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« De l’esclavage moderne » : en Alsace, 6 employé(e)s de supermarchés racontent leur travail

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Pressions psychologiques, journées épuisantes, problèmes de sécurité, salaires au SMIC… Derrière des rayons bien remplis, les conditions de travail des salarié(e)s de la grande distribution sont souvent critiquées. De E.Leclerc à Auchan, en passant par Monoprix, Naturalia, Match et Super U, on a donné la parole à des employé(e)s de l’Alsace et du Grand Est.

Faire ses courses est un geste banal. Difficile donc d’imaginer que la grande distribution est le premier employeur privé du pays, avec près de 630 000 salarié(e)s. Et leur quotidien n’est pas toujours de tout repos, comme les chiffres en témoignent.

D’après les données de l’Assurance maladie pour 2024, 54% des accidents du travail dans le secteur sont liés à la manutention manuelle. Les troubles musculo-squelettiques (TMS) représentent, eux, 98% des maladies professionnelles reconnues, contre 96% en 2023. À ces risques physiques s’ajoutent des contraintes d’organisation et des pressions psychologiques, qui peuvent peser sur la vie personnelle et le moral des équipes.

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Chiffres 2023. © Assurance Maladie / Capture d'écran

Pour mieux comprendre leurs conditions de travail, six salarié(e)s ou ex-salarié(e)s ont été interviewé(e)s, ainsi qu’un syndicat. Si toutes les enseignes citées ont été contactées, seules deux ont répondu à nos questions. 

Quelques précisions : les réalités exprimées dans cet article n’ont pas pour objectif de faire des généralités. Les problématiques et leur gravité varient en fonction des enseignes et du type de magasin (supérette, supermarché, hypermarché). Par ailleurs, pour protéger les personnes rencontrées, nous avons fait le choix de préserver leur anonymat. C’est pour cette raison que les localisations des magasins, qui se trouvent tous dans le Grand Est, ne sont pas indiquées.

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© Lars Frantzen - Wikimedia Commons / Photo d'illustration

Sous-effectif, burn-out et problèmes de sécurité

« Il y a de la méchanceté gratuite »

Pendant plusieurs années, Cécile* a travaillé dans un Monoprix du Grand Est. Pour l’enseigne, elle est d’abord préparatrice de commandes Amazon, dans le cadre de livraison de courses, et gagne 1400€ net. Elle raconte avoir vu ses conditions de travail se dégrader progressivement. « Au début, chacun avait son poste, chacun avait sa place. » Mais avec le manque de personnel, elle « doit sans cesse jongler avec ses missions et des remplacements en rayon ou en caisse, avec peu de formations ».

Le partenariat avec de nouveaux services de livraison, comme ceux de Deliveroo, « alourdit encore la charge de travail ». En parallèle, son équipe passe petit à petit « de dix à cinq personnes, tandis que les commandes augmentent ». À cela s’ajoute, selon elle, un contrôle permanent de la cadence, avec un système qui mesure le nombre d’articles préparés. « Bref, c’était juste horrible, surtout quand plusieurs commandes de différentes plateformes arrivaient en même temps. » 

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© Page Facebook de Amazon / Capture d'écran

L’arrivée d’une nouvelle directrice marque un tournant. Cécile décrit un management toxique et un sous-effectif persistant. Elle devient ensuite responsable de la gestion des stocks du magasin. Elle se retrouve directement sous la responsabilité de la directrice et explique « subir une pression constante sur les chiffres de remplissage des rayons ».

À cette pression s’ajoute le sentiment « de ne pas avoir le droit d’être malade sans conséquences ». Après avoir contracté le Covid-19, elle raconte que ses responsables lui ont fait comprendre, à son retour, qu’elle « faisait chier tout le monde » avec ses absences. Elle dit avoir fini par faire un burn-out, dans un contexte qu’elle décrit comme une forme d’emprise. Elle quitte finalement l’enseigne.

