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Avec sa coiffe et sa robe typique, la figure de l’Alsacienne : au-delà du costume, l’histoire d’une région

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Il s’affiche sur des pubs, des peintures et peuple l’imaginaire collectif depuis plusieurs siècles : parfois targué de kitsch, en proie aux clichés et à la caricature, il fait partie de la mémoire alsacienne… Le costume traditionnel féminin et son iconique coiffe à nœud sont nos sujets du jour. Entre passé et présent, gros plan sur un habit qui parle d’une région et qui traverse les générations.

Commençons par les bases : de quoi parle-t-on quand on évoque la « robe alsacienne », ou plutôt le costume (féminin) alsacien ? Nous nous sommes tournés vers Marie Pottecher, Conservatrice en chef du patrimoine et directrice du Musée Alsacien pour en savoir plus. Elle nous explique que celui-ci apparaît surtout à la fin du 18ème siècle, début du 19ème. Son développement dans les familles correspond à l’enrichissement de l’Alsace mais plus largement celui de l’Europe occidentale.

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robe alsacienne
© Samuel Campion

Le peuple paysan, jusque-là trop pauvre pour en faire l’acquisition, a désormais les moyens de posséder plusieurs costumes : du quotidien, et de fête. Celui dont on parle est réservé aux célébrations. Et à une époque où rien ne se perdait, où les matériaux duraient, et où les prix n’étaient pas ceux de la fast-fashion d’aujourd’hui, les gens n’avaient généralement qu’un costume pour la vie… La robe s’agrandissait à mesure que la jeune femme grandissait, et se raccommodait. Au quotidien, on usait principalement les habits de travail – dont il reste d’ailleurs que très peu de traces à ce jour.

 

Un produit de l'industrialisation, aux multiples visages et formes

« De façon assez paradoxale, le costume alsacien est le produit de la révolution industrielle », s’amuse à relever Marie Pottecher. En effet, l’industrialisation permet la production de tissus moins chers qui deviennent donc plus accessibles au peuple alsacien, et le développement du transport permet quant à lui de faire venir des étoffes et matières premières (telles que la soie) de plus loin à moindre coût. On voit petit à petit fleurir sur le(s) costume(s) alsacien(s), des soieries venues d’ailleurs.

musée alsacien + robe alsacienne
Collections du Musée Alsacien © Fanny Soriano / Pokaa

Mais attention, ce costume ne vient pas de nulle part. Dans ses formes les plus anciennes, il se rapproche de ce qui se faisait Outre-Rhin. Et on recense plusieurs formes de costumes, selon les coins d’Alsace où l’on se trouve. Il s’inspire en plus dans ses contours, de costumes urbains issus des élites (de la haute-bourgeoisie). Ces mêmes élites qui vont, elles, délaisser cette forme de costume pour en adopter d’autres, venues des cours (d’Allemagne et de Paris, au 18ème siècle). Il s’agit là d’un « ruissellement des modes ».

Le costume tel qu’on le connaît n’est donc plus porté par les élites, ni par le milieu ouvrier et reste finalement uniquement dans le milieu rural où il va évoluer, puis perdurer. On parle alors de costume « paysan », « alsacien », mais même ces termes ont leurs limites, explique Marie Pottecher.

Du bonnet au beau ruban : naissance d'un gros nœud

Quant à la coiffe à nœud, pourtant si iconique, elle est elle-même portée que dans une petite partie du territoire. Et son histoire part d’une fonction d’abord utilitaire : le nœud, alors petit, sert à faire tenir la coiffe. C’est grâce à l’industrialisation et la capacité à tisser des rubans de plus grandes tailles que celui de la coiffe alsacienne s’agrandit. Il finit par prendre le dessus sur le bonnet qui était alors le point central de la coiffe et devient le point le plus visible. Si les anciens modèles de bonnets étaient donc très ouvragés, brodés, ils se simplifient petit à petit en disparaissant sous le nœud.

Et si dès le Second Empire, le nœud était un élément spécifique du costume alsacien, il reste une coiffe parmi tant d’autres et n’est utilisé que dans des parties très localisées de l’Alsace. Même dans les illustrations de l’époque, les peintres représentent les Alsaciennes avec une multitude de modèles différents : de la coiffe soleil, en passant par d’autres ressemblant aux bigoudènes de Bretagne (que l’on voit beaucoup en Haute-Alsace).

