11 483 : c’est le nombre de femmes qui ont participé à La Strasbourgeoise l’année dernière. Cette course de charité dont plus de 40% des recettes sont reversés à la lutte contre le cancer du sein annonce tous les ans depuis 2010 un mois d’octobre résolument rose, en témoigne la marée de tee-shirts fuchias qui inonde les rues de la ville sur son sillage.

Ce dimanche, c’est Carmen Vetter qui portera le dossard numéro un. Atteinte depuis six ans, la marraine de cette neuvième édition sera accompagnée par les deux marraines qui l’ont précédée, Valérie Valentin et Catherine Gein. Rencontre avec trois femmes, trois battantes, trois expériences. « J’en parle avec plaisir : les témoignages sont de tels messages d’espoir ! »

Les trois marraines de La Strasbourgeoise (à gauche, Catherine Gein) ; photo de Miss Cycy

Catherine Gein, 46 ans, marraine 2016 (course)

Ça commence toujours un peu de la même façon. Un soir, en se touchant, elles l’ont sentie. Une petite boule, sur le sein ou sous le bras. Pas de quoi en faire toute une histoire. Valérie et Carmen s’en inquiètent. Catherine, pas du tout. Coureuse depuis toujours, Catherine se prépare au marathon de New York, en 2013, lorsqu’elle s’observe « un peu plus épuisée que d’habitude » : « La veille de mon rendez-vous chez le généraliste pour cette fatigue, j’ai senti une boule au-dessus de mon sein, mais à aucun moment je me suis dit que ça pouvait être un cancer. C’était très haut, j’avais 40 ans, je me sentais en forme. C’était pas une option. » Pas de bol, ça n’arrive pas qu’aux autres et après un dépistage, son médecin l’invite à venir discuter de ses résultats : « Ça aussi ça aurait dû m’alarmer, mais non. [rires] » Et puis, c’est la douche froide : « On est le 6 septembre en fin de matinée, elle m’annonce le diagnostic et alors là, c’est un trou qui s’ouvre sous moi. Elle continue à parler, mais moi j’attends qu’elle me dise que c’est pas vrai, qu’elle a mal lu, qu’on m’a confondu, n’importe quoi. » En larmes Catherine décide de passer ce qu’il reste de sa pause-déjeuner chez elle pour reprendre ses esprits ; elle y trouve son mari et son fils, qui finissent leur repas : « Mon fils a vu mon état, et il m’a dit : « Mais maman, t’as été virée ou quoi ?! » [rires] Je n’ai pas eu le temps de me demander quand ni comment l’annoncer, on y était. C’était pas plus mal ! »

« J’ai perdu mes cheveux pendant l’hiver et l’hiver on se couvre alors ça va. Ce qui m’a vraiment embêté, c’est la perte des sourcils. Je n’avais plus d’expression sur le visage, j’étais juste malade. Et ça, ça fait mal. » 

Un peu moins d’un mois plus tard, le 3 octobre, Catherine est opérée : « On me dit que j’ai de la chance dans mon malheur parce que le cancer est très localisé. Cela dit, on me dit aussi qu’il est très agressif ! » Pour prévenir les risques, à l’opération lourde succèdent trois séances de chimiothérapie, espacées de trois semaines « pour que le corps se rétablisse » de cette destruction massive : « La chimio explose les cellules du corps, malsaines et saines, sans discrimination… Physiquement c’était très dur, jusqu’à ce qu’un homéopathe me dise : « Tu cours, prends ça comme une compétition. » À partir de là, je me suis disciplinée, je me disais : c’est un marathon d’un an et demi, il faut juste tenir le choc jusqu’à l’arrivée. » Une ligne qui se fait attendre puisqu’en avril Catherine est réopérée, cette fois pour « cureter » ce qu’il reste : « C’était une opération moins lourde que la première. Ce qui a été vraiment lourd, ce sont les 35 séances de radiothérapie qui l’ont suivie… Ça te bloque toutes tes journées pour quelque chose qui dure deux minutes, à tout casser : je me sentais coincée dans un quotidien malade. » Courant mai cependant, Catherine se sait sortie d’affaire. Elle cesse de porter la perruque, « parce que c’était plus pour moi : moi j’étais plus malade ! » Aujourd’hui, Catherine rayonne — pas plus fort qu’auparavant, mais différemment : « Est-ce qu’il y a un retour à l’état initial… Non, j’ai changé. »

