Gravir le Mont Blanc en ski de rando et d’un seul coup ! Ce challenge un peu fou, c’est celui que s’est lancé Nicolas Heintz, un Alsacien résident en Suisse pendant le confinement, quand « il n’y avait rien d’autre à faire le week-end que d’aller en montagne » nous dit-il. En 2021, lorsqu’une amie le titille en lui disant qu’il n’y arriverait pas, il décide d’y aller une bonne fois pour toutes. Il nous a partagé son journal de bord, tout en anecdotes et en images.


Habituellement, l’ascension du Mont Blanc en ski de rando se fait en deux jours, avec une nuit d’étape à plus de 3000 mètres d’altitude pour l’acclimatation. L’été en alpinisme, certains le font même en trois ou cinq jours. Dans tous les cas, l’ascension reste toujours réservée aux randonneurs confirmés… Pour Nicolas, le challenge était de le faire en un jour ! Partir la nuit de Chamonix et être de retour en début d’après-midi au village, en ayant fait le Mont Blanc entre temps. Envie d’une bouffée d’air frais ? Installez-vous confortablement et laissez vous bercer par la rétrospective de l’aventure de Nicolas.

© Nicolas Heintz


00h00 sur le parking du tunnel du Mont Blanc à Chamonix

Ça y est, c’est le grand jour. Deux saisons qu’on s’entraîne pour ça. On avait déjà réservé quelques week-ends pour le faire en 2021, mais la météo n’était pas bonne. Le topo : 4000m de dénivelé positif (4000D+). Autrement dit, on part de 800m d’altitude et on arrive en haut du Mont Blanc à 4800m d’altitude.

Thomas, leader sportif de la bande est mains dans les poches, aux côtés de Tony, notre guide, qui raconte sa vie. Le Mont Blanc, c’est un peu une formalité pour eux deux. À ce moment-là, j’ai la boule au ventre. Est-ce que je vais réussir ce pari ? Est-ce que mon corps va dire niet ? Ça mouline dans ma tête. J’ai encore jamais fait de sortie de plus de 2500 D+ d’un coup de ma vie, je vais devoir en faire 4000 et à une altitude très élevée. Forcément, les interrogations sont là. Mais c’est un bon stress, le stress de la compétition, plutôt motivant.

© Nicolas Heintz


Début de l’ascension à pied

Pour la première partie dans la forêt, les skis sur le dos, je commence à me détendre. Je me sens bien, bon feeling pour la suite, les jambes répondent présentes. En même temps ça fait deux ou trois mois qu’on s’entraîne de plus ne plus intensément, et la semaine qui a précédé le jour J, c’était repos, ça devrait le faire !

© Nicolas Heintz


05h30, départ du refuge des Grands Mulets

Après un petit dej’ bien mérité et 30 min de pause, on reprend notre ascension. Le refuge des Grands Mulets (en arrière-plan), c’est là que les gens passent la nuit pour l’ascension en deux jours. Pas trop de photos entre temps mais avant le refuge, on a quand même traversé le glacier de La Jonction de nuit, connu pour ses nombreuses crevasses. C’est la partie la plus chaude du Mont-Blanc, très technique. On entendait les mouches voler.. Combien de fois des ponts de neige ont déjà craqué à cet endroit. Là t’as pas le choix de faire 100% confiance au guide.

© Nicolas Heintz


En route pour la deuxième partie

Ça y est, on a fait une bonne moitié. Le jour se lève et je commence à me dire que ça va le faire. Mes jambes sont au top, je me dis que j’ai déjà fait 2000 D+ et que je vais facilement en faire 2000 supplémentaires. À ce moment-là, je commence à être sûr dans ma tête que je vais réussir : montée d’émotions positives. Je repense à tous ceux qui m’ont soutenu depuis deux saisons dans ce projet : mes parents, ma copine, mes potes.. Je m’imagine pouvoir leur dire que je l’ai fait. Grosse sensation que je n’oublierai pas. En arrière plan, on voit les magnifiques Aiguilles du Midi.

© Nicolas Heintz

Sur la gauche de la photo, exemple type d’une crevasse de 40m ou plus de profondeur (on ne voit pas le fond). Un pont de neige dont je parlais plus haut, c’est ce qu’on voit au centre. En fait c’est le même trou, il y a juste de la neige qui s’est accumulée sur 2/3 mètres de large et peut être 2m d’épaisseur. On passe dessus et on espère que ça ne craque pas. C’est pour ça qu’on s’encorde avec une bonne distance entre chaque personne. S’il y en a un qui tombe, les deux autres restent dehors et on se démerde pour le faire sortir ou on appelle l’hélico. C’est pour ça aussi qu’on fait l’ascension de nuit et qu’on descend tôt dans la journée, car l’après-midi le soleil tape sur la neige qui ramollit, donc les ponts de neige sont plus fragiles.

© Nicolas Heintz


Objectif en vue !

Cette année, pas possible de passer par l’arête Nord-Ouest avec le col du Dôme, puis refuge de Vallot (à droite du Mont Blanc sur la photo) comme ont fait Thomas et Tony l’année dernière, car une grosse crevasse s’est ouverte. Il faut prendre un chemin plus long par le Corridor puis le mur de la Côte, arrête Nord-Est, à gauche du Mont Blanc (on ne voit pas sur la photo).

