En cette soirée d’Halloween, beaucoup d’entre vous vont s’amuser à se faire peur, la plupart du temps en s’inventant des histoires. Et pourtant l’Histoire, la vraie, ne manque pas d’épisodes épouvantables ; en Alsace, plusieurs milliers de personnes ont été condamnées au bûcher, en l’espace de deux siècles seulement, suspectées de… Sorcellerie. Plongée au fond du chaudron.


Cet article est une retranscription de chronique tenue sur Radio Bienvenue Strasbourg, lors de notre émission hebdomadaire Pokaa Airlines. Ecoutez-nous tous les mercredis de 20:00 à 22:00, fréquence 91.9 ou directement en ligne.

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Imaginez : nous sommes en Alsace, mais l’Alsace du XVIe siècle. Historiquement parlant, on est donc au crépuscule du Moyen-Âge, et à l’aube de la Renaissance… L’Alsace du XVIe siècle c’est encore un ensemble de comtés, de principautés, de seigneuries finalement qui dépendent pour la plupart du Saint Empire Romain ; et c’est dans cette Alsace là, où les matheux s’apprêtent à devenir plus « in » que les chevaliers, que des milliers de femmes ont été brûlées vives… Pour avoir pactisé avec le démon. Une raison solide.

Illustration : Gulliver l’aventurière

Les raisons de la colère

Voilà : on le sait moins que chez notre voisin germain, mais nous aussi en Alsace, on a bien chassé la sorcière ; surtout pendant un siècle, à la louche entre 1550 et 1650. À la louche, parce qu’il est encore difficile de dater, et même de chiffrer très précisément cet épisode au niveau régional, pour deux raisons. D’abord, parce que certains villages se sont avérés un peu précurseurs du « cramé de meufs » en commençant avant les voisins, et d’autres ont voulu à priori perfectionner leur technique de bûcher en continuant après les petits copains. Mais surtout pour une raison plus plate pour ne pas dire chiante : à cause du morcellement juridique de l’Alsace, nos archives ne sont pas toutes centralisées au niveau départemental, mais plutôt disséminées au niveau municipal ; et ces municipalités, elles n’ont pas encore répertorié tous leurs documents, parce que ça demande du temps, et de l’argent. CQFD, en dehors des travaux d’historiens locaux sur leurs villes de coeur on n’a pas, à ce jour, de synthèse du phénomène à l’échelle de la région entière.

Mais revenons à nos chaudrons : Alsace, XVIe siècle, aube de la Renaissance, cramé de meufs… Renaissance et cramé de meufs ? Mais comment on s’est retrouvés à cramer des meufs à la veille de cette révolution artistique et scientifique, en fait ? Eh bien là aussi c’est assez flou : on ne pratiquait pas plus en Alsace qu’ailleurs la petite magie domestique, du style le pouvoir guérisseur des plantes, petite magie dont le Moyen-Âge s’accommodait par ailleurs très bien, avec son lot de guérisseurs, de mages et même de sorciers tout à fait admis. La figure du diable n’était pas non plus, dans la culture populaire de l’époque, aussi menaçante qu’on la connaît aujourd’hui et de son côté l’Inquisition était assez occupée à traquer les païens (et déjà les juifs) pour ne pas se saisir de la sorcellerie… Reste alors une cause possible, pour renaître il faut mourir et bien qu’on soit à l’aube de la Renaissance eh ben c’est la hess, entre les récoltes pourries, les pillages réguliers et puis la peste hein quand même… D’où, peut-être, cette période de violence.

Illustration : Gulliver l’aventurière

Un guide pratique made in Strasbourg

Concrètement tout bascule au cours du XVe siècle en France et ailleurs, et se cristallise au cours du XVIe siècle en Alsace. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire c’est la justice civile bien plus que l’église, même si elle fera aussi sa part, pas d’inquiétudes, qui va brûler de la sorcière… À Bergheim où l’on trouve la Maison des sorcières, un musée qui rend hommage aux villageoises sacrifiées, le curé aurait ainsi demandé le pardon plusieurs fois pour les malheureuses accusées. À Molsheim, plus pragmatiques, les jésuites auraient réclamé qu’on décapite les sorcières avant de les brûler, parce qu’on n’est pas non plus des bêtes hé, on sait faire preuve de sensibilité.

