face à la bénévole chargée de l’accueil de jour, du logement et de la vie quotidienne, les deux jeunes Arméniens et le Guinéen multiplient les politesses, visiblement gênés d’exposer en premier leur niveau de français – on est tous égaux face à l’orthographe. Deux minutes plus tard et à grand renfort d’encouragements, sortira finalement cette phrase, limpide : « Le Refuge, c’est LGBT bon. »

Un refuge contre l’errance

Créée en 2003 par Nicolas Noguier, cette association nationale offre un accompagnement et, dans les cas les plus extrêmes, un hébergement, aux jeunes de 18 à 25 ans en difficulté voire en rupture familiale, du fait de leur homosexualité ou leur transidentité. À Strasbourg, une vingtaine de bénévoles aidée de travailleurs sociaux accompagnent actuellement une dizaine de jeunes et peut en héberger quatre dans son appartement relais esplanadien. « Le but, c’est l’autonomisation du jeune, et qui dit autonomisation dit responsabilisation », explique Junel Guillaume, le représentant du Refuge strasbourgeois. À Strasbourg comme dans les dix-huit autres délégations départementales de l’association, les jeunes hébergés signent un contrat moral avec le Refuge, d’une durée d’un mois renouvelable cinq fois, « pour que le Refuge reste un passage, un tremplin vers autre chose » : « Ce contrat, c’est respecter les règles de vie en communauté. Faire le ménage, être respectueux des autres et des horaires qui sont là pour créer un rythme de travail. » C’est un cadre, qui rencontre parfois des résistances mais qui permet toujours aux jeunes de se stabiliser, se reconstruire et s’équiper pour trouver un travail, obtenir un logement et défendre leurs droits après une sortie brutale de l’enfance, précise Junel Guillaume :

« Les jeunes, quand ils arrivent au Refuge, c’est parce qu’ils ont été exclus ou qu’ils se sont enfuis du domicile parental, suite à des violences physiques ou psychologiques après leur coming out. Rejetés ou menacés, ces jeunes entament un parcours d’errance jusqu’à trouver refuge dans notre association. Alors, tout est à apprendre. »

Une discrimination sans nationalité

Soutien psychologique, accompagnement juridique, aide matérielle, prévention et insertion, les jeunes recueillis par le Refuge bénéficient d’autant de services que les bénévoles, les professionnels et les partenaires mobilisés peuvent leur en fournir. Reste le service invisible quoiqu’essentiel, celui de représenter un espoir : « Au-delà du but premier de ces activités, en voyant que nous tous, bénévoles, peu importe notre sexualité, on a une vie comme tout le monde, on leur montre que c’est possible. » Une réalité qui contraste avec celle fuie par les trois jeunes hommes hébergés par le Refuge à Strasbourg, Arék, Chahén et Cellou (les prénoms ont été changés), tous trois contraints de quitter leurs pays homophobes ; la délégation strasbourgeoise a d’ailleurs décidé de se spécialiser dans l’accueil des jeunes LGBT demandeurs d’asile, le chef-lieu du Bas-Rhin étant un lieu de migration important en France. « En Arménie, en Géorgie, en Afrique du Nord, les homosexuels et les personnes transgenres sont persécutés, souvent avec la complicité des autorités. Ils sont donc forcés de partir très jeunes s’ils veulent vivre leur vérité », explique ainsi Junel Guillaume, avant de souligner que les violences homophobes et transphobes ne sont pas l’apanage des pays étrangers… :

« Plusieurs cas violents m’ont marqué. Par exemple, je pense à ce jeune garçon qui avait du quitter la Tunisie parce qu’il avait été condamné pour sodomie, parce qu’il avait une relation amoureuse avec un garçon. Mais je pense aussi à cette jeune fille française qui avait subi un viol correctif : quand son père a appris qu’elle aimait les filles, il l’avait forcée à avoir des rapports sexuels avec des garçons complices. »

En mai dernier, l’association SOS homophobie pointait d’ailleurs la recrudescence alarmante des agressions homophobes en France sur l’année passée, une augmentation qui, selon les bénévoles du Refuge, aurait fait son lit durant la contestée promulgation de loi sur le mariage pour tous : « Autour de cette loi assez progressiste, on a observé des soutiens mais aussi une libération de la parole homophobe, si bien qu’on se retrouve aujourd’hui face à une homophobie courante, quotidienne et banalisée. » Au mois d’août, deux jeunes hébergés par le Refuge de Marseille ont été insultés dans la rue, et poursuivis jusque dans le local de l’association ; la porte du siège a été dégradée et du gaz lacrymogène y a été répandu. « Donc il faut rester prudent et continuer à militer. Continuer à travailler à former les professionnels, sensibiliser les élus, intervenir auprès des scolaires, pour que ce soit accepté et qu’idéalement, on n’ait plus du tout à faire de coming out – que la question de savoir qui on aime devienne anecdotique. »

« Le Refuge, c’est ma première maison. »

Dans le local du Refuge strasbourgeois, Arék, Chahén et Cellou ont abandonné le cadavre exquis pour discuter petits fours. Dans quelques jours aura lieu l’inauguration de ce nouvel espace : quatre-vingt personnes sont attendues du fondateur aux élus, et les jeunes sont invités à participer en cuisinant des plats traditionnels de leurs pays. Des trois, le dernier arrivé, Chahén, est le plus causant. Débarqué il y a quelques semaines seulement, après avoir été hébergé par un ami plusieurs mois, il parle avec cœur des spécialités culinaires de son pays. Interrogé sur l’Arménie cependant, il se fait plus sombre : « L’Arménie, c’est la merde. L’Arménie, c’est mourir. Les gens sont très homophobes, il y a vraiment beaucoup de violences et la police ne vient jamais quand on l’appelle. J’ai renoncé à mon pays. C’est triste, mais les miens ne veulent pas de moi. » Heureusement pour lui, il a trouvé un refuge, et avec ça « une nouvelle famille qui s’occupe de moi avec Junel comme papa » : « On fait des activités, on est en sécurité ; ici il n’y a pas de méchants. C’est ma première vraie maison. » Une première vraie maison dans laquelle il a ramené quatre animaux malgré le contrat qui les interdit : « J’ai quatre poissons qui s’appellent L, G, B et T, parce que mes poissons ne sont pas homophobes ! » Junel sourit : les poissons ont gagné le droit de rester.

Publiée par Le Refuge Bas-Rhin sur Vendredi 14 décembre 2018

Au niveau régional comme national, l’association subsiste essentiellement grâce aux dons ; le Refuge strasbourgeois recherche plusieurs équipements pour finir de meubler son nouvel espace d’accueil, notamment du petit électroménager et du matériel informatique, explique Charlène, référente communication : « Il nous faudrait des ordinateurs pour les former à la recherche d’emploi, un aspirateur pour faciliter l’entretien du lieu, des affaires de sport, des produits d’hygiène… » Tous les besoins de l’association sont communiqués sur sa page Facebook ; les donateurs sont invités à se manifester par message privé. Elle recherche par ailleurs des intervenants pour des ateliers créatifs.


Pour faire un don à l’association nationale :
https://www.le-refuge.org/nous-soutenir/faire-un-don.html

Pour suivre les activités de la délégation locale :
https://www.facebook.com/LeRefugeBasRhin

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