Tous les vendredis après-midis du mois d’août, l’association La Cloche distribue gratuitement aux passants du centre-ville des gâteaux cuisinés par des personnes en situation de précarité. Une manière de lutter contre les a priori dont elles sont parfois victimes, en « renversant le rapport aidant/aidé« .


Sur la place d’Austerlitz, une dizaine de personnes s’activent autour d’un banc pour déballer et découper tartes, brioches et gâteaux, en ce début de vendredi après-midi. Sans prêter attention aux regards obliques des passants, interrogatifs souvent, méfiants parfois. « Vous voulez une part ? », propose un homme du groupe à une passante qui secoue la tête et presse le pas. « Ah bah tu vois, ça doit être en vente », glisse à son compagnon une femme ayant assisté à la scène. Loupé. Ici, rien n’est à vendre, tout est à donner.

Organisé par l’association La Cloche Grand Est, ce « goûter impopulaire » a été concocté le matinmême par des personnes en situation de grande précarité dans les cuisines de Caritas, pour être offert aux badauds du centre-ville. Son nom est un clin d’œil à la soupe populaire, dont il se veut l’antithèse. « C’est une façon d’interpeler sur le rapport aidant/ aidé », expose Gabrielle Ripplinger, directrice de l’association.

Tous les vendredis du mois d’août, l’association La Cloche Grand-Est organise des goûters en centre-ville. © A.Me / Pokaa
Les pâtisseries ont été cuisinées le matin-même dans les cuisines de Caritas.
Document remis / La Cloche Grand-Est


« Nous aussi on peut donner »

« C’est aussi une manière de sensibiliser le public à notre situation », détaille de son côté Jean-Paul Dolle. Membre du conseil d’administration de l’association, ce bénévole de 56 ans est arrivé à La Cloche en tant que bénéficiaire, il y a deux ans, lorsqu’il s’est retrouvé à la rue pour la quatrième fois.

« J’ai été très bien accueilli. Au début, je venais juste chercher des bons – pour bénéficier des services offerts par les commerçants du réseau solidaire Le Carillon, chapeauté par La Cloche, N.D.L.R – mais je me suis vite intégré. J’ai commencé à participer aux ateliers cuisine du mardi matin pour préparer les gâteaux distribués aux permanences de l’après-midi. Puis aux soupes impopulaires organisées par l’association. C’est le même principe que ces goûters. On peut en profiter pour discuter avec les gens. Il y en a beaucoup qui pensent : « Vous, les personnes à la rue, vous êtes tous pareil, vous foutez le bordel. » Ils mettent tout le monde dans le même sac et ne savent pas qu’il y a des SDF qui travaillent, des personnes qui essaient de s’en sortir. Avec des actions comme celles-ci, ils voient qu’on est capable de faire quelque chose. En tant que bénéficiaire, certes, on reçoit. Mais nous aussi on peut donner. »

Jean-Paul Dolle, 56 ans, est bénévole à la Cloche Grand Est depuis deux ans et membre de son conseil d’administration depuis cette année.
© A.Me / Pokaa


« Aborder des gens, c’est assez difficile »

Marc Issele, 55 ans, est lui aussi arrivé à la Cloche en tant que bénéficiaire il y a deux ans. Lorsqu’il a fini de payer toutes ses charges, chaque mois, il lui reste moins de 200 euros pour vivre. Il vient régulièrement aux permanences de l’association prendre des bons pour Le Carillon et donne de son temps pour soutenir les actions proposées par cette dernière. Ce vendredi, ce n’est pas son premier goûter impopulaire.

« On essaye d’aborder les gens, mais c’est assez difficile, explique t-il. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps. Mais peut-être qu’ils se méfient. Peut-être qu’ils pensent qu’ils doivent payer quelque chose. » Le bénévole apprécie de participer à une action collective : « Il y a parfois une forme de condescendance dans la réaction de ceux que l’on aborde. Mais lorsque je suis avec le groupe, je ne le ressens pas pour moi. Il ont peut-être peur. Peur que ça leur arrive de tomber dans la précarité. »

Marc Issele est bénévole à l’association La Cloche Grand Est depuis 2 ans.
© A.Me / Pokaa


Faire se rencontrer des gens qui ne se croisent jamais

Sur la place, les bénévoles se relaient, une assiette en carton garnie de pâtisseries à la main, pour proposer inlassablement aux passants de déguster un goûter. Certains s’arrêtent. C’est l’occasion pour les membres de La Cloche d’expliquer le sens de leur action du jour, et leur volonté de lutter plus largement contre l’exclusion des personnes en situation de grande précarité. Mais une très large majorité de badauds repousse l’invitation.

« Les passants n’aiment pas être dérangés, même pour avoir un bout de gâteau, sourit Cyril Boiston, bénévole au sein de l’association, qui regrette « une forme de désintérêt pour ce qui passe chez l’autre » aujourd’hui. « Ce genre d’action permet cependant à des gens qui ne se croisent jamais au quotidien de se rencontrer, de partager l’espace public. »

En fin d’après-midi, deux femmes s’approchent des pâtisseries, intriguées par le groupe, et jettent un coup d’œil au panneau présentant l’action. « C’est pour une association ? Attends mais on va donner ! », dit l’une à l’autre, en sortant quelques billets de son porte feuille. « C’est un goûter offert », tente d’expliquer un bénévole. Sans succès. Il faudra peut être du temps et d’autres actions comme celles ci pour redonner sa place à la gratuité des échanges avec les plus démunis.

2 COMMENTAIRES

  1. Cette initiative est absolument géniale…Un geste simple autour d’un message fort. J’espère qu’elle sera reproduite un peu partout.
    Je n’en peux plus de lire tant de méchancetés et de jugements partout sur internet…Les gens qui fuient leur pays et les personnes en précarité sont pris pour cible en continue, cela devient inhumain. Il faut trouver des coupables à tous nos malheurs et comme toujours, les personnes situation de fragilité sont des boucs-émissaires parfaits.
    Pourvu que cette démarche puisse fédérer et que le message passe.

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