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« Are you beach body ready? »

L’été, un peu plus que le reste de l’année qui n’est pas en reste, les injonctions à l’intention de ton corps sont légion. À l’arrêt de bus, dans les magazines, sur les réseaux, la question est de savoir si tu es gaulé.e. Et être gaulé.e dans notre société, ça signifie à peu près tout et son contraire.

Ta taille est-elle assez fine et tes jambes assez longues ? Tes fesses bien remplies, mais tes cuisses bien creusées ? Ta peau plutôt blanche, mais ton teint quand même halé ?

Tes bras sont-ils assez musclés, tes pectoraux gonflés, tes abdominaux marqués ? Ta barbe est-elle bien épaisse, mais ton torse bien épilé ?

Tes dents sont-elles bien alignées, ton nez bien droit, tes oreilles bien collées… ?

Plutôt oui ? Plutôt non ? Peu importe, parce que demain on passe des sourcils de Kate Moss à ceux de Cara Delevingne, des fesses de Cindy Crawford à celles de Kim Kardashian. Dans un monde qui ne sait plus quoi inventer pour s’occuper (et faire de la maille), on a eu envie de vous rencontrer, vous et vos complexes.

Parce qu’en parler, c’est encore la meilleure façon de lutter.


Deux témoignages étant particulièrement longs et tristement rares en France, la série sera publiée en trois temps avec deux articles consacrés à ces deux témoignages donc, espacés par un article en rassemblant six. Ci-après l’article comprenant six témoignages, de jeunes femmes qui ont toutes, très spontanément, parlé de leur poids et/ou des réseaux sociaux… Spoiler alert: ce qui va crever les 2000, c’est Instagram.

Pour découvrir le premier témoignage qui traitait du racisme anti-asiatique, c’est par ici.

Florence, 19 ans, étudiante en langue allemande :
La peau

Contrairement à Marc-Félix, Florence aurait voulu être métisse pour être belle. « J’ai plein de petits complexes qui se sont développés récemment et que j’ai presque honte de dire parce que quand j’y pense… » Ratio torse/jambes, épaisseur des chevilles, qualité du profil,  Florence égrène une liste bien longue de petits complexes, qu’elle a développés depuis son installation dans la capitale européenne. « Il y a beaucoup plus de monde que dans ma ville d’origine, donc j’observe beaucoup et je m’observe aussi. Je me compare tout le temps. Je pense que c’est le lot d’une génération abreuvée d’images parfaites sur les réseaux, on est dans la comparaison permanente, dans la validation externe. » Et puis, il y a LE complexe. Celui qui l’a motivée à témoigner, et qui lui inspire cette comparaison avec Marc-Félix. Sa peau, qu’elle juge trop blanche.

***

Ce complexe Florence l’a développé au collège. Un jour de forte chaleur, l’adolescente met une jupe que sa mère vient de lui acheter. « J’étais contente, je pensais que j’allais recevoir plein de compliments sur ma jolie jupe neuve ! » Mais pour tout compliment, elle reçoit de nombreuses réflexions étonnées, moqueuses ou les deux, sur ses jambes un peu pâles. À l’âge où il est de bon ton de se fondre dans la masse, Florence supporte mal qu’on pointe du doigt cette singularité. « C’est un complexe que j’ai bien travaillé. Ça ne m’avait jamais gênée avant ça mais très vite je me suis convaincue que moi non plus je n’aimais pas, que ce n’était pas très joli et un peu bizarre. »

Quelques jours seulement avant notre entretien, Florence a porté une robe, en ville, seule, pour la première fois depuis ce jour-là : « Je suis tout le temps en pantalon, même par plus de trente-cinq degrés. Dernièrement j’essaie de me faire violence, mais c’est difficile. C’est irrationnel mais je suis convaincue que les gens ne voient que ça et qu’ils me jugent, qu’ils me trouvent ridicule. » En plus de limiter son style, le complexe de Florence influence aussi son comportement, et notamment en situation sociale. « Comme je ne suis pas à l’aise, je n’aime pas rencontrer de nouvelles personnes. J’ai toujours peur qu’elles valident toutes les raisons pour lesquelles je ne m’aime pas, dont cette peau qui me recouvre. »

***

Pourtant, parfois, Florence aime bien son corps : « Ça arrive souvent quand je suis contente par ailleurs, quand j’ai accompli quelque chose qui me rend heureuse. » Quand elle est trop occupée à exister pour se regarder, trop occupée à vivre pour juger la mise en scène de ce moment travaillé sur le fond mais spontané dans la forme… Sauf avec sa mère et sa soeur Florence n’a jamais parlé de son complexe. Pas même avec d’autres filles de son âge, susceptibles d’être elles aussi complexées. « Je n’ai pas l’impression que mes amies ont des complexes, vraiment. Je trouve leur image parfaite. » Parfaite comme un feed Instagram.