© Nicolas Heintz


Le Corridor, vers les 4000 m d’altitude

Thomas commence à son plaindre de l’altitude, assez légère encore. Moi j’ai toujours les jambes « feu flamme » malgré bientôt 3500 D+ dans les pattes, je ne sens pas l’altitude. Je me permets presque des remarques un peu hautaines (toujours 2ème degré) à Thomas.. qui ne manque pas de me rappeler que ce n’est pas fini, qu’on n’est pas encore en haut. Lui a l’expérience de l’année passée et il sait qu’au-dessus de 4300/4400 d’altitude, ça devient vraiment très dur. 

© Nicolas Heintz


Le mur de la Côte

Ça y est, 20 min plus tard, je canne. Ça n’a pas loupé, j’aurais mieux fait de me taire… Je prends un gros coup d’altitude. On arrive à 4400 d’altitude, il faut déchausser, sortir les crampons, le piolet, mettre les skis sur le dos. J’étais si bien jusqu’à présent et là je me décompose d’un coup.

© Nicolas Heintz


Petit replat avant la dernière montée

Il faut rechausser. Il reste 300 D+ à faire, on est à 4500 d’altitude et je sens que ça va être insurmontable. Le guide voit que je suis à bout aussi, mal de tête, envie de vomir ; il me file des cachets, je ne sais même pas ce que j’avale.

© Nicolas Heintz


La dernière montée, sûrement la plus dure de ma vie

Je m’accroche dans ma tête mais mon corps ne suit plus. Gros symptômes liés à l’altitude et perte d’équilibre. Je tombe et tire sur la corde à chaque conversion (virage en montée). Je tombe même en allant tout droit… Le guide devant moi et les gens derrière commencent à me donner des conseils, mais ça sert à rien, j’ai plus d’équilibre. Du ski de rando j’en ai fait assez récemment pour savoir comment faire une conversion !

© Nicolas Heintz


11h00 du matin, au sommet !

À peu près dans les temps ! On arrive en haut, je ne sais pas trop comment. Je ne me souviens limite plus de la fin tellement j’étais dans un état second. Là il ne faut plus rien me demander à part faire semblant juste pour la photo. Je n’ai même pas regardé la vue… Je précise que les 50 personnes en haut du Mont-Blanc ce jour-là arrivent du refuge des Grands Mulets où ils ont passé la nuit.. sauf nous ! Ce que je ne savais pas c’est que le plus dur m’attendait. 

© Nicolas Heintz


Descente à skis face Nord

Normalement en ski de rando, on en chie à la montée, puis on fixe les skis et on se régale à la descente. Sauf que là j’avais plus rien dans les cuisses, j’ai tellement forcé à la fin de la montée. Plus d’oxygène dans les muscles, je tombais tous les 30 mètres. C’est dangereux en plus avec les crevasses, car en descente on ne skie pas encordée. Thomas et le guide ont dû beaucoup m’attendre. J’ai passé un très mauvais moment et surtout, on commençait à prendre du retard sur le timing. Je sens que je nous mets en danger car on va plus pouvoir passer le glacier de La Jonction à temps. À l’inverse de l’allée, j’angoisse. Heureusement, Thomas le sens et m’encourage.

PS : le mec en chasse neige en galère en arrière-plan c’est moi… habituellement bon skieur je précise, obligatoire en haute-montagne comme ça.

© Nicolas Heintz


Changement de programme

On est clairement en retard. Le guide reçoit l’info que des gars sont tombés au Glacier de la Jonction. Il prend la décision de passer par une variante qu’il n’a jamais faite (voir itinéraire de descente en vert sur la première image). On passe derrière le refuge des Grands Mulets, par le Glacier des Bossons. C’est EuropaPark le truc, des trous et des séracs (blocs de glace) de partout. Mais apparemment des mecs sont passés par là juste avant nous.

© Nicolas Heintz


Glacier des Bossons

Hyper dur d’évoluer là-dedans encordée avec plein de montées/descentes. Quand l’un descend, il tire le mec derrière en train de monter une petite bosse.. Etc. Mais c’est impensable sans corde.

© Nicolas Heintz


14h00, fin du Glacier des Bossons

On commence à être serein, je retrouve mes jambes qui se sont enfin réoxygénées. J’envoie vite un message à mes parents et ma copine à qui j’avais dit qu’à 14h au plus tard on serait au bistrot à Chamonix. Il nous reste 2 bonnes heures de descente. Ne jamais donner d’horaires en montagne.

© Nicolas Heintz


Plus proche que jamais de la fin !

Reste plus que la partie de la fin à pied, mais elle va être longue et elle va taper. La partie que notre guide (55 ans !) déteste, donc il nous fait toujours skier entre les sapins jusqu’au plus bas possible. 

© Nicolas Heintz


16h00, on l’a fait !

Et je l’ai fait. Enfin de retour à la voiture. Je pensais que ce serait dur mais pas à ce point. Quand le guide me check et me dit que je fais partie de la communauté restreinte des Mont-Blanc one shot, je prends conscience de l’exploit personnel que je viens de réaliser. Un conseil, dépêchez-vous de faire le Mont blanc à ski, le glacier bouge et s’ouvre de plus en plus chaque année. Pour ma part, je suis très satisfait d’avoir relevé ce défi sportif et j’attends avec impatience la saison suivante avec probablement un nouveau challenge… La montagne, ça rend accro !

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