Barbe de maïs, damiana, fleur de lotus bleu, bouillon blanc. Si ces noms vous disent quelque chose, vous faites peut-être partie de la petite communauté de fumeurs de fleurs. Pour en savoir un peu plus sur cette pratique inédite, on est allé à la rencontre de ceux qui glissent d’étonnants mélanges dans leurs roulées. Qu’ils tentent d’arrêter de fumer ou bien qu’ils continuent tout en disant adieu au tabac, qui sont ces gens qui fument des fleurs à Strasbourg et est-ce que cette consommation présente des risques ? 



La première fois qu’Émilie a entendu parler de plantes et de fleurs à fumer, c’était il y a environ quatre ans. À l’époque, elle est en Erasmus à Budapest et se rend à une soirée en open air :On était en train de boire des bières et là une copine a sorti un gros paquet de son sac. J’ai d’abord cru que c’était de l’herbe ! (rires)Mais son amie lui explique qu’il s’agit de damiana, une plante aux petites fleurs jaunes, qui pousse dans les régions tropicales d’Amérique et qui aurait des effets relaxants, ou parfois un peu euphorisants. Émilie décide alors de goûter et s’en roulera deux trois cigarettes au cours de la soirée. Ce n’est que des années plus tard, il y a quelques mois, qu’elle décide de retenter l’expérience.

Quant à Flore, c’est sous l’influence de sa maman “plutôt hippie” qu’elle a commencé à s’intéresser aux herbes médicinales et a ensuite découvert les mélanges à fumer en herboristerie. Alors que pour Quentin, ce sont ses amis qui en consommaient et qui lui ont permis d’essayer il y a environ deux ou trois ans. Tous les trois ont fumé pendant un certain temps ou fument encore actuellement des mélanges de plantes ou de fleurs, délicatement émiettés et roulés en forme de cigarette. 

© Caroline Alonso / Pokaa

Et si l’expérience peut paraître étonnante et peu commune, ils ne semblent pourtant pas être les seuls fumeurs de fleurs à Strasbourg. Les herboristeries locales proposent d’ailleurs des mélanges tout faits depuis bien longtemps. On en a toujours vendu, mais ça fait deux ou trois ans qu’on en vend davantage. On vend deux ou trois mélanges par semaine environ. Je vais avoir de tout comme clients, des jeunes, comme une mamie de 70 ans qui a été conseillée par son petit-fils. Souvent, certains clients viennent aussi chez nous via des naturopathes ou homéopathes, qui définissent eux-mêmes des mélanges.” raconte Céline, employée chez L’Herboristerie suisse Floralpina.


Quelles fleurs et quelles plantes peut-on fumer ?

Quand on se rend en herboristerie, il faut avoir l’œil aiguisé ou bien être conseillé pour tomber sur un mélange de plantes ou de fleurs à fumer. À l’Herboristerie suisse, on propose le plus souvent deux types de mélanges à base de barbe de maïs.C’est la plante primordiale pour les mélanges à fumer. C’est assez neutre par rapport à d’autres plantes et ça a un peu la même texture que le tabac donc c’est facile à rouler.” assure Céline. En plus de la barbe de maïs, le premier mélange “très parfumé niveau goût”, comprend de l’eucalyptus et de la damiana et pour le second, on ajoute également du bouillon blanc, de la passiflore et de la sauge : “Celui-ci est un peu plus calmant”, précise Céline. Selon elle, il y a de nombreuses plantes que l’on peut fumer, mais certaines deviennent toxiques une fois brûlées. Il vaut donc mieux être conseillé pour faire son choix.

Ce sont justement ces types de mélanges qu’ont choisis Flore et Émilie. Et toutes les deux parlent d’un parfum assez particulier.C’est un goût particulier, c’est assez puissant, ça sent vraiment les herbes. Mes copains disent en rigolant que ça sent le foin (rires), mais ça sent surtout les herbes. L’odeur n’a rien à voir avec une cigarette classique. Du coup, ça peut être assez vite écœurant, on n’a pas envie d’en fumer plusieurs d’affilées.” décrit Flore.

© Caroline Alonso / Pokaa

Quant à Quentin, il fait un peu sa propre tambouille selon ses envies. Il achète des sachets de plantes à infuser dans des magasins bio et a toujours une réserve de plusieurs plantes différentes à son appartement : J’ai par exemple de la sauge, de la menthe poivrée, de la vigne rouge, de l’aubépine, de la mélisse, du framboisier, de la tisane, etc… comme je l’ai dit, c’est un usage à la base d’infusion, mais à fumer c’est aussi agréable ! Il faut juste trouver ce qu’il te plaît en goût. Certains goûts sont bien plus prononcés que d’autres. Une sensation qui gratte la gorge, de chaud, de frais, de chlorophylle.” Mais ce que le Strasbourgeois préfère, c’est le framboisier : “C’est très très goûteux et légèrement fruité, très agréable à fumer !