Jeannette, 22 ans, étudiante en communication :
Le poids

« Tu vois toutes ces images de filles parfaites qui mangent toujours parfaitement et qui font du sport tous les jours, forcément, ça joue. » Comme son appartement en cette matinée de début d’été, Jeannette est lumineuse. Ses yeux qui pétillent, sa voix chaude relevée par un accent solaire, son sourire franc… Rien, dans l’attitude, ne trahit que cette jeune étudiante libanaise déteste son corps. En cause, une prise de poids modérée mais soudaine, liée à un changement de rythme. « J’ai toujours été maigre sans avoir à faire attention, et puis ça s’est fait sans transition. Il y a deux mois environ j’ai du prendre une taille de vêtement au-dessus, c’est comme ça que j’ai remarqué. Ça m’a vraiment perturbée. »

« Je viens d’une culture où l’image est très importante ; ça diminue beaucoup ma confiance en moi… » Ses amis ont beau lui répéter qu’ils ne voient pas ses nouveaux kilos, Jeannette, elle, ne voit que ça, et rejette en bloc ce corps qui ne lui correspond pas. Si elle dit pouvoir trouver belles des filles du même gabarit, sur elle qui s’est toujours identifiée comme une fille mince, ça ne passe pas. « Ce n’est pas moi. Parfois je me compare à moi il y a six mois et ça me rend vraiment malheureuse. » 

Alors parfois, souvent, Jeannette se prive de sucré. Se force à courir. Se retient de sortir. « Il y a des jours, je préfère rester chez moi en pyjama que sortir dans un jean serré. » Des pratiques d’autant plus frustrantes qu’elles s’avèrent inefficaces. Depuis que Jeannette malmène son corps bizarrement, il ne le lui rend pas bien : « Je fais des efforts et je ne vois pas vraiment de différence… Je me dis que je pourrais faire plus, mieux, mais je ne trouve pas le temps avec mes études. Pourtant sur les réseaux je vois que mes copines du Liban arrivent à manger correctement et à courir longtemps tous les jours ! Je sais bien que tout n’est pas vrai en ligne, mais quand même, c’est très répandu. »


À lire :

Image corporelle et estime de soi : étude auprès de lycéens français
« Il est important de noter que les femmes ont tendance à se juger en surpoids, alors qu’objectivement elles ne le sont pas. »

Le mincir, le grossir et le rester mince : étude auprès de femmes françaises
« 75% des Françaises, âgées de 18 à 65 ans, ont déjà fait un régime et en font encore. De plus, 78% des femmes entre 18 et 24 ans pensent qu’être mince est une obligation pour se sentir normale. Enfin, deux femmes sur trois ayant un poids normal se trouvent trop grosses et voudraient perdre en moyenne cinq kilos. »


Sarah, 18 ans, étudiante en médecine :
Le poids et la peau

Comme les cinq autres jeunes femmes qui témoignent, Sarah commence par s’excuser de son complexe parce qu’après tout, il y a pire. Pourtant ce qu’elle va confier, c’est le pire de sa vie à elle et ça, ça n’appelle aucun comparatif : « C’est un peu bête… Je suis gênée par mes cicatrices. » Sur ses cuisses, des petits traits de peau claire se démarquent un peu. De près. Si on sait quoi chercher. Celle-là ressemble à une griffure de chat ; celle-ci à une cascade en vélo : « Que j’ai des cicatrices, en soit ce n’est pas grave. Mais souvent les gens me demandent d’où elles viennent… Et je dois mentir, parce que j’ai honte d’avoir fait ça. » Car les cicatrices de Sarah ne résultent pas d’un vilain matou ou d’une sale gamelle.

