Des bars n’ont pas vu leurs clients revenir après la pandémie. D’autres établissements, au contraire, sont remplis tous les soirs. Nous avons questionné des acteurs du monde de la nuit sur leur activité après la pandémie. Et des Strasbourgeois sur leur rapport à la fête aujourd’hui. Résultat : un grand nombre d’entre eux témoignent de moins sortir maintenant. Reportage.



Les nuits ne sont plus exactement les mêmes à Strasbourg. Après presque deux ans de pandémie, de nombreux acteurs de la vie nocturne partagent ce sentiment. À 19h, ce vendredi soir d’octobre, le Bonnet d’Âne, bistrot de quartier à Cronenbourg, est presque vide. Deux femmes et un homme sont assis à une table. Sylla, l’un des salariés, est implacable : « La covid nous tue à petit feu. Dans un bar comme le nôtre, on compte sur des clients réguliers. Beaucoup de personnes ont perdu l’habitude de venir avec les confinements, d’autres n’ont pas de pass sanitaire. On est obligés de les refuser. Là, on fait tout pour ne pas fermer. On est à la moitié de l’affluence minimum qu’on peut se permettre depuis cet été. »

© Mathilde Cybulski

Quelques heures plus tard, sur un banc du Troquet des Kneckes, Mélanie, une pinte à la main, reconnait qu’elle fait souvent le choix de ne pas sortir le week-end ces derniers temps. Bien plus souvent qu’avant la pandémie. Camille, juste à côté, trouve que la fatigue vient plus vite, avec l’envie de rentrer. Lionel, installé en face, n’est plus allé danser dans un club depuis longtemps : « Souvent, avant la covid, je me laissais emporter dans les soirées. C’est très rare maintenant. » Les trois amis rentreront vers minuit aujourd’hui.

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« Mais où sont les gens ? »

Les témoignages de fêtards amoindris par l’épreuve de la pandémie sont très nombreux ce soir. Et dans les rues, l’ambiance est étrangement calme. Les quais, entre le lycée Pontonnier et le Palais Rohan sont quasi-déserts vers 22h30. D’ordinaire, on y rencontre des guitaristes et des groupes posés avec leurs bouteilles de Meteor. Peut-être que le froid joue aussi. Il y a juste Bilel et Amir, respectivement étudiant et doctorant étrangers. Après une année difficile, avec des confinements et des couvre-feux, ils se disent « motivés à faire la fête, et à rencontrer du monde ».

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Devant la Taverne Française, une dizaine de personnes fument des clopes et discutent. Félix, Thomas et Foucault regardent l’avenue de la Marseillaise, vide aussi, et demandent ironiquement : « Mais où sont les gens ? » Félix propose : « Devant Netflix ? » Lui-même reconnait s’être senti oppressé lors d’une soirée récemment. « Il y avait beaucoup de personnes très alcoolisées, je me suis senti mal. J’avais comme une légère phobie sociale », dit-il. Thomas, lui, a adoré les soirées où il a pu redanser. Mais il était gêné lorsqu’il s’est retrouvé à des fêtes dans des appartements avec des personnes qu’il ne connaissait pas.

Un autre Thomas, barman de la Taverne, trouve qu’il y a « moins de folie » dans la nuit : « On avait l’habitude, avant mars 2020, de voir des gens danser sur les tables. Ça s’enflammait au bout d’un moment. Il y avait du monde jusqu’à la fermeture, et ils allaient encore autre part après. Ils se laissaient aller. Je pense que tous les gestes barrières ont amené une certaine lourdeur, qui a participé à nous inhiber petit à petit. »

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Dans des bars connus, même le week-end, l’affluence est parfois faible

Dédé, également serveur, passe derrière avec des verres vides. Selon lui, l’affluence fluctue : « Il y a des jours avec et des jours sans. Avant, le jeudi, le vendredi et le samedi soir, il y avait automatiquement du monde. Plus maintenant. » Ce soir, le bar est bien rempli. Pamina, barmaid au Troquet des Kneckes observe aussi de grosses variations du nombre de clients selon les jours. Avant la pandémie, « c’était plus constant » dit-elle : « Nous avons la chance de faire partie d’un groupe, d’avoir une bonne réputation et d’être au centre-ville. »

