Jusqu’à présent, ce salon douillet n’a été le théâtre que de viles fables, sombres et à la morale discutable. Mais il existe des légendes autour de nous qui enjoignent la lumière à se parer de ses plus beaux atours. Celles dont on connait tous la symbolique sans s’être vraiment intéressés à son origine.


Justement, regardez au-dehors. Nos cieux sont parfois le terrain de jeu d’animaux nobles devenus notre emblème. Les cigognes. Connaissez-vous l’histoire de celle qui, la première, a eu l’idée d’apporter un nouveau-né à une famille en détresse ? Je m’en doutais. Installez-vous bien sur ce gros fauteuil de cuir et profitez du voyage.


Cigognes n°87, 1955, ©Robert Hainard / Archives cantonales vaudoises (ACV)

Ses ailes tremblaient sous le poids de l’inexpérience, mais jamais Sidonie ne s’était sentie aussi libre dans sa courte vie. Elle admirait le paysage qui se répétait sous elle, sans s’attarder sur le fait qu’elle ne tournoyait en rond qu’autour de son nid. Qu’importe ! Elle avait osé se laisser chuter du haut de la chaumière où sa famille avant nidifié pour sa naissance. Le vent s’engouffrait dans ses plumes, tantôt chaud pour monter toujours plus haut vers les cieux, tantôt froid pour piquer le bec vers la terre ferme. D’instinct, elle comprit les mécanismes de vol dès ce premier essai. En bas, elle commençait même à distinguer les mouvements de minuscules batraciens, de maigres rongeurs gambadant dans les prés.

Cela lui ouvrit l’appétit. Elle profita d’un courant frais pour tomber sur l’un d’eux dans l’espoir de parvenir à se remplir l’estomac. L’atterrissage se montra plus épineux que prévu. Elle roula sur elle-même et s’emmêla dans les hautes herbes avant de se redresser le plus noblement possible. Là-haut, dans le nid, ses frères rirent à becs déployés. Sidonie, la tête baissée, galopa pour s’envoler à nouveau. Sachant désormais la sensation du vide sous les ailes, elle y parvint sans trop d’encombres. Elle poursuivit son tour inaugural, oubliant les moqueries fraternelles. Elle aperçut alors le couple de fermiers s’activer de bon matin et vit avec joie qu’ils attendaient un heureux évènement.

Leur nid reposait en effet sur le toit d’une ferme alsacienne. L’un comme l’autre était de nature plutôt modeste et s’étaient bien trouvés. Un petit nid, léger, sur un toit fin et fragile qui s’appuyait sur de frêles colombages. Le couple n’avait jamais cherché à se débarrasser des cigognes et semblait même ravi. Après avoir un peu observé les humains, Sidonie rejoignit le nid familial sous les craquettements fiers de ses parents.

— C’était parfait, lui dit sa mère. Tu as déjà tout compris, comme toujours.
— Tu as déjà tout compris nanana, répéta l’un de ses frères, encore moqueur. Ce n’est pas bien compliqué. Ce n’est pas comme si nous avions deux grandes ailes pour cela.

Sidonie ignora la remarque.

— Je veux aller plus loin.
— Patience, chaque chose en son temps. Pour le moment, nous trouvons de quoi nous nourrir dans les environs.
— Mais ces ailes doivent servir à plus que cela ! On a ce don de voler et on ne l’utilise que pour chasser des grenouilles.
— C’est ainsi qu’est la vie, conclut le père de Sidonie. Continue à travailler ta force. Et vous aussi, messieurs.

©Pfüderi / Pixabay


Les trois cigogneaux s’envolèrent du nid et tournèrent au-dessus des champs. Voltiger à plusieurs était encore plus formidable. Cela donnait l’impression de danser. Sidonie se laissait volontiers planer les yeux fermés, sans savoir dans quelle direction elle allait, de plus en plus loin. Et puis elle revenait vers le nid. Ce manège dura la plus grande partie de la journée. Au moment de rentrer, Sidonie aperçut la paysanne sortir en courant, la main sur le bas-ventre, poussant des cris à l’adresse de son mari. Il se précipita vers elle alors qu’elle s’évanouissait, vidée de son sang. Au nid, toute la famille de cigognes était tournée vers le malheur des fermiers.