L'histoire d'un emblème national : la coiffe à nœud

C’est finalement le climat politique de l’époque qui impose la coiffe à nœud de ruban noir dans l’imaginaire collectif : elle devient un emblème politisé lors de la guerre de 1870-1871 (qui oppose la France à la Prusse). Après le Traité de Francfort (le 10 mai 1871), en se faisant rattacher (aux côtés d’une partie de la Lorraine) à l’empire allemand, l’Alsace est à nouveau traumatisée d’être dépossédée, et la France perd une de ses régions.

Après cette date, la coiffe devient un symbole de l’Alsace sur le territoire français, alors que la région est elle-même devenue allemande. Grâce à l’influence de certains peintres, à l’instar d’Hansi ou Jean-Jacques Henner, elle devient un outil politique. On la décore même parfois d’une cocarde tricolore (emblème français par excellence), pour appuyer l’attachement à cette Alsace perdue. « Je vous mets au défi de trouver un autre costume régional où il y a une cocarde tricolore », rajoute Marie Pottecher.

Un maintien du souvenir, donc, par la coiffe et le costume. On la retrouve aussi en 1918, au moment de la rentrée des troupes alliées en Alsace : on distribue puis invite les jeunes femmes à porter un costume traditionnel pour les accueillir, avec une coiffe à nœud affublée d’une cocarde.

Il devient un « costume de libération ». Le musée alsacien a par ailleurs, rentré début 2022 l’un d’eux, porté à Mulhouse en 1918 par la grand-mère de la donatrice. Le legs comporte même le mode d’emploi de l’époque qui aidait les utilisatrices à le revêtir, puisque son usage s’était perdu, n’étant plus porté dans cette zone de l’Alsace depuis un siècle, et d’autant plus à Mulhouse, où ce nœud ne l’a jamais été.

Il s’agit donc de coller à l’image que l’on se fait de l’Alsace. On est proche de la « propagande » culturelle et politique : une projection de l’imaginaire français sur cette région. La coiffe à grand nœud noir est porté sur une ou deux générations, sur un secteur restreint : les campagnes autour de Strasbourg, principalement, et dans le nord, vers le pays de Hanau (Bouxwiller, Wissembourg) et l’Outre-Forêt.

Mais l’importante production d’images entre 1870 et 1918, en France – et non en Alsace –, d’Alsaciennes coiffées comme tel, par une élite intellectuelle et économique constituée d’optants (les Alsaciens et Mosellans refusant le rattachement à la Prusse qui partent s’installer en France) qui entretiennent le souvenir de cette Alsace fantasmée, davantage folklorique que réelle.

Outre sa représentation au travers de la peinture, on la retrouve dans les publicités, des jouets (comme des poupées de petites Alsaciennes) et autres accessoires, comme des bijoux (une grande tendance autour de l’Alsace-Lorraine naît autour de 1871 : arborer une pièce d’orfèvrerie « touristique » est très chic à la capitale).

Poupée patriotique
Poupée patriotique restaurée © Musées de la ville de Strasbourg, M. Bertola / Document remis

En 1945, il revient, à la Libération, toujours pour marquer le retour de l’Alsace à la France. Mais ce costume n’est vraiment plus qu’un symbole, et se rapproche d’un déguisement. Il revient toutefois dans les années 1970, dans une nouvelle vague, « dans un renouveau folklorique, […] pour danser ou revendiquer une entité régionale », ou pour le souvenir (dans le cas de personnes âgées). Il n’est plus alors porté pour des mariages ou autres cérémonies. La dernière génération à l’avoir connu serait celle née autour de 1900, estime Marie Pottecher.

Rouge, bleue, verte : dis-moi ta couleur et je te dirai qui tu es ?

Il semblerait que selon les villages et endroits du territoire, la coiffe ait eu l’une ou l’autre couleur (à la fin du 19ème). Si le noir s’est généralisé, il était plus courant chez les Protestantes ou les femmes mariées. Car chez les Catholiques, les jeunes filles non-mariées avaient jusqu’à leur mariage de nombreuses libertés dans les couleurs et motifs de leurs rubans, comme du rouge, voire même de l’écossais.