« C’est quand c’est allé mieux dans le corps que j’ai commencé à cogiter dans la tête. J’ai commencé à me demander : pourquoi moi ? Il faut pas parce qu’il existe pas de réponse acceptable. Ce sera toujours injuste ! »

Durant la maladie, d’abord, Catherine s’est donné le droit d’être difficile : « Au début, j’avais envie de me cacher. J’ai coupé les ponts avec des collègues et je n’ai pas toujours été facile avec mes proches. Je pense que parfois, j’ai été injuste. Mais la maladie l’est aussi. Alors je me suis donnée le droit de ne pas être irréprochable. » Et puis, depuis qu’elle est rétablie Catherine se sent moins grave, plus légère… Fort vivante : « Je suis plus consciente des petits bonheurs de la vie. Il y a des problèmes qui n’en sont plus aujourd’hui. J’accepte les compromis mais je refuse les sacrifices. Il n’y a pas que du négatif dans la maladie : j’ai réalisé mes ressources, je me sais forte et je me sens plus libre. » Une liberté retrouvée durant la maladie dans la pratique régulière de la course à pied, une passion qui remonte à l’enfance de Catherine et qu’elle partage depuis leur rencontre avec son mari, amateur de courses populaires : « Le sport peut participer à la guérison ; moi, ça m’a beaucoup aidée à lutter, ça m’a permis de me détendre et en même temps me renforcer. » Depuis la maladie, Catherine a couru sept marathons. Il y a quelques jours encore, elle a fini deuxième à celui de Colmar et ce dimanche, comme chaque année — à l’exception de celle de son opération, elle courra La Strasbourgeoise, dont elle a été la première marraine en 2016 : « C’est quand même incroyable, d’incarner un espoir. »

« La prévention, je suis ambivalente sur le sujet. J’avais aucun facteur de risque, je bois même plus qu’avant ! Alors prendre soin de soi bien sûr, mais pour se sentir bien, pas dans l’espoir de prévenir une maladie. »

Valérie Valentin, marraine 2017 (course)

Valérie Valentin, 39 ans, marraine 2017 (course)

Lorsqu’elle repense à La Strasbourgeoise qu’elle a marrainé, les larmes montent aux yeux de Valérie : « Cette journée, elle était merveilleuse… » Depuis qu’elle a eu non pas un, mais deux cancers entre ses 33 et ses 35 ans, Valérie Valentin s’observe plus émotive : « C’est quelque chose qu’on a en commun avec Catherine et Carmen. Tout ce que je vis et tout ce que je sens, c’est plus fort maintenant. » Contrairement à Catherine cependant, lorsque Valérie sent « quelque chose » en s’étirant un dimanche, elle s’inquiète : « Le lundi il se trouve que j’ai une visite avec la médecine du travail. Le médecin me dit qu’il vaut mieux faire une échographie mammaire vu mon âge. Il présente ça comme une précaution d’usage, mais je sais pas pourquoi, je sais que je suis au début de quelque chose. » Trois mois (ressenti mille ans) plus tard, les résultats ne sont effectivement pas bons ; avec les médecins, elle opte pour une ablation du sein droit avec reconstruction par la cuisse. Une opération lourde d’une durée de douze heures que Valérie ne redoute pas énormément… : « Le pire c’était d’attendre qu’on me dise ce que j’avais exactement, et quelles étaient mes options. Après, on a une feuille de route. Moi j’étais chanceuse, on était aux prémices de la maladie donc je n’avais pas besoin de traitement, « juste » d’une opération ; lourde, mais circonscrite dans le temps. J’avais un cancer, on allait me l’enlever : ça semblait simple. »

« Je supportais pas la perruque. Je l’avais mise pour un oral professionnel, par pudeur mais surtout pour protéger les autres. Je crois qu’on la porte surtout pour les autres. Sauf que c’est déjà lourd d’être malade, si en plus il faut se déguiser pour faire bien en société… C’est l’hypocrisie totale ! »