Elle garde toutefois le souvenir « de rencontres exceptionnelles » avec certain(e)s collègues. Mais elle s’inquiète aussi pour celles et ceux qui sont resté(e)s, notamment les salarié(e)s ayant plus de 20 ans d’ancienneté et « qui souffrent de douleurs physiques, comme au dos ou aux épaules. Sans qu’on accepte de les changer de rayon. » « On leur fait comprendre qu’ils peuvent partir s’ils ne sont pas contents, mais ils ne peuvent pas forcément se le permettre. »

On a aussi rencontré Adèle*, qui travaille dans un Naturalia du Grand Est (Groupe Casino, comme Monoprix). « Je suis vendeuse polyvalente. Au quotidien, ce qui est stressant, c’est le manque de protection. » Elle énumère des problématiques : pas de chaussures de sécurité ou d’uniformes chauds adaptés lors de son arrivée. « Pire, j’ai déjà fermé seule le magasin, sans responsable habilité. C’est dangereux, je ne sais pas quoi faire s’il y a un braquage. »

Les tensions avec la clientèle constituent une autre difficulté. « Il y a de la méchanceté gratuite. Nos responsables ne viennent pas nous aider, ou alors ils nous mettent en porte-à-faux devant tout le monde. »

À ses yeux, l’enseigne est au courant des risques et organiserait des formations sur le sujet. Sauf que sur le terrain, « les moyens manquent et les sous-effectifs persistent ». « La direction nous demande de faire le dos rond. Il faut un peu se taire face aux clients. »

Adèle pointe l’obligation pour les salarié(e)s d’être de plus en plus polyvalent(e)s. Elle aurait par exemple dû former de nouvelles recrues sans que cela figure dans sa fiche de poste. « Au final, tu banalises tout ça, alors que ce n’est pas normal du tout. Ça rajoute du stress au quotidien, on n’a pas envie de venir travailler. » 

La réponse du Groupe Casino

Le Groupe Casino explique ne pas être « en mesure de commenter les situations individuelles ni de vérifier les circonstances précises des faits sans indication du magasin et de la période concernée ».

Il poursuit : « La santé et la sécurité de nos collaborateurs constituent une priorité pour nos marques. Monoprix et Naturalia prennent très au sérieux toute situation portée à leur connaissance par les collaborateurs. Lorsqu’un signalement est effectué, il fait l’objet d’un examen attentif et d’une analyse de la situation afin d’établir les faits et, le cas échéant, de mettre en œuvre les mesures de protection nécessaires. »

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© Hervé Agnoux - Wikimedia Commons / Photo d'illustration

« C'est de l'esclavage moderne »

La « banalisation » face aux mauvaises conditions de travail est un terme présent dans la majorité de nos rencontres, dont celle avec Antoine*. Il a déjà travaillé pour Super U, Auchan, Match et E.Leclerc.

Dans cette dernière enseigne, il se souvient de la pression exercée par un directeur régional, dont des pauses de 15 minutes étroitement surveillées. « C’était militaire. On était presque chronométrés. Ce n’était pas du tout reposant. Pour mes responsables, le travail devait passer avant le reste, y compris ma vie privée. »

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© Jacek Halicki - Wikimedia Commons / Photo d'illustration

Antoine se remémore des formations faites sur le tas, qui ne « permettaient pas de comprendre correctement ce qu’il fallait faire ». « Si ensuite on faisait des erreurs, on était tenu pour responsable. » Il y avait également, selon lui, des exigences liées au chiffre d’affaires, ainsi que des primes de participation parfois supprimées ou revalorisées, sans réelle explication. « C’est une pression financière. On nous dit juste qu’il y a de la reconnaissance pour le travail qu’on fait, mais ce n’est pas ça qui va payer mon loyer ou mon essence. »

Son expérience au drive d’un Auchan aurait été tout aussi éprouvante. Il décrit un travail où chaque geste est chronométré, avec un téléphone fixé au bras et des objectifs de rapidité impossibles à atteindre. « C’est l’enfer sur Terre. J’avais 11 secondes pour attraper un produit, mais même en allant à fond, je mettais le double. C’est de l’esclavage moderne. » Il déplore l’absence de chaussures de sécurité à son arrivée, et d’avoir dû utiliser un transpalette électrique sans avoir été formé en amont. « Mis bout à bout, c’est moralement difficile. »

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© Auteur inconnu - PxHere / Photo d'illustration

Désormais salarié dans un Match, Antoine estime, comme Adèle, avoir des responsabilités qui ne correspondent pas à sa fiche de poste et à son salaire. Avec des missions plutôt associées à celles d’un manager, alors qu’il gagne toujours le SMIC. « C’est un milieu souvent toxique, et quand on a un responsable plus humain, il est muté… »

Racisme, sexisme et main-d'oeuvre gratuite

« Ils avaient un gros problème avec le fait de travailler avec une femme »

Pendant plusieurs années, Morgane* a travaillé dans différents supermarchés Match, qui appartenaient historiquement au groupe belge Louis-Delhaize, tout comme Cora. Le tout a été racheté entre 2023 et 2025 par le groupe Carrefour. À l’époque, elle gagne entre 1300 et 1400€ net par mois. Elle rejoint ensuite Super U (Coopérative U). 