Il en est de même pour la robe, si on associe davantage le rouge – toujours du fait de ses représentations les plus modernes –, il en existait des bleues, des vertes ou plus rare, des violettes… Selon le statut, la région, mais on ne peut réduire une couleur à une population, une religion. Les historiens eux-mêmes reviennent sur ce qui a longtemps été dit à ce propos. Le Musée Alsacien a, dans ses collections, plus de 10 000 pièces de costumes (et accessoires), et les plus anciennes acquisitions datent de la création du musée ou de ses débuts (autour de 1902), et leurs origines sont floues : qui les a portés, où, comment, etc.

Pendant longtemps (avec un pic dans les années 1960-70), l’intérêt du musée était de collectionner l’objet lui-même, là où aujourd’hui, il s’agit davantage de « [sa] dimension historique, humaine ». De nos jours, l’équipe du musée cherche à connaître le contexte autour des pièces qu’il rentre : « les hommes et les femmes qui sont derrière ces objets-là ». Et au-delà de ces costumes folkloriques que l’on connaît, les grands oubliés de l’Histoire locale, sont ceux du quotidien, de travail, ceux d’autres populations ou confessions (israélites, par exemple) présentes dans la région. Car c’est aussi tout cela, le « costume alsacien ».

Atelier Colombe Costumes Artisanat-4
© Chloé Moulin / Pokaa

Les usages aujourd'hui : une nouvelle génération

Et qu’en est-il du costume alsacien et de sa robe, en 2022 ? Depuis quarante ans, Rita Tataï fabrique des costumes alsaciens, et depuis vingt ans au sein du charmant Atelier La Colombe où l’on peut venir s’en faire confectionner un, ou en louer. Le costume alsacien, elle le connaît sous toutes ses coutures, et elle nous a déroulé le fil de son histoire… Jusqu’à ses usages les plus récents.

atelier la colombe + robe alsacienne + costume
© Fanny Soriano / Pokaa

Plutôt que des groupes de musique traditionnelle alsacienne ou des fanfares où l’on porte souvent encore le costume, et qui ont leur propre atelier de confection, la clientèle actuelle de l’Atelier reste des particuliers. Des commandes individuelles pour des passionnés, toutes générations confondues. Souvent un achat pour soi, et qui a un prix (aux alentours de 1800€).

Rita donne l’exemple d’un couple de motards qui a fait l’acquisition d’un ensemble : lors de leurs rencontres moto, le couple et leurs amis revêtent les costumes de leur région. Mais souvent, une fois dans la penderie, il ressort pour les mariages (parfois le sien ou celui des autres) et autres occasions, comme à l’époque : un costume de grandes occasions. La couturière constate d’ailleurs un « petit regain » d’intérêt pour celui-ci depuis quelques années.

Souvent, les clients choisissent de faire réaliser celui de la mémoire collective : en rouge et noir, classique. Celui qui s’est conservé le plus longtemps, et réutilisé dans les groupes folkloriques. D’ailleurs, le savoir-faire se perd, et rares sont les ateliers en Alsace qui le réalisent encore qualitativement et dans le respect de son Histoire.

Rita, par exemple, étudie les anciennes pièces pour s’inspirer dans la création de nouvelles, tout en développant des techniques qui lui sont propres. Elle choisit ses tissus en fonction de la collection. Pour du traditionnel, il faut faire appel à des fournisseurs – rares et introuvables en Alsace – de drap de laine, comme d’antan.

Une collection modernisée : une robe alsacienne pour faire ses courses ?

Car en parallèle de la création de pièces tradi’, l’Atelier La Colombe a lancé il y a cinq-six ans une collection plus moderne, qui s’inspire des modèles anciens : la marque Geht’s in. Pour ces robes, Rita se fournit ailleurs, et sélectionne des tissus plus actuels, passables en machine à laver, pour un usage plus quotidien, plus pratique et abordable (de 169€ à 250€ contre les 1800€ des tradi’).

Une volonté de la part de Rita, de « relancer une idée – quitte à ce que d’autres rebondissent dessus ». De plus, ses robes ouvrent le dialogue : elles interloquent, font sourire les badauds. En les portant, on se distingue de l’uniformité généralisée de la rue, avec une pointe d’originalité. Même la maire de Schiltigheim, Danielle Dambach (EELV) a acquis sa robe – verte, « pour faire écolo », nous raconte Rita.

atelier la colombe + robe alsacienne + costume
Collection Geht's in © Fanny Soriano / Pokaa

Et si l’on peut acheter chez elle un modèle déjà tout-fait, elle propose aussi des personnalisables, du « prêt-à-personnaliser » pour s’approprier ce projet de réhabilitation du costume alsacien, et « que les gens s’y attachent ». Qu’ils puissent ainsi, par exemple, « amener l’édredon de Mamama [ndlr : grand-mère en alsacien] en kelsch [ndlr : tissu alsacien] et en faire une robe avec car ils en ont marre de le voir dans le placard mais n’osent pas s’en débarrasser [pour des raisons sentimentales] ».

