C’est au Grenier d’abondance, à deux pas de la place Broglie que sont installés les ateliers de confection des costumes de l’Opéra National du Rhin (ONR). Ici, ciseaux, aiguilles et tissus s’agitent entre les doigts des coupeuses, couturiers et autres bottiers pour faire naître les habits de lumière des artistes qui monteront sur scène. 



À l’entrée du couloir, depuis son bureau à la décoration sobre, Thibaut Welchlin garde un œil sur le planning des spectacles à venir. Il est le chef costumier de l’ONR et supervise cette petite fourmilière. Son rôle consiste avant tout à organiser les moyens matériels et humains des ateliers. Avec un objectif : rendre possible la réalisation des costumes des différents projets artistiques  présentés à l’ONR.

Être chef costumier c’est permettre de réaliser les projets du point de vue des costumes. C’est mettre en regard le projet d’une équipe artistique et les moyens que l’ONR peut proposer. C’est aussi accompagner cette équipe dans des choix techniques et parfois apporter un conseil artistique, s’il est souhaité”, résume Thibaut Welchlin. 

Thibaut Welchlin © Mathilde Piaud pour Pokaa

À chaque nouveau spectacle, c’est une nouvelle histoire qui s’écrit dans ces ateliers situés entre la salle de répétition et celle des chœurs. “Un an avant la date de la première programmée, l’ensemble de l’équipe artistique dépose une maquette pour le décor, les costumes et les intentions de mise en scène, détaille Thibaut Welchlin . Elle peut revêtir plusieurs formes. Ça peut être des dessins, avec des choses très précises ou au contraire de grands gestes créatifs mais il peut aussi s’agir images d’inspiration, de photos, d’une liste…

La maquette, généralement présentée sous forme d’un classeur permet ainsi à l’équipe artistique d’exprimer ses idées, ses envies et ses inspirations, pour les faire connaître à Thibaut Welchlin et ses collègues.

© Mathilde Piaud pour Pokaa


Récupérer, acheter ou créer

C’est à partir de là que le chef costumier met au point une stratégie afin de rendre concrète cette idée de départ. Cela commence par décider si les costumes doivent être créés dans l’atelier ou s’ils peuvent être achetés ou trouvés dans le magasin de l’ONR. 

On a un magasin de costumes avec 90 000 pièces de costumes, des anciennes productions de l’ONR ou de productions en cours d’exploitation, explique Thibaut Welchlin. Il faut donc voir de ce qu’on dispose, est-ce que c’est adaptable à la nouvelle production, comment peut-on les transformer et les mettre à disposition ?” Certaines pièces sont aussi parfois achetées dans le commerce, c’est le cas par exemple de certains vêtements datés des années 80s et trouvables en fripes. À cet instant le chef costumier effectue ainsi la balance entre le temps, le personnel et les moyens financiers dont l’ONR dispose. Vaut-il mieux acheter, récupérer ou créer ? 

Et pour la création, ça se passe de l’autre côté de la porte du bureau de Thibaut Welchlin. Autour de grandes tables, elles sont plusieurs à s’activer en cette fin de journée de décembre. Une fois les tissus sélectionnés, en fonction des besoins artistiques mais aussi techniques, les coupeuses commencent à tailler les costumes.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Dans une petite pièce à l’écart, Véronique Christmann, cheffe d’atelier et adjointe de Thibaut Welchlin, s’apprête à couper les pièces du costume qui sera porté prochainement par un soliste. Elle dessine à la craie et avec minutie sur le tissu choisi avec attention par l’équipe.Il fallait trouver un tissu dans l’esprit des années 80s, juste avec l’époque, qui corresponde aux couleurs et graphismes que la costumière avait en tête, le tout en contraste avec d’autres tissus”, détaille Thibaut Welchlin. 

© Mathilde Piaud pour Pokaa


Quarante heures pour un tailleur

À quelques centimètres de la table, un mannequin endosse un demi-manteau en toile beige. “Quand c’est un costume un peu spécifique, on le coupe d’abord dans une toile, un tissu assez ordinaire et pas cher, pour vérifier le volume sur un mannequin aux mesures de l’artiste, avant de couper dans le véritable tissu”, précise Thibaut Welchlin.

Le futur manteau n’est pas destiné au même spectacle que le tailleur. “Dans une même journée je peux être sur les costumes de trois ou quatre œuvres différentes. Ici il y a des costumes pour différents spectacles”, explique Véronique en désignant le portant le long du mur. Véronique passe ainsi d’un costume à l’autre, toujours prête à renseigner les couturiers et couturières de l’atelier et gardant systématiquement un œil sur le programme des spectacles. 