Mais simple, ça ne l’est pas. Et l’annoncer aux enfants encore moins : « Comme c’est qu’une opération, lourde mais vite évacuée, je crois que je réalise pas ; je laisse passer l’été pour profiter des vacances qu’on avait organisé, et puis ma fille va rentrer en sixième, je veux pas troubler la fête avec mon cancer. [rires] Ça a été une grosse boulette ça, d’essayer de le cacher aux enfants… » Et puis il y a les proches, qui ne semblent pas réaliser non plus : « Ils étaient un peu dans le déni parce que j’avais pas l’air malade… J’allais être opérée, en arrêt deux-trois mois et puis voilà. Ça faisait pas vrai cancer ! J’ai mieux vécu le second, même si je me suis posée plus de questions. » Pourquoi elle, pourquoi deux ? Lors d’une visite de contrôle pour le premier, on lui en trouve un deuxième — « Du même côté, là où on m’avait tout enlevé. » Cette fois, c’est plus grave que grave : Valérie a un cancer du sein de grade 3 avec huit ganglions atteints au niveau de l’aisselle… « Alors on me rassure, on me dit que c’est un cancer très réceptif aux traitements, et on va me faire LA TOTALE. » Pendant un an et demi, Valérie est en arrêt, avec un maintien de salaire les six premiers mois puis un versement de la moitié par la Sécurité sociale : « Le traitement est bien pris en charge mais pas tout ce qui vient avec, comme la perruque qui coûte au moins 700€ et très vite 1500€, et les soins dits de confort, alors qu’on a besoin de se sentir bien. »

« Soyez actifs. Marchez, courez, sans forcément être dans la performance, juste pour devenir plus combattif. L’endurance peut vous sauver la vie. J’avais 33 ans, aucun facteur de risque… Ça n’arrive pas qu’aux autres, alors sans être dans la psychose, donnez-vous une chance d’avance. »

Depuis février, Valérie travaille de nouveau à temps plein : « C’est très important pour moi, c’est la preuve d’un retour à l’état initial. Enfin, à la situation initiale ! Comme Catherine, je crois qu’on est plus la même personne après ça ; on est dans un rapport plus honnête au monde après cette épreuve. » Avec le recul, pour Valérie le plus dur a été de supporter, sans parler d’accepter, le changement physique qui a accompagné son deuxième cancer ; notamment la prise de poids provoquée par un médicament que son organisme tolère mal : « J’ai pris vingt kilos de rétention d’eau. Les cheveux c’était pas le pire. Le pire, c’était d’être déformée. » Heureusement, il restait la course — enfin, la marche : « Pour la sportive que je suis, être essoufflée au bout de deux kilomètres de course, c’était désespérant. Il était tentant de rester dans mon canapé à déprimer, mais j’ai senti qu’il fallait que je bouge, que je sorte ; alors je me suis imposée cinq kilomètres de marche tous les jours. Sans pression, juste pour être active. Avoir un truc à moi qui rythme les journées. » En 2016, le président de l’office des sports de l’Eurométropole la sollicite comme marraine de La Strasbourgeoise, après l’avoir aperçue sur une image de Miss Cycy : « Ça m’a fait beaucoup de bien. En plein traitement, on me donnait un objectif. J’avais un an pour retrouver mon niveau et incarner le courage de toutes ces femmes en lutte. »

« Durant La Strasbourgeoise que j’ai marrainé, j’ai senti une grande générosité, une cohésion, un amour dingue. C’est l’essence de cette journée, c’est ce soutien transversal. On m’a remercié d’être un espoir, mais tous les témoignages que j’ai reçu m’en ont aussi beaucoup donné. »

Carmen Vetter, marraine 2018 (marche)

Carmen Vetter, 46 ans, marraine 2018 (marche)

Cette année, Valérie ne courra pas. L’an dernier, ses amies « qui courent pour gagner » ont couru avec elle, à son rythme. Un « témoignage d’amour » qu’elle n’est pas prête d’oublier et qu’elle souhaite offrir à son tour à Carmen, son amie qu’elle a recommandé comme marraine « pour représenter d’autres femmes que la sportive confirmée » et convaincre plus de femmes qu’elles sont capables, elles aussi, en dépit de la maladie…

La maladie, Carmen la connaît bien, pour la côtoyer depuis maintenant six longues années. Dernièrement, c’est encore un peu plus difficile qu’avant, parce que le cancer ne répond plus aux traitements : « C’est un marrainage un peu compliqué parce que je suis dans une incertitude thérapeutique. Avant j’allais d’une procédure à l’autre, je n’avais qu’à suivre, entre très, très gros guillemets. [Pause] Maintenant j’enchaîne les rendez-vous en quête d’une option… J’aspire à intégrer un protocole d’essai, mais il faut remplir des critères. C’est difficile, parce que moi j’ai une envie folle de vivre ! [rires] »

