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« Rester de marbre, j’y arrive pas » : rencontre avec deux croque-morts strasbourgeois

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Il y a de ces métiers qui intriguent : chauffeur de salle, nettoyeur d’écran de cinéma, verbicruciste… ou encore, croque-morts. Justement : comment celles et ceux qui côtoient la mort quotidiennement l’appréhendent-ils ? Comment voit-on la vie quand on enchaîne les appels annonçant les décès ? Comment accompagner des personnes endeuillées sans sombrer avec elles ? On s’est rendus aux Pompes Funèbres de France de Strasbourg, rue du Faubourg de Saverne, afin de poser toutes nos questions à deux croque-morts strasbourgeois.

Des fauteuils bleus turquoise, des urnes colorées, des linogravures fleuries accrochées au mur : à peine la porte franchie, les Pompes Funèbres de France de Strasbourg déjouent très vite l’image que l’on se fait d’une pompe funèbre classique.

Sur une petite table basse, trône un bouquet de fleurs séchées, proposées depuis peu aux familles par souci d’écologie et de modernité.

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Yann et Magali, les deux gardiens des lieux, sont donc « croque-morts ». Mais d’où vient ce terme, au juste ? Magali nous explique que ce mot n’a en réalité pas grand-chose à voir avec la légende urbaine, qui raconte que les croque-morts devaient croquer le gros orteil des cadavres pour s’assurer de ne pas les enterrer vivants.

Le terme remonterait en fait à la période de l’épidémie de la peste noire, au 14è siècle : on envoyait à cette époque les condamnés à mort récupérer tous les cadavres morts de la peste à l’aide d’un crochet de boucher. C’est ce « croc » qui serait à l’origine du fameux terme croque-mort, plus tellement d’actualité.

Une étrange destinée

Avant de devenir dirigeant de l’entreprise de pompes funèbres, Yann a exercé ce métier pendant quinze ans, depuis ses dix-huit ans. Mais à quel moment décide-t-on de faire ce métier si peu commun, à peine majeur ? « Tout s’est fait par hasard, je crois que la mort est rarement une vocation. Peu de temps après avoir obtenu mon bac, j’allais chercher mes cigarettes. Une annonce collée sur la porte du tabac attire mon regard : cherche porteur pour cérémonie funéraire. Intrigué, j’appelle et j’y vais sans réfléchir ».

Le lundi suivant, Yann est embauché comme fossoyeur et débute dans la vie active en creusant des tombes. À cette époque, en 2007, on apprenait le métier sur le tas, ou grâce à une attestation de formation qui durait seulement quinze jours, sans aucun examen à la fin.

Dépôt de cercueils des Pompes Funèbres de France de Strasbourg
© Léa Daucourt / Pokaa

Mais depuis, est-ce qu’il existe un « BTS croque-mort » ? « L’encadrement est seulement devenu obligatoire en janvier 2012, surtout pour vérifier que les futurs employés ont bien compris la loi funéraire. Heureusement d’ailleurs, avec le métier qu’on fait. Les formations durent en moyenne 140 heures, et les élèves doivent passer devant un jury préfectoral». Magali, ancienne graphiste et depuis toujours attirée par les métiers de l’ombre, a suivi une formation de trois mois chez Nova Formation à Strasbourg pour se reconvertir.

Il existe aussi de nombreuses écoles privées notamment à Paris, comme l’École Nationale des Métiers du Funéraire. Le milieu comporte six échelons de formations différents : le niveau un correspond au métier de fossoyeur, le six à celui de dirigeant d’entreprise. De laboureur de tombes à patron de pompe funèbre, il y en a à gravir, des échelons.

« Un engagement de chaque instant »

Ce métier atypique est loin de se résumer à des horaires d’agences classiques : Yann et Magali l’exercent de jour comme de nuit. Si la pompe funèbre ferme à 18 h, le duo se rend disponible à n’importe quelle heure pour aller chercher les défunts à domicile ou à l’hôpital. « La semaine dernière, on nous a appelés deux fois dans la nuit, à 23 h puis à 3 h du matin. On reste environ deux heures sur place. À 9 h, il faut être de nouveau disponible et bosser toute la journée ».

Du transport du défunt jusqu’à la morgue, de l’accueil des familles à l’organisation des obsèques, de la préparation du cercueil à l’habillage et à la mise en bière jusqu’à l’orchestration des cérémonies… Le croque-mort a plus d’une compétence sur son CV.

Et plus d’une anecdote à raconter : « Une nuit, on allait chercher une défunte bouddhiste à domicile. Arrivés sur place, une quarantaine de personnes, dont trois moines, nous attendaient. Au moment où on a touché la défunte, toute la famille s’est mise à chanter. Nos gestes habituels se sont transformés en rites. On avait une pression monstre, mais c’était super beau. Peut-être que je pars un peu loin, mais à ce stade, c’était de l’art », raconte Yann.

Dépôt de cercueils des Pompes Funèbres de France de Strasbourg
© Léa Daucourt / Pokaa

En effet, leur métier est autant un soin aux personnes qui restent qu’à celles qui partent. Ce sont eux qui habillent, rasent, maquillent les défunts. Justement, a-t-on carte blanche sur le look qu’on leur donne ? « Les familles choisissent la tenue. Si on nous demande un maquillage particulier, un mascara, du rouge à lèvres, on le respecte. On met du fond de teint parfois, mais on ne veut pas dénaturer la personne en en faisant trop, pour éviter que la famille soit choquée le jour où ils la revoient. On les trouve beaux au naturel ».