Cela dit, il y a quand même quelques inquisiteurs qui se sont épris de la chasse, et ils n’ont pas eu besoin d’être beaucoup pour faire nombre de victimes ! On peut ainsi citer Heinrich Krämer, un moine dominicain originaire de Sélestat qui a voué l’entièreté de son existence à la destruction du démon, rien que ça ! Avec l’ami inquisiteur Jakob Sprenger, il a rédigé et publié à Strasbourg le livre « Malleus Maleficarum » ou le marteau des sorcières ! Ce livre, c’est un petit précis de démonologie, soit un petit guide pratique pour identifier, et surtout pour éradiquer le malin. Et merci Gutenberg c’est un gros succès littéraire dans le monde entier grâce à l’imprimerie, qui permet de le rééditer une trentaine de fois durant les deux siècles qui suivent sa sortie en 1487 ; un succès qui participe à retourner l’opinion publique contre la sorcellerie… Tout le monde se met à y croire ou plutôt, à utiliser cette croyance pour responsabiliser quelqu’un de ses petits problèmes.

Adam et Ève all over again

Et quelle meilleure victime que la femme « plus faible et donc plus soumise à la tentation du démon que l’homme » je cite ? Je cite, et je traduis : la Femme, cette catin qui aime bien batifoler, tout pareil que l’Homme mais elle vraiment c’est pêché. Donc concrètement, on ne vous apprend rien : la grêle, la peste, la famine et la mort, c’est tout de la faute des bonnes femmes qui sont « déficientes dans leur âme » (je cite encore), et qui s’en prennent donc gratuitement à de parfaits innocents pour pratiquer leur rire démoniaque. Elles font ça entre deux buffets d’enfants déterrés au cimetière, met fameux qu’elles accompagnent de crapaud bouilli et comme ça colle aux dents, elles rincent tout ça avec du vin aigre, qu’elles boivent dans un vieux sabot de cheval. On ne peut pas reprocher aux auteurs un manque de précision…

Plus sérieusement, tout devient suspect — connaitre les plantes qui soignent, manquer la messe, se promener un peu tard dans la journée. Plus drôle : avoir un chat, se parler à soi-même, posséder des fioles. Et pire : tout le monde se dénonce… C’est ainsi qu’en 1589, Apolinia Schaeffer, une habitante de Molsheim, est accusée par son gendre de lui avoir pris sa virilité. Oui, on est sur une accusation solide, et ça va plus loin : il l’a aussi accusée de s’être changée en loup pour le faire flipper dans un champ. Véridique. Là-dessus, un deuxième homme l’a également accusée d’avoir causé la maladie de sa femme qui serait restée quatre semaines sans parler ni manger ; une personne de son voisinage dit pourtant l’avoir entendue parler : manque de bol, ce témoin est une femme, donc très probablement complice du démon. Torturée, Apolinia répond positivement à toutes les affirmations qu’on lui soumet —du style : « Vous avez un grain de beauté, c’est le stigmate du diable, avouez que vous batifolez avec le démon ! » — pour que les sévices cessent ; elle est brûlée vive.


Le petit point torture

Par crainte qu’elle ait caché quelques amulettes diaboliques dans les ourlets de ses habits, la suspecte est entièrement déshabillée. Son corps est alors rasé avant d’être examiné : on cherche des marques laissées par la fréquentation du démon, une tâche de naissance, un grain de beauté, une cicatrice ou même une écorchure — c’est à se demander si on ne veut pas absolument trouver quelque chose…

Passé cet examen la suspecte est vêtue d’une chemise sommaire et les festivités débutent véritablement. Chaise recouverte de pointes, brûlures au fer rouge, membres écrasés entre deux morceaux de bois reliés par une vis traversant la chair : on ne se refuse rien. Et si la suspecte n’avoue rien, on en déduit qu’elle est protégée par un maléfice qui lui permet de ne pas ressentir la douleur. Il arrive alors que la suspecte soit retrouvée morte dans sa cellule, tuée par le diable *wink wink* pour empêcher la révélation de ses secrets.


Le malin n’a pas d’âge…

Comme elle, on estime que près de 5.000 personnes ont été brûlées car suspectées de sorcellerie en Alsace, sur une centaine d’années seulement. Parmi les victimes on trouve donc des femmes, mais aussi quelques hommes accusés de complicité… Et pas mal de petits enfants. Ce qui est pratique avec les enfants, c’est qu’on peut leur faire dire un peu ce qu’on veut… Y compris qu’ils sont des envoyés du diable. Et quand on leur demande qui sont leurs complices, il n’est pas compliqué de leur faire lister leurs camarades de classe. C’est ainsi qu’à Molsheim au collège des jésuites, le petit Sébastien Geiss a avoué, toujours sous la torture, avoir signé un pacte avec le malin, lui et tous ses petits camarades ! Soyez rassurés, on les a grossièrement décapité au fil de l’épée avant de les brûler parce qu’encore une fois, on n’est pas des bêtes.

BONNE SOIRÉE.

Illustration : Gulliver l’aventurière

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