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D’aussi loin qu’elle se souvienne, Sarah a toujours baigné dans les régimes. « Ma mère en a toujours plus ou moins fait, je me souviens de livres sur le sujet, de produits spécialisés… » En face, son père encourage doucement mais sûrement la machine avec des remarques au mieux inconscientes, au pire assassines : « À mes dix ou onze ans, je mangeais et il m’a dit de faire gaffe si je ne voulais pas devenir énorme. J’étais très choquée parce que je n’avais jamais pensé à mon corps comme ça, mince ou gros. » Prise entre les régimes maternels et les reproches paternels, Sarah développe une aversion envers son corps jusqu’au lycée, où elle se lie d’amitié avec une camarade anorexique qu’elle tente d’aider avant de plonger. « Mes parents, elle… Ce n’est pas de leur faute. Ils ont juste potentialisé quelque chose que j’avais en moi, une maladie nourrie par l’envie de choisir l’image qu’on a de mon corps. » 

La situation se dégrade rapidement de sa classe de première à celle de terminale, jusqu’au point de non-retour : durant un weekend de révisions collectives à la campagne, Sarah n’a pas l’occasion de dépenser assez pour éliminer les calories ingurgitées. Obsédée par l’idée elle finit par s’éclipser pour aller courir dans la forêt. Elle y sera retrouvée plusieurs heures plus tard, inconsciente. « Une prof pleurait, des jeunes criaient. J’ai vu qu’ils avaient peur et j’ai réalisé que c’était à cause de moi. Ça paraît idiot mais avant ça, je pensais vraiment que c’était un processus interne à moi-même. » Sarah décide alors de reprendre le contrôle de son corps, sans s’auto-détruire cette fois. Le bac en poche elle dégote un job d’été dans un restaurant alsacien où personne ne connaît sa condition – « un endroit normal, rempli de personnes normales » qui lui permet d’adopter un comportement plus adapté. Ou presque.

***

Car la maladie est toujours là, et en situation de stress, les pensées obsessionnelles se rappellent à Sarah et lui intiment de se restreindre. « C’est difficile de résister, d’autant que j’ai vite repris du poids depuis septembre et que dans la vraie vie, ce n’est pas harmonieux comme sur Instagram, on ne grossit pas de partout en même temps. Le pire, c’est ça : les réseaux sociaux. Je sais bien que tout est retouché, mais je me dis quand même que cette fille, elle est moins retouchée que moi si j’étais à sa place. » 

Alors parfois, quand la pression devient trop forte, Sarah s’entaille les cuisses : « Au début c’était pour ressentir un truc dans ce corps étranger, et puis c’est devenu compensatoire… C’était ça ou me crever sur du sport et il était hors de question de retomber dans ce cercle vicieux. » Quitte à en créer un autre. Aujourd’hui cependant Sarah ne se taille plus. Restent les traces de sa pratique gravées sur ses cuisses qu’elle dissimule, y compris ses amis les plus proches : « J’ai peur d’être jugée anormale, et d’être rejetée. »

Charlotte, 28 ans, communicante :
Le poids des autres

Si contrairement à Sarah, Charlotte n’est pas tombée dans l’anorexie, il s’en est fallu de peu. D’une grande soeur précisément, qui a subi la maladie avant et devant elle. « Ça m’a totalement vaccinée. » Mais Charlotte ne peut pas dire qu’elle n’y a jamais au moins pensé. Charlotte a dix ans quand sa mère la prend à partie devant des amis qui félicitent sa jolie fille. « Ils ont complimenté ma silhouette. Elle a rétorqué que j’étais une fausse maigre, que c’était une impression trompeuse parce que j’étais très différente sous mes vêtements. » La pré-adolescente est sous le choc : « Ma mère a toujours été au régime, ma soeur a souffert d’obésité et d’anorexie… J’ai hérité d’une obsession familiale ce jour-là. » Mais ça à dix ans, Charlotte ne le réalise pas, et elle internalise ces notions étrangères. Au collège, elle opte pour des vêtements larges. Au lycée, elle ajoute un rideau de cheveux devant ses yeux, pour mieux se protéger du regard des autres. « Comme je suis petite avec mes vêtements larges je fais vite boule. J’étais Bouboule, la face de vitre arrière avec son grand front. »

Après sa majorité, Charlotte entreprend de se réapproprier ce corps récrié, notamment par le biais du tatouage. « J’ai aussi adopté un style plus féminin. Tout ça m’a vraiment aidée, même relationnellement avant je sortais avec le premier venu, il suffisait qu’il me valide et c’était gagné. Je ne me demandais jamais si moi, j’étais attirée : je trouvais déjà fou qu’on puisse me trouver attirante, ça suffisait. » Mais aujourd’hui encore tout n’est pas gagné, car Charlotte n’a jamais existé qu’à travers le regard des autres. Entre les remarques de sa mère et les insultes de ses pairs, la jeune fille devenue femme n’a jamais eu l’occasion de se regarder elle-même, et de se faire son propre avis. « C’est triste à dire mais une partie de moi attend encore l’approbation d’autrui pour être heureuse. Tout ce que je fais au fond ce n’est pas pour moi… C’est d’abord pour prouver aux cons qu’ils avaient tort. »