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Un homme, les cheveux longs, blancs, danse au milieu du Grincheux. Autour de lui, les tables sont vides. Un peu moins de 15 personnes sont assises à l’étage. Maxime range les chaises de la terrasse. Il a vu la fréquentation baisser depuis l’instauration du pass sanitaire. Sophie, derrière le bar, commente : « Pourtant, on avait eu une bonne reprise cet été. Même en ce moment, le bar est rempli certaines soirées. Et parfois, sans qu’on puisse vraiment l’expliquer, il y a très peu de monde. On espère que ça reviendra petit à petit. » Un client écoute la conversation et lance : « Je n’ai jamais vu le Grincheux aussi vide. Ça fait bizarre. »

Deux jeunes hommes chantent dans la rue. Au centre-ville, des groupes de personnes marchent d’un pas décidé. Un peu avant minuit, la terrasse du Trolley Bus est encore pleine. Cyprien, Olia, Hugo et Jennyfer, la trentaine, se disent très motivés à faire la fête. Après avoir été contraints de rester chez eux, ils veulent maintenant rattraper le temps perdu.

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Au Trolley Bus, du monde et de l’ambiance

Flanagan, derrière les tireuses, assure que le bar est très fréquenté : « C’est la folie depuis la réouverture », affirme-t-il en s’éloignant avec son plateau pour servir des clients. De retour, il poursuit, un grand sourire derrière sa barbe : « Les gens ont besoin de décompresser. Parfois, c’est un peu la catharsis ici. Moi je prends mon pied. » Dans le quartier voisin, près de la gare, au Bar’Atteint, une vingtaine de personnes dansent autour d’un karaoké. Selon Henry, le patron, assis au comptoir, le bar tourne normalement, même s’il y a aussi une petite baisse à cause du pass sanitaire. Céline, la barmaid, ajoute : « On a une clientèle qui continue à venir, dont beaucoup de musiciens. Certains débarquent après les concerts à la Laiterie. »

Du côté du Molodoï, une soirée métal fait le plein d’amateurs du genre. La salle culturelle auto-gérée ouvre régulièrement ses portes à des associations qui organisent des concerts. Selon un bénévole, « la plupart des assos’ ont retrouvé leur fréquentation normale ». Mais certaines refusent de demander le pass sanitaire à l’entrée, et n’organisent donc plus de soirées pour l’instant.

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Des discothèques, très longtemps fermées, retrouvent leur affluence

La nuit avance. Devant La Réserve 1862, une file d’attente grandit. Le public est jeune. « On est chauds, ça va chier ce soir ! », dit l’un d’entre eux. De l’autre côté du pont du Corbeau, une dizaine de personnes espèrent pouvoir entrer dans le FAT. On entend « Chhhhht ». Albin et Steven, les deux agents d’accueil, surveillent, concentrés. Steven explique : « Moi mon but, c’est de prendre soin de la clientèle. Il faut de l’énergie vu le monde qu’on a. Tous les soirs en fin de semaine, on est complètement bondés depuis la réouverture. »

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Pour Clémentine, la responsable, c’est lié à une baisse de la concurrence : « Le Phonographe et le Mudd ont mis la clé sous la porte. Le Rafiot ferme plus tôt. Donc nous on récupère ceux qui aiment danser sur du hip hop et du funk. » Au sous-sol, une foule impressionnante bouge au rythme de « Je danse le Mia », du groupe IAM. Il est 2h30 passé.

Devant le Café des Anges, des personnes aux âges et styles variés s’amoncellent. À l’intérieur, des basses puissantes résonnent. Les deux niveaux sont déjà remplis. Mathieu, gérant de la discothèque avec son frère jumeau, reconnait qu’il a commencé à douter que la clientèle revienne après 1 an et demi de fermeture. Il a réussi à retrouver ses habitués en ouvrant le plus tôt possible : « Dès le 9 juin, quand on a pu, on a démarré. Mais pendant une semaine avant, on était déjà ouverts en mode bar. Les gens étaient surmotivés au départ. Depuis, on est pleins tous les soirs. »

Après quasiment 14 ans d’existence, le Café des Anges s’est constitué une réputation. C’est ce type d’établissement qui s’en sort le mieux aujourd’hui, malgré le passage de la Covid-19. Devant la Taverne, quelques heures plus tôt, Félix estimait tout de même que, ces dernières semaines, il se sentait de plus en plus enclin à sortir. Thomas, le serveur, partageait cette impression : « Depuis une semaine, il y a plus de monde. Peut-être qu’il faut juste laisser le temps passer. C’est normal, on est tous perturbés parce qu’on a vécu pendant la pandémie. »

© Mathilde Cybulski

Photos de Mathilde Cybulski

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