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Strasbourg : 48h après l’arrestation de 62 manifestant(e)s, des questions demeurent

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À la suite de l’interpellation de 62 personnes ce jeudi 5 novembre, en marge de la manifestation, de nombreuses questions subsistent encore. La réquisition d’un bus de la CTS pour transporter les manifestant(e)s interpellé(e)s fait également débat. Nous avons rencontré Eudes*, qui faisait partie des personnes embarquées au commissariat ce soir-là, ainsi que l’avocat Me Grégory Thuan dit Dieudonné, spécialisé dans la défense des droits de l’homme et des libertés fondamentales. 

Ce jeudi, en marge du mouvement de manifestation, 62 personnes, dont 16 mineurs, ont été interpellées rue de Zurich en début de soirée. Assis en rang, à même le sol, les manifestant(e)s ont été emmenés au commissariat général de Strasbourg à l’aide d’un bus CTS, réquisitionné par un officier de police judiciaire, présent sur place. Près de 48h plus tard, plusieurs interrogations entourent encore le cadre légal des faits ayant émaillé cette soirée du 5 novembre. 

Parmi les manifestant(e)s ayant embarqués dans le bus suite à cette interpellation, Eudes* se trouvait à bord. Le jeune homme de 23 ans est revenu en détails sur le déroulé de cette soirée.

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« Avec les gaz lacrymogènes, j’étais un peu coincé »

Dès la fin de la manifestation officielle, place du Maréchal de Lattre de Tassigny, Eudes prend le chemin de la rue Jacques Peirotes, par laquelle de nombreuses personnes quittent alors le rassemblement, suite à la dispersion aux gaz lacrymogènes, par les forces de l’ordre.

Il remonte alors vers le Quai des Pêcheurs, en empruntant une première fois la rue de Zurich. « Je voyais que ça commençait à partir en vrille, donc j’ai décidé de partir. Le problème, c’est que j’avais garé ma voiture à l’Esplanade. Donc j’ai commencé à me diriger vers le Boulevard de la Victoire, en suivant le cortège de loin ».

Au moment où ce cortège sauvage s’engouffre sur le boulevard, aux alentours de 17h30, « ça faisait déjà quinze minutes que j’essayais de partir. Mais avec les gaz lacrymogènes, j’étais un peu coincé ». Eudes entend alors les sommations adressées au cortège, et décide de bifurquer dans une rue adjacente, pour prendre de la distance avec le rassemblement.

Manifestation grève générale mouvemennt jeunesse syndicats 5 novembre
© Adrien Labit / Pokaa

S’ensuit alors un moment de flottement, durant lequel l’étudiant va rester pendant plus de vingt minutes dans la rue des bains. « J’attendais que ça se calme et que je puisse passer la manifestation. J’étais vraiment tout seul, avec deux street-medics qui étaient aussi dans l’attente ».

Dans sa quête de trouver une issue, il débouche finalement rue de Zurich, avec un petit groupe de six personnes. « On a demandé à un policier en civil par où on devait sortir. Il nous a dit de nous diriger vers la place de Zurich. On suit alors le chemin et on voit des voitures de police qui arrivent dans notre direction et qui s’arrêtent. J’ai l’impression qu’il nous a envoyé vers ses collègues pour qu’on se fasse interpeller ». 

Ils nous disent qu’ils vont appeler un bus, qu'on va être emmenés à l'hôtel de police et qu'on va faire une garde-à-vue.
Eudes, manifestant interpellé le 5 novembre.

Pour l’avocat Me Grégory Thuan dit Dieudonné, expert en droit international, spécialisé dans la défense des droits de l’homme et des libertés fondamentales, si ces propos étaient avérés, ils constitueraient une irrégularité. « Il faut préserver une voie de sortie. Si on vous indique une voie de sortie et qu’on vous interpelle par la suite, c’est totalement abusif, voir illégal ».

Alors que la rue de Zurich se referme, empêchant toute sortie, une trentaine de personnes se réfugient dans le restaurant Ranna Ghor pour tenter d’échapper aux gaz lacrymogènes. Avant d’être délogés par un policier, qui les emmène avec le reste du groupe. « On a été sortis de force du restaurant ».

« Ils nous ont fait nous asseoir. Un manifestant a demandé pourquoi on nous avait arrêtés. Il s’est fait menotter. Il n’y avait pas encore de journalistes sur place », reprend Eude. Pendant de longues minutes aucun motif d’interpellation ne leur est renseigné. 

commissariat de police
© Google maps / Capture d'écran

Un officier de police judiciaire arrive finalement sur place après plus d’une demi-heure. Les forces de l’ordre procèdent alors à des relevés d’identités et à une fouille des sacs. « Ils nous disent qu’ils vont appeler un bus, qu’on va être emmenés à l’Hôtel de Police et qu’on va faire une garde-à-vue ». Au moment d’embarquer dans le bus, la police communique à la presse le motif de cette interpellation générale : « participation à un attroupement.»