Si elle mentionne que le fonctionnement en interne était très différent entre les enseignes, la situation serait similaire : « Il y a souvent du sous-effectif, et on est payées au lance-pierre. »

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© Wolfmann - Wikimedia Commons / Photo d'illustration

Pour Match, elle développe : « Si on osait se plaindre trop souvent, on nous changeait de poste. » Affectée au rayon boulangerie, elle travaille dans une équipe exclusivement masculine. Peu à peu, selon son récit, les relations se détériorent avec le responsable de son rayon et le directeur. Au premier, elle reproche des propos racistes et sexistes. « Je lui disais qu’il devait arrêter, je ne suis pas du genre à me laisser marcher dessus. En fait, ils avaient un gros problème avec le fait de travailler avec une femme. »

D’après ses dires, son cas n’est pas isolé. Elle dénonce des pratiques d’intimidation de responsables visant certain(e)s salarié(e)s pour qu’ils et elles démissionnent, des horaires impossibles à tenir ou encore une charge de travail qui n’a cessé d’augmenter.

En parlant de charge de travail, Marie-Louise* a, dans son témoignage, plusieurs fois développé ce sujet. À 27 ans, elle ne travaille pas directement pour une enseigne de la grande distribution, mais pour une entreprise commerciale qui représente des marques vendues dans les supermarchés et hypermarchés.

Au quotidien, elle se déplace de magasin en magasin pour vérifier l’implantation des produits et la mise en avant des promotions. Une position qui lui permet d’observer de près tout cet univers.

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© Auteur inconnu - PxHere / Photo d'illustration

Parmi les problèmes cités, « des souris et des rats dans certaines réserves ou rayons, et des insectes dans les fruits secs ». Une conséquence du sous-effectif d’après Marie-Louise, qui « se reflète aussi dans le respect de la chaîne du froid ». Parfois, elle observe « des palettes qui restent trop longtemps à l’extérieur des frigos avant d’être rangées ». « Les employés doivent faire tellement de choses en peu de temps que, forcément, il y a des manquements. »

Dans ce cadre, la commerciale avance une forme de pression exercée sur sa mission. Il arrive, selon elle, que des responsables de magasins lui demandent de participer à des tâches qui ne relèvent pas de ses missions. « On nous dit de filer un coup de main en rayon. Si on refuse, on nous fait comprendre qu’on ne pourra pas implanter nos produits. C’est une manière d’avoir de la main-d’oeuvre gratuite. » 

Elle conclut en exprimant de la compassion pour les employé(e)s. « Certains responsables parlent très mal aux salariés, et s’étonnent ensuite du nombre d’arrêts maladie. »

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© Auteur inconnu - PxHere / Photo d'illustration

La grande distribution alimentaire n'est pas la seule concernée

Dans les témoignages, le nom d’une autre enseigne est revenu à plusieurs reprises : Primark. Si elle ne relève pas de la grande distribution alimentaire, les paroles d’Inès* montrent que les difficultés évoquées dans cet article se retrouvent dans d’autres secteurs, comme celui de la mode à bas prix.

« Je travaille dans un Primark situé dans le Grand Est depuis plus de trois ans, et je suis employée polyvalente. On est surtout confrontée à un manque d’effectif. Le magasin fait alors appel à des intérimaires. Il faut souvent prendre le temps de les aider, alors qu’on est nous-mêmes sous pression. » Elle souligne un sentiment d’injustice lié aux rémunérations. Les intérimaires seraient parfois mieux payé(e)s au taux horaire que l’équipe permanente. À force, la situation engendre « de la fatigue, du stress et de l’agacement », auxquels s’ajouteraient les reproches des managers.

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© Kolforn - Wikimedia Commons / Photo d'illustration

D’après ses dires, les managers changent régulièrement, entraînant avec eux de nouvelles méthodes de travail et de nouvelles consignes. Elle dénonce également une « forme d’infantilisation des employés », y compris « ceux qui ont plusieurs années d’expérience ». 