Ils sont également chargés de leur fermer la bouche et les yeux. Magali et Yann nous confient une de leurs techniques, des plus banales pour eux : « Pour les yeux, on a des petites coquilles en plastique, et sur un côté, il y a des tout petits picots. On met ça sur l’œil comme une lentille, puis on referme la paupière, qui ne remonte pas ».

Tout est fait en pensant à l’intérêt des familles avant tout. « C’est pas toujours fun d’insérer des coquilles dans des yeux ou de camoufler une tâche, mais on veut que les familles se sentent bien au moment où elles retrouvent la personne ».

Un métier d’empathes

Si on n’a pas d’empathie, mieux vaut fuir ce métier tout de suite. « C’est difficile de voir les gens pleurer en face de nous. Je ne peux pas rester de marbre devant les familles, j’y arrive pas. », confie Magali. Yann ajoute : « Quand on a une larme qui vient, il faut la lâcher avec eux, tant pis. Si elle est là, elle est là ». Tout le pari est donc de rester dans une écoute active, de se montrer humain, sans en faire trop. « C’est pile l’intérêt et le jeu de notre taf. C’est un méli-mélo de petites choses, un dosage parfait à chaque famille qu’il faut réussir à retrouver à chaque fois ».

Car faire ce métier, c’est plonger dans l’intimité des gens, réussir à se mettre à leur place à toutes les étapes. Yann et Magali ont par exemple fait le choix de ne pas emmener les familles dans une salle de cercueils pour le choisir, cette étape étant souvent trop abrupte. Dans leur bureau, les cercueils défilent en 3D sur un écran, presque comme dans un jeu vidéo.

Afin d’organiser la cérémonie qui ressemble le plus au défunt, Yann et Magali sont obligés d’en savoir un maximum sur sa vie passée. Rares sont celles et ceux qui expriment clairement leurs volontés avant de partir. Ils guident donc les familles en s’appuyant sur les bribes de mémoire qui se réveillent, les aidant à se remémorer des paroles prononcées des années plus tôt, lors d’un repas bien arrosé. Ça peut parfois durer des heures, et même en visio, dans le cas où les familles résident dans un autre pays ou sur un autre continent.

Et le rapport à la mort, alors ?

Yann a mis quatorze ans à verbaliser la raison pour laquelle il avait continué à faire ce métier : « J’essaie de me préparer au départ de ma mère. À chaque famille, je m’y prépare un peu plus. Le jour où c’est ma mère, j’ai envie que la personne fasse son travail avec tout ce qu’elle a. C’est cette force qui m’anime, qui me permet de toujours trouver l’énergie ».

Magali, elle, a toujours eu la phobie de perdre ses enfants. Son nouveau métier l’aide à mieux l’affronter : « En côtoyant des gens qui perdent eux même les leurs, en les revoyant par la suite, on se dit qu’on a quand même les ressources pour s’en sortir. C’est douloureux, mais on peut continuer à vivre ». 

Dépôt de cercueils des Pompes Funèbres de France de Strasbourg
© Léa Daucourt / Pokaa

Croyant tous les deux à la réincarnation, ils nous confient avoir le sentiment d’aider à faire voyager les âmes d’une vie à une autre, se voient un peu comme des passeurs. Quand on porte et habille les défunts, ressent-on le besoin de leur parler ? Magali acquiesce tout de suite : « Dès que j’arrive à domicile, je leur dis systématiquement bonjour. Je les appelle par leur prénom, je me présente. Je les préviens de chaque action que je vais faire. C’est mon petit rituel, pour mieux accepter d’être avec une personne sans vie ».

Au volant de son corbillard, après un début de matinée comme une autre à préparer un cercueil, Yann confie qu’il a vraiment du mal à comprendre les gens qui se prennent la tête pour rien. « Ma famille me dit souvent qu’avec moi, rien n’est jamais grave ». Contrairement aux idées reçues, les croque-morts ne sont pas tous(tes) des personnes taciturnes au crâne dégarni. Pour réussir à exercer ce métier, il faut surtout aimer les gens, et la vie.

Dépôt de cercueils des Pompes Funèbres de France de Strasbourg
© Léa Daucourt / Pokaa

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Commentaires (4)

  1. Très beau reportage, bravo Pokaa, et bravo à ces personnes qui se dévouent à un métier ô combien difficile ! C’est admirable vraiment, et cette confession comme quoi, parfois, la larme coule avec celle des personnes qu’on accueille, c’est très beau, très humain. Merci.

  2. la Congruence , voilà ce qui qualifie cette chouette équipe : « Croire ce que l’on dit ,exprimer ce que l’on ressent et faire ce que l’ on pense  » , des professionnels oui , mais authentiques, continuez ainsi , je vous le souhaite.

  3. Magnifique article sur ce métier si particulier
    Vous oubliez seulement de mentionner que Pompes Funèbres en France est une enseigne nationale fonctionnant sur la franchise , donc un groupe financier .
    Il me semble de plus qu une entreprise de services funéraires à plus de 2 salariés , dans le cas présent toutes les prestations dont sous traitées ( portage, creusement de tombe etc
    Sous le coté empathique c est surtout l appât du gain qui prime .
    Demandez leur combien coûte leurs royalties ?
    J ai eu l occasion de croiser ces personnes croyez moi sous le voile du respect des familles se cachent bien la recherche de profit
    Je précise ici que ma famille a fait appel à cette entreprise , et que peut aurions nous dû laisser un  » vrai » avis sur Google

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