Le 4 mars 2020, la première Nuit de la solidarité dressait un état des lieux de la très grande précarité à Strasbourg grâce à une action de recensement exceptionnelle des personnes sans abri ou sans domicile. Un an après, le collectif d’associations à l’origine de l’événement lance un appel aux collectivités pour une mobilisation contre la précarité sur le long terme. On a rencontré Gabrielle Ripplinger, directrice de la Cloche Grand-Est et porte-parole du collectif, pour en savoir plus.


Il y a un an, 26 associations strasbourgeoises réunies en collectif organisaient la première Nuit de la solidarité à Strasbourg. Quel était l’objectif de cette action ?

Il y en avait plusieurs. Le premier, c’était d’avoir une photographie la plus précise possible à un instant T de l’état du sans-abrisme à Strasbourg : combien de personnes n’étaient pas du tout hébergées, combien n’étaient pas du tout prises en charge ? Combien avaient fait des demandes pour l’être, combien non ? Au delà de ça, il y avait aussi une démarche plus globale de double recensement des personnes sans-abris, pas du tout hébergées, et des personnes sans domicile, hébergées de manière précaire. Car c’était quelque chose qui nous était souvent reproché par nos interlocuteurs : ne pas avoir un chiffre stable pour quantifier ces problématiques.

Le deuxième objectif était de créer une dynamique inter-associative autour de la très grande précarité à Strasbourg. Ce qui a bien fonctionné puisque nous étions une trentaine d’associations à porter ce projet. Nous souhaitions aussi sensibiliser le public aux questions du sans-abrisme et de très grande précarité. C’est pourquoi la Nuit de la solidarité était ouverte à tous bénévoles. Nous avons reçu et formé plus de 300 bénévoles à l’aller-vers, c’est-à-dire à une certaine posture d’écoute vis-à-vis des personnes sans domicile.

Le dernier objectif, enfin, était d’interpeller les institutionnels et notamment les candidats à la municipalité de Strasbourg sur question du sans-abrisme. Au lendemain de la Nuit de la solidarité, nous avions organisé une table-ronde à laquelle nous avions convié tous les candidats pour leur proposer de signer une charte de vingt engagements à tenir pendant leur mandat.

Gabrielle Ripplinger, directrice de la Cloche Grand-Est et porte parole du collectif strasbourgeois de La Nuit de la solidarité.
© A.Me/ Pokaa


Qu’en avez-vous appris ?

La Nuit de la solidarité nous a permis de constater qu’il manquait environ 1000 places d’hébergement. Il y a un manque de places évident. Qui plus est, les dispositifs sont sous-dimensionnés. L’absence de prise en charge spécifique pour les personnes en demande d’asile les conduit à se tourner vers les dispositifs de droit commun, ce qui sature le système de mise à l’abri ou d’hébergement provisoire par le 115.

Cette action nous a aussi confirmé qu’il y a une inadéquation entre l’offre d’hébergement et la demande. Un certain nombre de personnes ne souhaitent pas ou plus faire appel au 115 parce qu’ils ne peuvent pas y aller avec un animal de compagnie, avec leur compagnon ou leur compagne, leurs enfants… ou parce qu’ils ne veulent pas être hébergés en collectivité.

Dans la nuit du 4 au 5 mars 2020, plus de 300 bénévoles sont allés à la rencontre de personnes sans abri ou sans logement. © Thibault Vetter


Un an après, vous faîtes le constat que les 20 engagements qui avaient été pris par Jeanne Barseghian n’ont pas tous été tenus. Qu’est-ce qui manque aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui vous semble urgent ?

Il faut d’abord dire qu’il y a quatre engagements de tenus à ce jour. Comme mettre fin à l’arrêté anti-mendicité ou faire appliquer la déclaration des droits des personnes sans-abris. Il y en a également une dizaine qui sont en cours d’exécution, sur lesquels des groupes de travail réfléchissent.

