Après vous avoir fait visiter récemment le Cabinet des Estampes et des Dessins, prenons la direction d’un autre lieu discret mais tout aussi chargé d’histoire, situé dans une petite salle à l’ombre de l’église Saint-Thomas : la bibliothèque du Collegium Wilhelmitanum.

Nichée au cœur d’un important complexe appelé le Stift (du mot « stiftung » : fondation) qui comprend outre la médiathèque protestante dont elle fait partie, un foyer universitaire composé d’une centaine de chambres et d’un resto u, la bibliothèque du Collegium Wilhelmitanum recèle certainement l’une des plus anciennes collections de livres à Strasbourg.

Initiée en 1544, elle n’a en effet jamais été ni dispersée ni détruite, ce qui relève presque du miracle… ce qui n’est peut-être pas si étonnant pour une bibliothèque composée essentiellement d’ouvrages théologiques !

Le Stift
© Florian Crouvezier / Pokaa

Sa raison d’être remonte donc à près de 500 ans. Elle est liée à la volonté d’un « scolarque », un  inspecteur des écoles, qui a souhaité offrir un lieu d’hébergement et d’étude pour des étudiants pauvres grâce à la création d’une « stiftung ». Cette décision a été prise dans le contexte de la Réforme à Strasbourg à une époque où la ville était un foyer intellectuel vif. Cet inspecteur, Caspar Hédion, va alors porter son dévolu sur le couvent désaffecté de Saint-Guillaume. Dès le début, il décide d’y fonder une bibliothèque et c’est tout naturellement qu’elle prend le nom de Collegium Wilhelmitanum (du nom des Wilhelmites de l’ordre de Saint-Guillaume).


Une histoire mouvementée et plusieurs déménagements


Si vous avez été attentif, vous aurez remarqué un paradoxe : la bibliothèque porte le nom de Saint-Guillaume et se trouve pourtant aujourd’hui « à l’ombre de l’église Saint-Thomas ». La raison en est simple. Elle a déménagé – plusieurs fois même ! – tout en conservant son nom originel.

Son premier déménagement eut lieu en 1660. Jugé trop vétuste, le couvent de Saint-Guillaume est abandonné au profit de l’ancien couvent des Dominicains (au niveau du Temple Neuf actuel). L’endroit forme alors un grand complexe d’étude avec le fameux Gymnase fondé par Jean Sturm en 1538 et qui existe toujours.

On connaît tous l’incendie tragique dû aux bombardements prussiens dans la nuit du 23 au 24 août 1870 qui a ravagé toute cette partie de la ville, notamment la bibliothèque. Mais un autre incendie, moins emblématique, mais également destructeur, avait déjà eu lieu en 1860. C’était cette fois un incendie accidentel dont le départ prit chez un bouquiniste. Les étudiants perdirent tous leurs biens mais le directeur du Gymnase, Édouard Reuss, parvint à faire sauver les livres.

Incendie du collège Saint-Guillaume le 29 juin 1860 © numistral

Dans la foulée, l’internat et la vieille collection furent déménagés dans l’actuel bâtiment du quai Saint-Thomas. Un morceau sauvegardé du cloître des Dominicains, déplacé en bordure du terrain de volley, ravive aujourd’hui encore le souvenir du lieu qui a accueilli la fondation pendant 200 ans.

Le morceau de cloître jouxtant le terrain de volley
© F. C. / Pokaa

C’est cet ultime déménagement qui sauvera la bibliothèque des foudres de la guerre franco-prussienne. Si on ajoute qu’elle avait également été épargnée lors de la Révolution et qu’elle résistât au transfert aller-retour à Clermont-Ferrand pendant la Seconde Guerre mondiale, on peut estimer que sa longévité est extraordinaire.


Une salle de consultation étonnante


Descendue du premier étage au rez-de-chaussée au début des années 90, la bibliothèque se situe aujourd’hui dans la salle Rodolphe Peter, du nom d’un ancien directeur. Un décor a été monté de toutes pièces pour recréer un cachet plus authentique et mettre en valeur une collection, magnifique par son contenu certes, mais aussi par son esthétique (il se dégage des vieux livres une certaine beauté vous ne trouvez-pas ?). Cette re-création d’un style de bibliothèque à l’ancienne a du charme mais aussi beaucoup d’inconvénients en ce qui concerne la conservation proprement dite. Elle a donc nécessité quelques ajustements récents (lampes LED, rideaux ignifuges…)

Si elle impressionne aujourd’hui par son luxe un peu suranné, il faut bien comprendre qu’elle n’a en aucun cas été créée à l’origine pour épater les visiteurs riches ou éclairés. Au contraire, elle contient avant tout des livres imprimés pour l’usage des étudiants. Dans cette salle forte de 10 000 ouvrages, on trouve donc principalement des livres de théologie, des bibles qui venaient tout juste d’être traduites, mais aussi des traités scientifiques. Le tout imprimé entre le XVIe et le XVIIe siècle. Signalons également une petite centaine d’incunables, ces livres imprimés avant 1500, souvent à peu d’exemplaires et donc très rares de nos jours. Enfin, notons qu’il se trouve encore 50 000 documents en réserve, provenant en grande partie du XVIIIe siècle.


Une collection riche et quelques trésors


Voici un panel de quatre livres qui vous donnera une idée de ce que recèle la bibliothèque du Collegium Wilhelmitanum :

  • Une bible en quatre volumes avec sa glose, imprimée dès 1480 à Strasbourg par Adolf Rusch. La reliure est en bois et en peau de truie et comprend des fermoirs en métal. À l‘intérieur on peut voir deux colonnes imprimées de texte mais aussi des annotations ainsi qu’un espace dédié aux lettrines destinées à être peintes à la main.
Lettrine manuscrite sur la première page de la Bible glosée
© page Instagram de la médiathèque protestante
  • De natura rerum, un traité d’astronomie, de météorologie et de géographie, dédié à Sisebut, roi des Wisigoths, écrit par Isidore de Séville, compilateur du savoir antique au VIIe siècle. On trouve dans cet incunable imprimé en 1472 des reproductions d’après gravure sur bois, notamment celle qui met en relation saisons et humeurs. Notons pour l’anecdote qu’Isidore de Séville est aujourd’hui le saint patron d’Internet.
  • Un ouvrage qui regroupe trois traités d’astronomie du XVIIe siècle rédigés par le français Pierre Gassendi, l’allemand Johannes Kepler et l’italien Galilée. La particularité de cet ouvrage est sa petite taille. On sent l’évolution à venir vers le livre de poche, plus pratique pour les étudiants.
  • De cometis libelli tres qui contient trois traités sur les comètes, à la suite de l’apparition de la comète de 1618, par Johannes Kepler. Ce livre qui comprend de schémas minutieux prouve que, très tôt, la collection s‘est ouverte aux ouvrages scientifiques.

Le fonds de la bibliothèque comporte également de nombreux ouvrages écrits par des figures réformatrices ou humanistes qui ont pu avoir une certaine influence à Strasbourg, tels Martin Luther, Jean Calvin ou Érasme.

La bibliothèque du Collegium Wilhelmitanum, malgré la taille relativement modeste de sa salle de lecture, en impose par les trésors livresques qu’elle contient, le tout dans un écrin, certes pas d’époque, mais qui n’en demeure pas moins éblouissant. Un endroit qui mérite donc la curiosité de tous les amoureux des livres et de l’histoire mouvementée de Strasbourg.


Note : Les sources de cet article proviennent en grande partie de la visite des lieux lors des Journées du patrimoine ; je tiens donc à en remercier son guide.

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