La belle collection de Quentin.
© Quentin – Doc remis


Pourquoi ont-ils choisi cette alternative ?

À l’Herboristerie suisse, les clients qui franchissent la porte à la recherche de plantes et de fleurs à fumer envisagent souvent d’arrêter de fumer, mais disent avoir encore besoin du geste. C’était le cas de Flore, qui est d’ailleurs parvenue à arrêter de fumer grâce à cette étape de substitution. Fumeuse de cigarettes roulées depuis ses 14 ans, la jeune femme vidait environ un paquet par jour et a tout de suite réduit sa consommation quand elle est passée au mélange. Elle raconte : “J’avais déjà essayé d’arrêter une fois, mais je n’avais pas réussi, donc j’ai vraiment essayé ça comme substitut au tabac. Et au début, dès que je sentais que j’avais envie de craquer, je fumais ça à la place. La semaine, c’était assez facile. Mais le week-end, ça m’a pris vraiment plusieurs mois avant que j’arrive à ne plus fumer ce mélange en soirée. C’est un mélange très écœurant. J’en fumais une par jour au début et une ou deux dans les moments les plus tendus, comme après les repas par exemple. Et ça m’a vraiment permis, les fois où je voulais craquer, d’avoir une alternative qui ne me rendait pas accro. On a quand même le geste, mais on n’a pas envie d’y retourner le lendemain. Mais la Strasbourgeoise précise tout de même qu’elle avait pris la décision d’arrêter de fumer complètement et que c’est surtout cette motivation qui lui a permis d’y arriver.

Pour Émilie, qui voulait aussi réduire sa consommation de tabac, cet effort n’a pas eu l’effet escompté :Au début, j’arrivais bien à remplacer les clopes avec ça. Ça a dû durer quelques semaines. Mais j’ai arrêté parce que le tabac me manquait trop et que je n’avais pas la volonté nécessaire. La Strasbourgeoise en intègre aussi dans les joints qu’elle fume de temps en temps, pour remplacer le tabac. Mais c’est surtout sous forme d’infusion qu’elle continue d’en consommer aujourd’hui : “J’en prends plutôt le soir et dans des périodes de stress et d’anxiété.

© Flore – Doc remis

D’autres, comme Quentin, ne comptent pas forcément mettre fin à leurs habitudes de fumeurs, mais se servent de ces plantes comme substitut du tabac, pour continuer de fumer, sans subir les effets nocifs de ce dernier. Le jeune homme a arrêté la cigarette en janvier 2020, mais reste consommateur de cannabis. Je fume de manière quotidienne, avec des pauses de quelques jours toutes les deux semaines, histoire de purger un minimum mon corps. Je ne fume que le soir, après le travail. Et je fume environ une à trois « cigarettes/joints » par jour. Et je fume mon mélange dans une feuille à rouler classique, avec 2/3 de plantes et 1/3 de cannabis.” explique Quentin. S’il s’est tourné vers ce substitut, c’est surtout pour éviter de fumer du tabac, qu’il trouve bien trop dangereux pour la santé et addictif que les plantes : “Je ne perçois aucun manque lorsque j’arrête, malgré le fait que je fume du cannabis.” ajoute-t-il.


Finalement, qu’est-ce qu’on risque ?

 

Une alternative au tabac qui aurait même des propriétés bénéfiques sur le corps ? Ça fait rêver bon nombre de fumeurs. Seulement voilà, du côté des professionnels de santé, ce n’est pas le même son de cloche. Bien que cela ne soit pas du tabac que l’on dépose dans le creux de sa feuille, le principe de consommation de la substance est le même : l’inhalation à la suite de la combustion du produit. Et c’est justement cette combustion qui pose problème. Alexandre Leclercq est pneumologue à Strasbourg et pour lui, aucun doute :Toute combustion quelle qu’elle soit a un effet néfaste sur le corps et plus particulièrement sur les poumons. Tous les produits issus de la combustion, que celle-ci soit complète ou incomplète, d’une plante quelle qu’elle soit, sont nocifs. Et si cette combustion est dangereuse, c’est parce qu’elle véhicule des irritants comme le monoxyde de carbone, des goudrons, de l’oxyde d’azote volatile et d’autres substances selon le pneumologue.

© Caroline Alonso / Pokaa

Alors concrètement, on risque quoi ? Dans le cadre d’une exposition répétée, on s’expose aux pathologies liées à l’inhalation de fumée. Qu’il s’agisse de la fumée de cigarette, de soudure, de pot d’échappement, ou de la poussière de charbon, ce sont des inhalations qui sont nocives car elles entraînent une destruction progressive du poumon, des inflammations des bronches et les pathologies qui s’en suivent. La BPCO par exemple (Bronchopneumopathie chronique obstructive), c’est une maladie respiratoire chronique, une bronchite qui développe une destruction du poumon et qui peut amener à des insuffisances respiratoires quand la destruction est importante.” Par ailleurs, si les poumons sont les premiers organes touchés, des effets cancérigènes peuvent aussi atteindre d’autres organes. 