***

Contrairement à Valérie, pour Carmen tout est allé très vite. Un jour de l’an 2012, elle sent une masse dans son sein droit. Le médecin lui programme une mammographie, puis une biopsie. Trois semaines plus tard, il lui communique les résultats : « Je n’ai même pas eu le temps de réagir à la nouvelle qu’une semaine plus tard à peine, je commençais la chimio. » Cette semaine-là, elle prévient ses proches, « par honnêteté mais aussi pour m’approprier la maladie et la combattre » ; en parallèle, elle continue à travailler jusqu’au diagnostic, parce que le travail pour Carmen, dans ce moment-là, c’est plus que jamais la santé : « Moi en plus j’adorais mon travail alors pendant ce mois-là, ça a été mon refuge. » De ce premier traitement, elle se rappelle son sentiment d’incohérence : « J’ai découvert tout un monde médical parce que moi j’étais jamais malade. Et là, je me retrouvais entourée de personnes malades, âgées, et je me disais : Mais attendez, moi je suis pas comme ça, moi j’ai rien à faire là… C’est une erreur ! [rires] » Mais ce n’est pas une erreur et Carmen comprend rapidement qu’elle doit accepter cette place. Heureusement, elle a toujours été combattive, une nature chez elle qu’elle pense parfaitement développable chez d’autres : « Je pense que tout le monde peut se donner les moyens de réussir, en s’entourant de personnes et de choses positives. Il faut viser l’équilibre entre le corps et l’esprit. »

« Les gens ont peur de la maladie… Moi je suis pour l’honnêteté : appelons un chat un chat, j’ai un cancer du sein, c’est grave. Bon. Je pense qu’il faut rester naturel. On peut en parler, et en cas de doute on peut demander si on peut en parler, c’est pas plus compliqué ! »

Après 18 mois de traitement, et six mois de travail en mi-temps thérapeutique, Carmen se prépare à reprendre à plein temps… Mais lors d’une visite de contrôle, on constate que son sein est encore un peu dur : « Et voilà j’ai rechuté, et je vais devoir arrêter de travailler… » Depuis, des rechutes, Carmen en a fait d’autres ; et la perte de cheveux qu’elle trouvait « terrible » la première fois, elle l’assume plutôt bien aujourd’hui : « J’en joue même avec mes grosses lunettes, c’est mon petit look maintenant. [rires] » Elle a bien essayé la perruque, mais « ça gêne, et c’est cher » : « On a une chance inouïe d’être en France. Moi je suis encore couverte aujourd’hui, six ans après. Cependant les soins de support ne sont pas couverts et c’est dur de se dire qu’on doit avoir les moyens de se faire du bien.«  D’où l’importance, répète-t-elle, de soutenir les associations d’aide aux patients… Quand elle se fait faire les ongles par une onco-esthéticienne pendant la chimio Carmen renoue avec l’insouciance en dépit de la gravité de la situation : « Il est primordial de pouvoir continuer à se faire du bien. Aller au cinéma, boire un verre : c’est dans ces moments ordinaires du quotidien que je suis vivante. » D’ailleurs, Carmen enjoint les jeunes à se préserver sur le long terme : « Il faut profiter, il faut vivre, mais dans une forme d’harmonie pour se protéger. »

« Cette année, je marche. J’ai toujours fait de l’activité physique mais maintenant je peux plus vraiment courir, alors je marche.
Je fais quand je peux, comme je peux, pour me faire du bien. Je pense qu’on est le meilleur gardien de notre corps. »

***

La Strasbourgeoise, Carmen y participe depuis 2012, et le début de la maladie : « Parce que tout à coup, j’étais concernée… C’est une façon de faire partie d’un mouvement positif, d’un élan vital ! Pour toutes celles qui se sont battues, toutes celles qui se battent encore, et toutes celles qui ont perdu la vie. En 2012, j’ai pleuré en sentant cette énergie. » Cette année, c’est elle qui inaugurera la marche, « pour donner de l’espoir à toutes celles qui en ont besoin » et en prendre un peu : « Moi je me réjouis des personnes en rémission ! Ça me fait me dire que c’est possible. Par le biais de La Strasbourgeoise, je rencontre tellement de femmes si courageuses… Elles sont admirables. On l’est toutes. »

Photo de Geneviève Engel pour l’Eurométropole

Pour surfer sur la vague d’espoir, retrouvez le parcours de la marée rose ici.
Ça se passe ce dimanche 7 octobre à 9h30, départ près du Parc de l’Étoile.

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