Il y a deux mois Charlotte a consulté un psychologue pour la première fois. En cause, la sensation d’avoir atteint un point de rupture, notamment avec son blog. Car Charlotte est blogueuse. Depuis maintenant quelques années elle partage ses routines beauté, ses looks préférés mais aussi des réflexions personnelles auprès des jeunes strasbourgeoises. « Je ne crois pas, enfin je ne crois plus m’être lancée là-dedans par hasard. Inconsciemment, c’est une façon de contrôler mon image : je choisis comment on me voit, dans cet espace c’est moi qui dicte la norme. Je pensais sûrement me rendre invincible, par esprit de revanche. » Problème : cet esprit l’empoisonne, car de nouveau, tout dépend du regard d’autrui qu’elle aimerait contrôler… Ce qui montre bien qu’il compte encore. « Le blog, ça m’apporte autant que ça me rend folle ! C’est un cercle vicieux. Je me félicite de mon travail, et puis je me compare aux autres blogueuses, à leurs corps, à leurs stats… Et je craque. J’ai honte mais il faut que je l’assume si je veux avancer. » Avancer vers elle, par et pour elle-même.

Clémentine, 23 ans, étudiante en sciences politiques :
Le poids de la maladie

Ce qui la complexe Clémentine est née avec : « Je suis née avec un lymphoedème, ce qui correspond à une accumulation de liquide dans les tissus conjonctifs, dans mon cas dans la jambe gauche qui est donc plus épaisse, plus gonflée que la jambe droite. » Une « anomalie » qui lui vaudra deux opérations, autant de cicatrices sur le tibia gauche, et enfin, le port de bas de contention depuis ses dix ans et jusqu’à la fin de sa vie. Et cette singularité n’a pas échappé aux autres enfants. « Le premier été a été très dur. Les enfants voient quelque chose de différent et ils s’acharnent… Au collège, on me faisait des trous dans mes bas au compas. » Depuis, la médecine a évolué, et Clémentine porte non plus des bas mais des collants de contention adaptés aux différentes saisons. « Mais ça reste étouffant, et selon le pantalon on peut voir des démarcations. Je ne veux pas que les gens remarquent que je porte quelque chose et que j’ai à me justifier. »

Clémentine ne peut pas enlever ses collants, ou très peu, sous peine de voir sa jambe gonfler et devenir encore plus douloureuse qu’elle ne l’est déjà contenue. « De toute façon je n’aime pas ne pas les porter. Je vois tous les défauts, la peau blanche, les veines bleues et la différence d’épaisseur entre mes jambes. » Clémentine l’avoue : elle se sent mal ou du moins, elle ne se sent jamais bien dans ce corps malade et douloureux, mais surtout, dans cette maladie qu’elle ne contrôle pas. Alors, elle compense… Quand, il y a deux ans, elle apprend le cancer en stade terminal de sa mère (qui l’emportera rapidement), Clémentine développe de l’acné : « En réponse, j’ai voulu perdre du poids ; j’allais courir sous la neige, à l’époque je faisais une césure à Berlin et je me privais. C’était une façon de reprendre du contrôle, un contrôle que je n’ai pas sur ma maladie, et de faire oublier mes jambes. Parce que j’ai déjà ce gros défaut, donc je me dis que je n’ai pas le droit d’en avoir d’autres ! »

Cet été Clémentine retourne pour la première fois à la plage depuis cinq ans. « Alors parfois je dis à mon frère que je vais manger toute seule à la cafétéria, plutôt qu’avec lui, mais en fait je ne vais pas manger du tout. » Clémentine envie beaucoup son frère car elle le trouve parfait ; et être parfait, pour Clémentine, c’est ne pas être malade. « Je me demande souvent comment c’est, la vie sans maladie. Je sais qu’il y a pire que ma situation, mais je suis très curieuse de la vie normale. » Dans la rue quand elle croise des filles Clémentine se compare. Envie leurs jupes, leurs jambes, leur liberté. « Je les trouve toutes belles. » Dans les médias, Clémentine a l’impression que « les filles anormales comme moi » n’existent pas, ce qui accentue son sentiment d’étrangeté : « L’hiver on nous parle de raclette réconfort, et l’été de ventre creusé. C’est horrible, on force les filles à avoir des troubles alimentaires en fait. Je me limite sur Snapchat, et je m’interdis Instagram, parce que je vois bien que c’est manipulé. Mais ça me touche quand même parce que c’est partout. »