— Que se passe-t-il ? demanda Sidonie.
— La nature se montre parfois cruelle, répondit sa mère. Elle perd l’enfant.
— Nous devons faire quelque chose ! Cherchons un médecin !
— Comment tu vas le prévenir, ton médecin ? se moqua son frère.
— On ne peut pas intervenir, coupa son père. Tu sais, ce n’est pas la première fois que ça lui arrive. Avant votre éclosion, déjà.
— Il y a forcément quelque chose à faire ! s’écria Sidonie.
— J’ai entendu raconter des histoires d’un nain qui exauce les vœux, annonça l’autre frère.
— Où est-il ?
— Loin au sud, après les mers et les déserts.
— Ce ne sont que des caquetages de poulailler, intervint le père. N’y prêtez pas attention.

Sidonie se tourna vers le sud. Elle volait tout juste, pouvait-elle se permettre un tel voyage ? Les pleurs du couple à l’intérieur de la maison la décidèrent. Elle devait essayer. Elle s’approcha du bord du nid.

— Ne fais pas ce que je pense, Sidonie.
— Il le faut.

Elle décolla et toute sa famille claqua du bec de panique. Sa mère tâcha même de la rejoindre pour la retenir, mais Sidonie se faufila entre ses griffes. Et elle monta haut dans le ciel pour disparaitre dans les nuages.

Elle ne s’arrêta de voler que pour attraper une grenouille par ici, un mulot par là. La terre défila sous elle pendant si longtemps qu’elle pensa avoir passé la majorité de sa vie dans les airs. Et soudain, devant elle, une étendue infinie d’eau, plus grande que toutes celles qu’elle avait pu voir sur la route jusqu’ici. La mer. Comme tous les lacs sur son chemin se dit-elle, elle pouvait certainement la contourner, mais alors elle perdrait un temps précieux. Elle se décida à traverser, toujours plein sud.

Les vents ne ressemblaient à rien qu’elle connaissait. Elle était balancée d’un côté à l’autre, n’avançait droit qu’avec de lourds efforts. Abandonner était impossible, elle ne croisait aucune île sur laquelle se reposer. De l’eau salée, qui lui brûlait jusqu’aux plumes, aspergeait son bec et ses yeux. Elle traversa des nuages noirs desquels elle ne pensa jamais sortir. Sa détermination paya bientôt, alors qu’une terre nouvelle émergeait devant elle, chaude, rougeâtre et sèche comme elle n’en avait jamais vu.

— Le désert, comprit-elle.

Elle atterrit et réussit tant bien que mal à pêcher quelques poissons au bord de la mer. Et elle repartit. À défaut d’eau salée, du sable s’amoncela dans son plumage, l’alourdissant. Les vents brûlants n’aidaient pas au repos. Elle dérivait. Comme au-dessus de l’eau, tout se ressemblait et elle se pensait perdue, quand, au sommet d’une dune, elle aperçut un puits. Sur la margelle se tenait un nain à la longue barbe blanche. Il semblait l’attendre. Au bord de l’épuisement, Sidonie se posa à ses côtés.

Le renard et la cigogne, vers 1747 ©Jean-Baptiste Oudry

— Êtes-vous celui qui exauce les vœux ?
— Es-tu une cigogne ? rétorqua-t-il mystérieusement.
— Je le suis et je suis venue vous voir pour vous réclamer un souhait.
— Hé bien ? dit le nain après avoir attendu la suite de la demande. J’écoute.
— Il y a une femme, loin au nord. Près de mon nid. Je souhaite qu’elle puisse enfanter. Elle a échoué plusieurs fois et cela la rend triste.
— C’est un peu vague. Mais je m’en contenterai. Je ne peux pas agir sur ce que la nature a décidé. Elle ne peut pas en avoir, elle n’en aura jamais d’elle-même.
— Mais, et les souhaits, et vos pouvoirs ?
— Je connais un autre moyen, dit-il en plongeant les yeux vers le fond du puits. Je peux contourner les règles. Es-tu prête à devenir mon esclave en échange ?