Mais un an après la Nuit de la solidarité, nous notons des faiblesses dans le travail entre les collectivités. À notre sens, le partenariat entre la Ville, l’Eurométropole, la Collectivité européenne d’Alsace et l’État est globalement inexistant. Nous demandons à ce qu’il y ait un effort de transparence car aujourd’hui, les collectivités se renvoient la balle en termes de responsabilité et de champ de compétence, ce qui nous fait perdre beaucoup de temps. On irait bien plus vite si elles travaillaient en bonne intelligence entre elles, et avec nous, associations. On trouve que ça patine et manque un peu d’opérationnel. On demande aussi à ce qu’il y ait un vrai travail qui soit mené sur le mobilier anti-SDF car pour le moment ce n’est pas le cas non plus.

Pour faire face à l’augmentation de la précarité, les associations strasbourgeoises ont intensifié leurs maraudes.
© Anaïs Rostaqi


Qu’est ce qui bloque selon vous ?

Je dirais que le temps joue pour commencer. La nouvelle municipalité est arrivée il y a un peu moins d’un an et une partie des vingt engagements sont déjà tenus ou en voie de l’être. C’est encourageant. Pour le reste, nous serons attentifs à ce qui va être fait dans les cinq années à venir.

Ce qui a sans doute créé des blocages également, c’est le fait que ces engagements ont été pris début mars 2020. Entre temps, il y a eu une épidémie, des confinements… Ça a peut-être fait changer la boussole des priorités et c’est normal. La précarité augmente, les phénomènes de très grande précarisation augmentent aussi. Il a fallu avoir des réponses urgentes et immédiates à des problèmes auxquels on n’était pas du tout préparés.


Un an après la première Nuit de la solidarité organisée par les associations, quel état des lieux faites-vous de la précarité à Strasbourg aujourd’hui ?

Nous notons déjà que des places ont été créées, et qu’il y a des appels à projet en cours pour en créer de nouvelles, ce qui est très encourageant. Nous estimons toutefois qu’il manque encore 600 places. Pour arriver à ce calcul, nous avons additionné les 200 personnes dont la demande d’hébergement est non pourvue chaque semaine en appelant le 115, les 200 personnes actuellement en campement ou en squat, et les 200 personnes qui ne font plus du tout appel au 115.

Nous arrivons à un total de 600 personnes qui n’ont pas du tout de solution d’hébergement. Et il faut rajouter à ce chiffre toutes les personnes qui sont logées de manière très peu pérenne : en hôtel, dans un centre d’hébergement d’urgence…. et tout le public invisible logé par des tiers, de la famille plus ou moins éloignée, des compatriotes…

Ce que nous constatons en termes de précarité aujourd’hui à Strasbourg, c’est qu’il n’y a pas vraiment eu d’amélioration de la situation puisque le nombre de places manquantes est à peu près équivalent à celui qui manquait l’an dernier, alors même qu’il y a des places qui ont été créées et qu’il y a eu un énorme effort de mise à l’abri qui a été consenti pendant le premier confinement. C’était une mise à l’abri qui n’était pas forcément satisfaisante d’un point de vue qualitatif dans le sens ou les gens qui ont été mis à l’abri à l’hôtel n’avaient pas de cuisine, étaient souvent très excentrés, n’avaient même pas de micro-onde… Et pas d’accompagnement social. Mais quand même, ces places ont été débloquées alors que cela faisait dix ans qu’on nous disait qu’il n’y a pas d’argent pour.

Ce qu’on constate aussi à notre échelle d’acteurs associatifs, c’est que le nombre de personnes qui viennent solliciter notre aide augmente de manière assez continue depuis le début de la crise. Il y a des publics assez nouveaux qui apparaissent : des étudiants, des femmes isolées, des familles… Tous les gens qui étaient un peu à la limite de la pauvreté avant et qui, parce qu’ils ont perdu un job en intérim, un mi-temps, un job d’été, se retrouvent vraiment dans des situations critiques.

La dernière chose que nous avons constatée – et qui existait déjà avant mais s’est renforcée – c’est le sentiment d’isolement des gens. Les personnes que nous accueillons à la Cloche par exemple témoignent d’un isolement très important. À titre personnel, cela m’inquiète pour la suite. Ils perdent un peu pied dans leur quotidien. J’ai peur que cela suscite à termes des états dépressifs et des tentatives de suicide. C’est quelque chose que nous voyons, que nous ressentons mais sur lequel nous avons du mal à agir aujourd’hui en raison des mesures sanitaires.

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