Réquisition du bus CTS : un cadre légal qui interroge

« C’est un peu une infraction fourre-tout qu’on nous sort à chaque fois pour les manifestations. Techniquement, l’officier de police judiciaire peut décider, selon son appréciation, d’interpeller une personne pour ce motif », explique Me Grégory Thuan dit Dieudonné.

Dans le véhicule de la CTS, réquisitionné par les forces de l’ordre, l’ambiance s’apaise. Eudes se souvient d’un sentiment d’entraide entre tous/tes. « Il y avait des gens qui étaient calés sur ce qu’il fallait faire, ils nous ont donné des contacts d’avocats à appeler. Les gens chantaient, s’encourageaient, on s’est même fait quelques câlins ».

manifestation 5 novembre
© Jules Scheuer / Pokaa

Pourtant cette réquisition interroge quant à sa légalité, dont la Maire Catherine Trautmann s’est par ailleurs désolidarisée. « Je désapprouve cette décision, dont je n’ai été ni informée ni consultée. La Police nationale doit disposer de ses propres moyens pour assurer ses missions. Dans un contexte social déjà tendu, et alors que les personnels de la CTS expriment des inquiétudes légitimes, je refuse que notre réseau de transport public soit associé à ce type d’opération », écrit-elle sur ses réseaux sociaux.

Dans un communiqué publié ce vendredi 7 novembre, le parquet de Strasbourg évoque de son côté que « la réquisition d’un bus de la compagnie des transports strasbourgeois a été faite par l’officier de police judiciaire en application des dispositions du code de procédure pénale en matière de flagrance ».

« On va demander des comptes, par le biais de l’ordre des avocats, notamment au parquet et à la préfecture, parce qu’on est quand même assez surpris de cette réquisition », réagit Me Grégory Thuan dit Dieudonné.

Au sein de la profession, on est outrés et on se pose la question d'un tel abus.
Me Grégory Thuan dit Dieudonné, expert en droit international, spécialisé dans la défense des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Sur le chemin du commissariat, Eudes, lui, ne sait pas ce qu’il va lui arriver. « J’étais stressé parce que je suis en formation dans la sécurité et si quelque chose est inscrit dans mon casier B2, je ne peux plus exercer la profession. Surtout que je n’avais absolument rien à me reprocher. J’étais habillé en clair, je n’avais pas quoique ce soit de répréhensible dans mon sac et je cherchais juste à partir ».

Une fois au poste, une quinzaine de personnes sont placées dans les geôles selon Eudes. Le reste, attend dans les bureaux du commissariat. « On a eu le droit à une palpation de sécurité et une fouille des sacs. Ensuite j’ai été amené dans un bureau, où je suis tombé sur un policier très sympa, j’ai eu de la chance. Il a écrit un procès verbal pour dire que je faisais partie d’une manifestation sauvage et que je ne suis pas parti au bout des deux sommations ». Pourtant, Eudes affirme qu’il cherchait justement à quitter les lieux, « mais ce n’était pas possible, on était encerclés ».

emeutes quartier police nahel violences lacrymo
© Mathilde Cybulski / Pokaa

À l’issue de cette soirée, seules deux personnes étaient encore en garde à vue ce vendredi 6 novembre, selon le communiqué du parquet. « L’officier de police judiciaire a décidé du placement en garde à vue de deux personnes majeures, notamment des chefs de participation à un attroupement malgré sommations de se disperser et avec visage dissimulé, rébellion et introduction dans un local commercial par voie de fait. Les autres personnes n’ont fait l’objet d’aucune autre mesure à ce stade ».

Eudes, lui, a finalement été libéré aux alentours de 22h, près de cinq heures après son interpellation rue de Zurich, comme la très grande majorité des interpellé(e)s, au cours de l’après-midi de ce jeudi 5 novembre.

« Je trouve la situation tellement injuste »

Pour Me Grégory Thuan dit Dieudonné, là encore, cette finalité pose question. « Ils ont quasiment tous et toutes été libérés, puisque il n’y avait aucune nécessité d’enquête qui pouvait justifier cette mesure attentatoire à la liberté. Au sein de la profession, on est outrés et on se pose d’ailleurs la question d’un tel abus, qui est peut-être constitutif finalement d’une détention arbitraire, voire d’une séquestration. Ce qui est un délit très grave, encore aggravé par la qualité d’agent de force publique. On se pose la question de constituer une, voire plusieurs plaintes en ce sens ».

Eudes devrait être reconvoqué ultérieurement selon ses dires. « Ils nous ont absolument rien dit. Je ne sais même pas si j’ai encore le droit de manifester. Je ne fais pas partie des gens qui cassent. Quand je vois un feu, je l’éteins. J’étais là quasiment à toutes les manifestations depuis le 17 octobre. Je trouve la situation tellement injuste. J’ai un peu peur d’aller manifester maintenant ».


*Le prénom a été modifié

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