Quant au côté rassurant que pourraient avoir certaines plantes naturelles, le pneumologue strasbourgeois précise que l’environnement dans lequel la plante a été cultivée peut également jouer “s’il y a eu utilisation de pesticides ou non par exemple”. Et même pour les mélanges estampillés bio, le risque n’est pas forcément moindre : Même si le produit est bio à la base, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de risque. Le bois par exemple, c’est naturel, mais quand il est brûlé, il dégage des agents toxiques pour la santé.


Cigarette aux plantes et cigarette au tabac, quel est le pire ?

Mais alors tabac ou pas, même combat ? Pas tout à fait. Au jeu des sept différences, on peut déjà pointer l’aspect économique. Fumer ces fameux mélanges revient bien moins cher aux consommateurs. Flore a dû compter 9 euros environ pour un mélange de 100 grammes, tandis que Quentin arrive à dénicher des plantes à seulement 3 euros 50 les 100 grammes. Mais pour le reste, les avantages semblent moins clairs. “Si on veut comparer les effets de la cigarette par rapport aux plantes, évidemment, énormément de substances nocives sont présentes dans la cigarette, car elle a été optimisée en termes de substances additives dans la composition du tabac.” reconnaît Alexandre Leclercq. On le sait, la consommation de tabac peut engendrer des risques cardiovasculaires, des risques cancéreux, des risques sur la fertilité, des troubles cérébraux, etc. Alors dans un mélange de plantes non traitées, il n’y a pas forcément d’agents de texture comme dans le tabac, mais comment être sûr que des pesticides n’ont pas été déversés ou bien d’autres agents au moment de leur culture ?

© Caroline Alonso / Pokaa

Avec le développement de la cigarette électronique et les pouvoirs publics qui prennent des mesures pour inciter la population à arrêter de fumer, le professionnel de santé n’est pas étonné que certaines et certains tentent de trouver des alternatives. Par ailleurs, cette tendance peut aussi reposer sur des croyances qui sont loin d’être nouvelles : “Il est dit dans certaines cultures, que certaines plantes ont des vertus thérapeutiques, mais il n’y a pas d’étude qui l’a prouvé. Par contre, le fait que toute combustion est néfaste a bien été prouvé. En fait avec la cigarette, on a des décennies et des décennies de recul et d’études pour en connaître les effets, ce qui n’est pas le cas avec ces autres plantes.

© Caroline Alonso / Pokaa

Au niveau santé on l’aura compris, les plantes peuvent s’avérer tout aussi nocives. Et quant à leur utilisation en tant que substitut du tabac pour parvenir à arrêter complètement de fumer, si cette méthode peut fonctionner pour certaines personnes, elle semble être elle aussi, une béquille plutôt bancale. C’est l’avis d’Alexa Muller-Kruchen, qui est psychologue tabacologue au Chru de Strasbourg. Pour elle, l’alternative est loin d’être “révolutionnaire”. Lorsque l’un de ses patients souhaite arrêter le tabac, la psychologue prend en compte trois choses : la gestion de la dépendance physique, comportementale et psychologique.Pour moi, un arrêt réussi prend en compte chacun de ces aspects. Et dans ce cas-là [NDLR. Lorsque l’on continue à fumer des plantes], on ne règle pas la dépendance comportementale puisqu’on continue à fumer. Le geste continue à se poursuivre. En plus on rejoint un peu ce qui cause problème dans la cigarette électronique, au-delà de l’éventuelle dangerosité, ce qui fait la difficulté, c’est que l’objet se rapproche terriblement de la cigarette donc là, la rechute est beaucoup plus facile.” explique la professionnelle.

Elle reconnaît cependant que dépourvus de nicotine, ces mélanges n’ont pas d’effets addictifs, “c’est peut-être l’avantageavoue Alexa Muller-Kruchen. Mais elle ajoute : “Ce n’est pas parce que je ne vais pas être dépendant physiquement, qu’on règle la dépendance psychologique et encore moins comportementale.” 


Si fumer des fleurs permet au bout du compte à certains d’arrêter, de fumer complètement, l’effort ne peut se faire sans réelle volonté. Quant à ceux qui veulent simplement privilégier certaines plantes au tabac, ils évitent certes la nicotine et certains agents, mais n’échappent pas aux effets de la combustion. Tout comme pour le tabac, mieux vaut connaître les risques auxquels on s’expose si on en consomme, ou dans l’idéal protéger ses poumons en se faisant des infusions. Un moyen de profiter des bienfaits des plantes, sans abîmer sa santé.

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