Ou encore, des tissus achetés en vacances réutilisés pour une création unique, chargée de souvenirs : « pour eux, ça raconte une histoire ». Le cœur du travail de Rita : « Si on veut que la robe ne reste pas dans les placards, et finisse à Emmaüs ou en chiffon, il faut qu’elle raconte une histoire, qu’elle leur parle d’eux ».

Alors comment rappelle-t-on l’esthétique de la robe alsacienne (ou tout du moins, l’un de ses multiples formes) si on la modernise et en change les tissus ? Pensée d’abord pour un festival local – l’ElsassRock – Rita explique s’être inspirée de celle du Kochersberg en enlevant des pièces, tout en se demandant à chaque étape, si on pensait toujours à l’Alsace.

C’est ainsi que disparaît son tablier, mais dans le costume tradi’, il cachait la fermeture de la robe (qui se faisait sur l’avant) : elle choisit donc de la déplacer sur les côtés, pour ne pas dénaturer la ligne du dos. Puis Rita s’émancipe du rouge et du noir, emprunté de l’imagerie de Hansi, car au fil des éditions de l’ElsassRock, le public s’était familiarisé à cette réédition/modernisation, quel que soit le tissu utilisé.

atelier la colombe + robe alsacienne + costume
© Fanny Soriano / Pokaa

Une robe alsacienne pour les fêtes de la bière

C’est aussi parce qu’elle est lassée de louer des costumes bavarois chaque année, pour assister à des fêtes de la bière en Alsace que Rita développe cette collection. Pourquoi mettre un costume d’ailleurs pour boire des bières d’ici, quand on a une version locale d’un costume folklo’ ? Proche dans leurs formes, le dirndl [ndlr : le costume bavarois] se distingue lui, par son tablier qui est resté.

Mais là où cette robe Geht’s in s’inspire d’un costume tradi’, le dirndl est issu, lui, d’un costume d’opérette : « l’interprétation que les aristocrates et les bourgeoises de Munich se faisaient du costume traditionnel quand elles allaient à la campagne jouer à la bergère », explique Rita. Une sorte d’idéal pastoral. C’est pour cela, continue-t-elle, « qu’on y trouve du fushia », alors que le costume de l’époque est « noir, à manches longues, à tablier noir ». Là où la robe alsacienne et le dirndl se ressemblent, finalement, c’est par la folklorisation – voire la totale réinterprétation – de leur histoire à chacun, et ce, grâce – ou à cause – des images véhiculées à leur sujet.

atelier la colombe + robe alsacienne + costume
© Fanny Soriano / Pokaa

Et on l’ignore souvent mais le dirndl est même devenu un temps un symbole du régime nazi. Mis au placard dès la fin du Troisième Reich, il est récupéré par la troisième génération qui la retrouve dans les années 2000, dans les affaires des grands-parents, et qui en ignore le passé douteux.

Ce qui était un « phénomène de mode » se retrouve être un « phénomène de société », repris partout dans le monde, détourné et réinterprété par les designers… Pourra-t-on espérer une même destinée pour nos costumes alsaciens ? D’être un jour repris par des gens du bout du monde au Japon ou à New York ? Seul l’avenir nous le dira. En attendant : longue vie à notre folklore local et nos traditions, et à leurs multiples réinterprétations. Alors : à vos coiffes… Prêts ? Portez !

Un grand merci à Marie Pottecher, conservatrice du musée Alsacien et à Rita Tataï, gérante et artisane-couturière de l’Atelier La Colombe, d’avoir répondu à nos questions et permis de nous glisser dans les coulisses du Musée et de l’Atelier.

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Commentaires (1)

  1. Merci pour cet article intéressant. Je rajouterais juste concernant la couleur des robes qu’elles étaient rouges pour les jeunes filles, vertes pour les femmes mariées et violettes pour les femmes veuves, et ce qui faisait la différence entre les villages c’était les galons sur le bas de la robe et les broderies sur le bonnet, le plastron ou le tablier.

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