Les ressources humaines ne lui inspirent pas davantage confiance. Si les salarié(e)s peuvent venir parler de leurs difficultés, elle estime qu’il est parfois difficile de s’y confier sereinement. « On ne peut pas tout leur dire. Ceux qui y travaillent sont parfois amis avec nos supérieurs, et on a peur que ça nous retombe dessus. »

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© Pokaa

Pour autant, elle reconnait que certains avantages contribuent à retenir les employé(e)s. Elle cite le 13e mois, les titres-restaurant et la prime de participation, qui permettent de mettre du beurre dans les épinards : « Sinon, avec mon 25h hebdomadaire, je gagne que 1050€ par mois. » Inès estime aussi que les conditions de travail se sont quelque peu améliorées depuis l’arrivée de la direction actuelle.

Selon Primark, « toute situation pouvant être perçue comme un mal-être au travail est écoutée »

Pour Primark, c’est le cabinet Elabe, chargé des relations presse, qui nous a répondu. Douze questions ont été envoyées. Selon lui, les situations décrites sont « en total décalage avec les valeurs et les pratiques que nous promouvons au sein de notre enseigne. » Il précise qu’il mène chaque année une enquête nationale auprès de l’ensemble des collaborateurs/rices pour recueillir les axes d’amélioration. « Les résultats de cette enquête donnent systématiquement lieu à des plans d’action concrets, déployés au niveau national et local. »

Un programme « bien-être » est aussi mis en oeuvre au niveau national, pour améliorer les conditions de travail, dont celui des personnes en situation de handicap, et le management. Pour la question des intérimaires, « nos magasins font ponctuellement appel à des salariés intérimaires pour répondre à certains besoins temporaires. Ceux-ci interviennent alors en appui des équipes des magasins et bénéficient, pendant leur mission, de conditions de rémunération et de travail équivalentes à celles des salariés permanents de Primark occupant un poste comparable ».

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© Auteur inconnu - Rawpixel / Photo d'illustration

Avant de conclure : « Nous prenons très au sérieux les témoignages et les ressentis exprimés par nos collaborateurs. Toute situation pouvant être perçue comme un mal-être au travail est écoutée avec attention et traitée avec responsabilité. »

« Les salariés sont de plus en plus dégoûtés de ce qu’il se passe »

Pour avoir une vision plus globale, nous avons interrogé René Carette, délégué syndical central CFDT Auchan Exploitation France.

Au fil de ses déplacements, il dit observer « un mal-être grandissant dans ce secteur. Les salariés sont blasés. Ils font leurs heures et ils partent, parce qu’ils sont dégoûtés de ce qu’il se passe ». Selon lui, la diminution des effectifs et les cessions de supermarchés, notamment à Intermarché, contribuent à cette dégradation des conditions de travail. Des décisions que les enseignes justifient par ailleurs par la baisse du chiffre d’affaires.

Il évoque des pressions exercées par les ressources humaines et des personnes parfois traitées « comme des chiens ». Une situation qui, précise-t-il, ne concerne pas uniquement Auchan : lorsqu’il échange avec des collègues d’autres enseignes, les problématiques sont similaires.

Il constate des situations d’épuisement professionnel, de burn-out et de dépression. Il regrette que la direction attribue souvent ces difficultés à la vie privée des salarié(e)s, « sans suffisamment prendre en compte les conditions de travail ». Il donne l’exemple du travail le dimanche, de nuit ou pendant les jours fériés. Concernant les engins de manutention, il rappelle que les salarié(e)s ne doivent pas utiliser un transpalette électrique sans avoir reçu la formation adéquate et disposer de l’autorisation requise.

René Carette pointe le rôle de certains responsables intermédiaires, eux-mêmes soumis aux exigences de la direction, qui répercuteraient cette pression sur les équipes. Il rapporte des situations d’insultes et de salarié(e)s qui n’osent pas faire valoir leurs droits. Face à ces difficultés, il « encourage chacun à solliciter les syndicats, à contacter l’inspection du travail ou à saisir les Prud’hommes lorsque cela est nécessaire ».

À ses yeux, la présence syndicale joue un rôle essentiel. Il estime que les magasins où les représentant(e)s du personnel sont présent(e)s rencontrent moins de problèmes, car les salarié(e)s disposent « davantage de relais pour signaler les abus et faire respecter leurs droits ». Pour l’avenir, il espère un renforcement des protections légales des salarié(e)s, pour leur donner envie de rejoindre la grande distribution et d’y rester durablement.

*Le prénom a été modifié

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