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Dans la grande salle de l’atelier, les couturières encore présentes tandis que le soleil s’est caché depuis un moment, œuvrent au montage, au picotage ou à la couture des pièces coupées un peu plus tôt. Emilie, stagiaire au sein de l’atelier, s’affaire elle au picotage d’un tailleur destiné lui aussi à un soliste. Un costume qui demande environ une quarantaine d’heures de travail. 

Il y a deux grands courants dans les ateliers, explique Thibaut Welchlin. Il y a l’atelier flou, pour les dames où l’on utilise des matières plutôt fluides. Puis, il y a la partie tailleur, où l’on va mettre en œuvre des matières plus robustes. Et il y a des personnes plus spécialisées pour l’un ou pour l’autre.


Des costumes au service de l’œuvre

16 personnes travaillent ici de façon permanente mais, lors de périodes avec de nombreuses diffusions et donc de travail en atelier, les effectifs peuvent doubler. Ce sont alors des intermittents qui viennent renforcer les rangs. C’est le cas de Margaux, croisée dans la tissuthèque, de l’autre côté du couloir aux murs recouverts d’images d’inspiration. 

Margaux, qui s’attèle à la découpe des franges d’un boléro, est strasbourgeoise et revient régulièrement travailler à l’ONR depuis 4 ans. “C’est pratique d’avoir un opéra qui embauche, en province, il n’y a pas tant que ça. En Alsace, on a de la chance”, témoigne-t-elle. 

© Mathilde Piaud pour Pokaa

La tissuthèque, n’est pas qu’un lieu de stockage. C’est ici-même, autour de la table haute installée au milieu des étagères écrasées sous les rouleaux de tissus, que Thibaut Welchlin organise souvent ses rencontres avec les équipes artistiques. Autour de cette table, que les grandes orientations sont décidées en début de projet. Les équipes artistiques viennent avec des idées, celles de l’ONR y apportent un regard technique et une expertise bâtie par des années d’expérience. Car on ne crée par un costume comme l’on crée un vêtement. 

Pour la création de costume ce n’est pas la même clef d’entrée que dans la mode. Dans la mode, vous créez le vêtement pour le vêtement, tandis que le costume de scène est un vêtement de travail pour un artiste qui va devoir donner le meilleur de son art sur scène”, précise Thibaut Welchlin. Et de préciser : “ On ne peut pas, par exemple, faire une queue de pie avec une méthode de coupe héritée des années 50. On doit lui donner l’image de la coupe d’époque tout en répondant à des caractéristiques techniques autres. Elle doit être stretch. Il faut aussi penser aux changements rapides que les artistes doivent faire. À l’opéra c’est la musique qui détermine tout, les temps de changements sont inaliénables. Le costume doit se mettre au service des interprètes et de la mise en scène de l’œuvre.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

 
“Un petit miracle”

Enfin, il est parfois nécessaire pour les costumes de passer par la case atelier d’ennoblissement. Ici les costumes commencent à prendre vie. Il peut s’agir de patine pour donner du vécu au costume ou encore de teinture, d’ajout de motifs ou d’accessoires. Autant d’éléments qui apporteront aux costumes leurs caractéristiques particulières et leur aspect final. 

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Ne reste plus qu’à essayer les costumes, les ajuster, puis les mettre à l’épreuve lors de la répétition dite “générale piano” avant de laisser les costumes vivre leur vie sur les planches.

C’est en soi, c’est à chaque fois un petit miracle qui s’accomplit le jour de la générale piano, commente Thibaut Welchlin. C’est le résultat de l’ensemble des forces mises en œuvre : les talents convoqués à la coupe, à la couture, à l’ennoblissement, à la teinture, au travail du bottier, les achats, la coordination, le travail des habilleurs. C’est extraordinaire d’avoir réussi à fédérer l’ensemble d’une équipe autour d’une idée apportée par quelqu’un et de voir tout ce travail au service de l’œuvre”, résume Thibaut Welchlin. 

Ce cycle de création, c’est le rythme soutenu des ateliers de l’ONR. Et il recommence encore et encore. “Il y a, au minimum, 15 productions différentes dans une saison. Elles s’étalent sur dix mois”, constate Thibaut Welchlin. Ainsi toutes les deux à trois semaines, une nouvelle maquette arrive sur le bureau du chef costumier, démarrant une nouvelle histoire au sein des ateliers.

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Pour aller découvrir les costumes, lors des représentations de Carmen
ça se passe à la Filature de Mulhouse les 7 et 9 janvier 2022
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© Mathilde Piaud pour Pokaa

*Article soutenu mais non relu par l’ONR

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