Floriane, 26 ans, étudiante en sciences sociales :
Le poids du handicap

Floriane est aussi complexée par son poids. En cause, une blessure qui l’empêche de faire du basket. Or, le corps de cette joueuse de haut niveau gère mal de repos. « J’ai toujours été une grande fille, assez costaude, mais là ce n’est pas de la masse musculaire… [rires] » Mais ce n’est pas de ça que Floriane veut parler aujourd’hui. Le complexe qu’elle va confier date de plusieurs années. « De ma naissance à mes douze ans environ j’ai progressivement perdu l’audition, aujourd’hui environ quatre-vingt pourcent… Autant dire que je redoute de vieillir. J’ai été appareillée à trois ans, grâce au diagnostique préalable de ma soeur. Ça me complexe moins qu’avant, mais ça me suit toujours. »

« Je ne dirais pas que je suis à l’aise, mais j’accepte mieux. » Ces dernières années, Floriane a commencé à s’attacher les cheveux, quitte à dévoiler ses appareils, en présence d’autrui. Elle s’était aussi mise à jouer au basket sans son bandeau – des actes qui peuvent paraître anodins mais qu’elle s’était toujours interdite… « Jusqu’à récemment, mes appareils étaient assez massifs, mais ce n’est pas vraiment ça qui me gênait ; je pense que c’était plus pour ne pas être traitée différemment et ne pas être réduite à mon handicap. » Comme sa soeur, Floriane a suivi une scolarité normale parmi des élèves normaux qui n’ont jamais vraiment moqué sa différence, que Floriane cachait donc sous ses longs cheveux. « Au lycée je pense que plus de la moitié de mes camarades n’était même pas au courant… Avant ça, il y avait des enfants lassants mais pas méchants. Et là tu me comprends ? Et là tu m’entends ? »

***

Non, le complexe de Floriane ne porte pas sur l’impact de ses appareils sur son apparence. Ce qui la gêne, c’est la possibilité qu’on attribue ses réussites à son handicap. « Je suis en train de faire une thèse pour laquelle j’ai reçu un financement… Dédié aux étudiants ayant un handicap. J’en suis à la fois heureuse, et gênée. Où s’est arrêté l’intérêt de mon dossier et où a commencé l’argument du handicap… » En cours, Floriane s’est toujours débrouillée. Comme durant notre entretien, elle lit sur les lèvres de ses enseignants et lorsque ceux-ci tournent le dos à la classe, inconscients de son trouble, elle compense en faisant plus de recherches. « Ça me demande plus de travail. Parfois j’envie mes collègues, j’ai peur que ça me pénalise tôt ou tard. » Car en parallèle, il y a le quotidien qui lui en demande déjà bien assez. La nuit pour ne pas endommager ses appareils Floriane les retire et devient sourde, aux ronflements mais aussi aux intrusions. Et avant qu’ils soient équipés du bluetooth, elle ne pouvait pas non plus téléphoner. « L’autre soir, je sortais d’un match de basket et il s’est mis à pleuvoir… Je n’avais rien pour me protéger et ils ne peuvent pas prendre l’eau, alors j’ai du les ranger dans mon sac et rentrer sans entendre les gens ni les voitures ; c’est très effrayant, un monde sans bruit. » Comme quoi, l’existence d’autrui a parfois du bon.


Mais alors, pourquoi ne se déconnectent-elles pas, si les réseaux sociaux sont si nocifs que ça (et ils le sont empiriquement, comme l’a démontrée cette étude récente) ? Clémentine s’en est éloignée, après tout. Peut-être parce que les 2000, contrairement aux enfants nés jusqu’au début des années 90, n’ont pas connu un monde sans réseaux sociaux, estimés plus addictifs que l’alcool et la cigarette. Eux sont nés dans un monde où les réseaux sont partie intégrante de l’existence. Pire : une preuve d’existence. Car à l’heure où 10K followers is the new Rolex, ne pas être connecté, c’est risquer la différence, et donc le rejet. Mieux vaut perdre la tête bien entouré. Fun fact: aucune des six participantes n’avait jamais confié ses difficultés à une amie du même âge susceptible d’en vivre des similaires. Toutes pour la même raison : « Parce que c’est une faiblesse. » Or sur Instagram la faiblesse c’est comme les jours de pluie, ça n’existe pas.

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