Son esclave ? Sidonie s’attendait à payer un prix, mais pas celui de la servitude. Elle devait à tout prix garder la liberté de ses ailes, de ses vols.

— Non.
— Non ? C’est tout ? Tu ne me proposes rien d’autre en échange de ce souhait ?
— J’ai appris à voler il y a peu. J’ai découvert le pur plaisir que mes ailes m’apportent, alors que dans le nid, elles n’étaient qu’un poids lourd. Je suis faite pour cela, je le sais au plus profond de moi. Et je désire utiliser ce don pour le bien parce que j’ai vu au premier plan la douleur. Vous, vous êtes un nain qui exauce des vœux. C’est votre don, n’est-ce pas ?
— Exact.
— Alors, pourquoi demander un prix cette fois ? Le plaisir de rendre service devrait peut-être suffire, pour une fois. Aidez-moi, s’il vous plait.
— Excellent point de vue. Je dois dire que rarement mon test de droiture a été réussi avec autant de brio.

Le fond du puits gronda et le nain avança les bras au-dessus du vide comme dans l’attente de quelque chose. Le trou expulsa un panier qui retomba dans les mains de la créature. En son sein, un nouveau-né sommeillait.

— Il dort d’un sommeil magique et ne se réveillera qu’en présence de la bonne personne. Prends-le.

Sidonie écarta le voile du couffin de fortune pour en découvrir un humain miniature, fragile comme la paille de son nid. Elle coinça l’anse du panier dans son bec, adressa un signe de remerciement au nain et s’envola pour la périlleuse route du retour. Un instinct nouveau s’était éveillé en elle qui la mena droit vers l’Alsace. Ses plumes souffrirent encore du sable, de l’eau salée, de la faim et de la soif, mais elle parvint à retrouver son nid et la petite ferme à colombages. Là, elle ne trouva plus que ses parents, qui l’accueillirent avec joie.

— Tes frères ont quitté le nid, lui apprit sa mère. Ils ont chacun rencontré leur compagne. Tu es partie si longtemps ! Qu’y a-t-il là-dedans ?

Sidonie souleva le tissu et imposa le silence pour ne pas réveiller la créature. Et puis elle se laissa choir au sol et déposa l’offrande devant la porte des fermiers. De son bec durci par l’aventure, elle frappa. La femme ouvrit. Elle jaugea le panier, l’oiseau, à nouveau le panier. Elle passa la main à l’intérieur. Jusqu’ici silencieux et endormi, le nouveau-né sanglota. La paysanne fondit en larmes de joie. Elle voulut enlacer Sidonie, mais elle était déjà repartie. De là-haut, dans les airs, elle tourna longtemps au-dessus de la ferme pour observer la famille et leurs exclamations de bonheur. Autour d’elle, d’innombrables cigognes virevoltaient dans les cieux à la recherche de grenouilles. Sidonie pensa alors au puits, au nain, aux enfants et au malheur dans le monde.

— Nous devons toutes nous y mettre, se promit-elle.


En quelques mois, Sidonie réussit à convaincre un petit groupe de l’accompagner auprès du nain barbu pour ramener des enfants aux parents infortunés. Elles migrèrent l’hiver suivant. L’année d’après, toutes les cigognes d’Alsace partaient avec elle. C’est ainsi que la légende est apparue dans la région.

À la mort de Sidonie, bien des années plus tard, les cigognes perpétuèrent encore un peu cette tradition, mais elles voyagèrent de plus en plus sans panier au bec. Jusqu’à ce qu’elles ne se souviennent même plus de la raison principale de leur migration. Pour elles, aujourd’hui, ce n’est malheureusement plus qu’une question de confort.

Jeremy Martin, le conteur
Compte Instagram : jeremy.auteur

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