Julius Pepperwood somnole dans son bureau. Il profite d’un week-end de Pâques ensoleillé et de trop d’oeufs en chocolat avalés. Un délicat rayon de lumière passe à travers la fenêtre, lui faisant ouvrir un oeil. Il s’étire doucement, cherche du regard sa bouteille de whisky et s’en sert un verre. Regardant sa pile de dossiers, il se dit qu’il a bien envie de partir faire une balade. Une histoire à Strasbourg l’a en effet toujours intrigué. Une histoire qui remonte aux années 20, dans le quartier du Wacken, où une cité-jardin bien connue aujourd’hui a été le lieu d’une expérience eugéniste, en plein coeur de Strasbourg.




Proche du Parlement européen et de ARTE se dresse la cité-jardin Ungemach, composée de 138 pavillons roses ou jaunes paille. Lorsque l’on se perd à flâner, on remarque un complexe douillet, calme et plein de verdure, avec même une petite passerelle avec vue sur l’Aar. On observe les maisons, semblables au premier abord, mais chaque fois différentes de leur voisine. On s’y sent bien, en confort. Loin de se douter que la cité renferme une histoire plus complexe.


Une cité-jardin construite dans les années 1920 

L’histoire de la cité Ungemach démarre dans le Strasbourg des années 20. Un industriel du nom de Léon Ungemach décide, avec son associé Alfred Dachert, de construire une cité-jardin dans le quartier du Wacken. Pour vous donner une idée du personnage de Léon, il était un pionnier dans le domaine du bien-être au travail. En effet, au sein  de son entreprise la Société Alsacienne d’Alimentation, il permit à ses employés de bénéficier d’un restaurant du personnel, d’installation sanitaire, d’une infirmerie et d’une bibliothèque. En outre, il permit aux enfants de ses ouvriers d’aller en colonie de vacances, mais également à ses ouvriers de bénéficier de congés payés et de recevoir une participation aux bénéfices de l’entreprise.

À la suite d’un concours pour construire une cité-jardin émis en 1923, les architectes Paul de Rutté et Jean Sorg deviennent chargés du projet. Sous la supervision de Léon Ungemach et Alfred Dachert, les travaux débutent ainsi en 1923, et dureront jusqu’en 1928, la même année que la mort de Léon Ungemach. Le tout, afin d’aboutir à la construction de 138 maisons avec rez-de-chaussée et un étage sous combles, séparées les unes des autres par un jardin. On remarque également les toits pentus caractéristiques. L’avantage de ces maisons à l’époque tenait dans le fait que les loyers demandés se révélaient inférieurs à ceux du parc locatif privé, tout en proposant davantage de confort que des logements sociaux.


Une expérimentation d’une politique eugéniste

En plus de cela, la cité-jardin avait un autre objectif : poursuivre une politique nataliste, que l’on peut qualifier d’eugéniste. Il faut dire que la création de la cité Ungemach s’inscrivait dans un débat public qui concernait toute la société française à l’époque concernant l’eugénisme. Dans l’esprit d’Ungemach, comme le rapporte la ville de Strasbourg sur son site internet, la cité « est destinée aux jeunes ménages en bonne santé désireux d’avoir des enfants et de les élever dans de bonnes conditions d’hygiène et de moralité ». Ici, l’eugénisme est donc compris dans un sens hygiéniste. Et se détache ainsi de la vision employée une dizaine d’années plus tard par les politiques nazies, privilégiant tout simplement l’annihilation des plus faibles et des personnes qualifiées d’indésirables et d’inutiles.

La cité-jardin se révélant très populaire, pour pouvoir y il fallait remplir non pas une dizaine, mais plusieurs centaines de critères. Comme nous l’apprend le documentaire L’Expérience Ungemach, une histoire de l’eugénisme, il fallait en effet que les familles respectent exactement 356 articles d’un règlement pour le moins rigoureux. Dans les grandes lignes, il fallait avoir trois enfants, mais surtout présenter des garanties en termes de santé, d’éducation, de moralité et de travail. Les couples se retrouvaient notés selon un système de points et les contrôles étaient fréquents. Si le couple ne présentait pas/plus assez de garanties, et notamment de fécondité, il pouvait perdre le logement. Par ailleurs, le questionnaire comportait une question piège : « Est-ce que la femme travaille ? ». Si la réponse était « Oui », immédiatement, la dossier se trouvait rejeté, la femme devant rester au foyer afin d’élever les trois enfants demandés.


Une histoire à peine mentionnée par la ville

Dans les années 50, la Ville de Strasbourg devient propriétaire de la cité. Néanmoins, l’expérience ne s’arrête pas là. En effet, toujours selon le documentaire L’Expérience Ungemach, une histoire de l’eugénisme, Alfred Dachert gère désormais la cité Ungemach, dans laquelle il a d’ailleurs toujours une place à son nom. Les critères de sélection continuent d’être appliqués jusque dans les années 1960, alors que ceux d’expulsion, soit quand le troisième enfant atteint 21 ans, durent jusque dans les années 1980. Date à laquelle, le règlement initial de la cité fut remplacé par celui des logements sociaux. Aujourd’hui, la gestion de la cité Ungemach revient à Habitation Moderne, organisme de logements sociaux.

Pourtant, quand on se promène dans la cité Ungemach, difficile d’en connaître sa véritable histoire. Seul un panneau de huit petites lignes mentionne la création de la cité, en mentionnant son « caractère nataliste, voire eugéniste ». Néanmoins, pas d’explications ou de mise en contexte de la stèle représentant les voeux de Léon Ungemach, située sur la place Alfred Dachert. Et encore moins de véritables explications sur la page dédiée à l’histoire de la cité Ungemach sur le site internet de la ville, qui ne mentionne jamais le caractère eugéniste de l’expérimentation. La ville semble ainsi continuer de vouloir s’abstenir de réfléchir et d’expliquer en détail aux Strasbourgeoises et Strasbourgeois une page de son histoire.

Julius Pepperwood revient dans son bureau. Quelques coups de soleil orneront bientôt son visage fatigué. Le détective est heureux d’avoir pu découvrir une page quelque peu cachée de l’histoire de Strasbourg. En sirotant un nouveau verre de whisky, il se questionne sur la volonté de ne parfois pas faire face à son histoire. Une réaction qu’il comprend bien, n’ayant jamais osé faire face à la sienne. En se posant dans son fauteuil, il inspecte à nouveau sa pile de dossiers, puis sa montre. C’est l’heure du match du Racing, les prochaines enquêtes pourront bien attendre un peu.

2 COMMENTAIRES

  1. Julien Pepperwood, à présent vous pouvez enquêter qui habite ces logements sociaux. Car il paraît que certains locataires ne rentrent pas du tout dans les critères de social et travailleraient, pour certains, juste à côté, dans les institutions européennes par exemple. Un scandale ? C’est peut-être pour cela que la ville ne parle pas trop de cette cité…

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