Aiguës ou inscrites dans la durée, les crises se sont multipliées, amoncelées ces dernières années. Leurs conséquences sociales et psychologiques interrogent : peut-on s’y habituer ? La succession des crises peut-elle nous rendre plus résistants et plus résilients vis-à-vis de celles à venir ? Éléments de réponse avec des chercheurs et psychologues que nous avons contactés.


D’abord il y a le choc, celui qui chasse toute forme de pensée. Celui qui laisse hébété devant la survenue de l’événement. Ensuite, la prise de conscience. Non, on ne rêve pas. Oui, c’est bel et bien arrivé. Et parfois, lorsque les choses durent, la tentative d’adaptation, plus ou moins réussie. Vivre avec. Vivre malgré. Ou survivre en attendant un retour à la normale.

Attentats, épidémies, confinements, couvre-feu, et autres actualités violentes. Ces dernières années nous ont précipités d’une crise à l’autre. Celle que nous traversons s’inscrit dans la durée, sa fin semble encore loin et incertaine. Pourtant, les scientifiques alertent : il y en aura d’autres dans un avenir proche. D’autres épidémies, d’autres problèmes sociaux, économiques et environnementaux d’envergure. Si les crises semblent devoir se succéder de plus en plus rapidement dans les années à venir, la question se pose : finira-t-on par s’y faire ? Au point peut-être, de ne plus y prêter attention…

© Martin Lelièvre / Pokaa


« C’est la crise ! » : de quoi parle-t-on au juste ?

Le mot crise vient du grec krisis, mot qui associe les notions de jugement et de décision. C’est, notamment, « l’action de décider ». Ce qui en latin donna crisis : la phase décisive d’un problème de santé. Pendant longtemps, ce mot renvoie à la maladie – et plus particulièrement à l’épilepsie puis à l’hystérie – avant de s’étendre au-delà du champ médical pour désigner la phase critique de n’importe quelle situation. À savoir, un moment clé où le tri se fait, où un changement profond s’opère.

Largement popularisé et utilisé par la presse quotidienne nationale dans la seconde partie du XXe siècle, ce mot est aujourd’hui entré dans le langage courant. On parle de crise d’adolescence, de crise de la quarantaine ; on dit qu’on pique une crise, voire carrément, que l’on crise en langage familier. Une dispute ? C’est la crise. Une situation difficile à gérer en entreprise ? C’est la crise.

En résulte « un problème de terminologie du mot crise », pour Thomas Meszaros, directeur scientifique de l’Institut d’études des Crises et de l’intelligence économique et stratégique et maître de conférences en sciences politiques à Lyon III. « C’est un mot qu’on utilise aujourd’hui à toutes les sauces. Lorsqu’il y a un enjeu majeur et une urgence, on a tout de suite tendance à parler de crise. Mais la crise ce n’est pas juste un enjeu et une urgence, c’est une urgence et une gravité. »

Pour caractériser une crise, il faut aussi prendre en compte la gestion, ou plutôt l’absence de gestion de l’événement. « C’est le moment où les structures de décision ne sont plus outillées pour gérer la situation », poursuit le chercheur, citant l’arrivée du virus en France et le premier confinement comme des exemples parlant de ce genre de situation. « Les organisations, les institutions et les décideurs essaient de s’adapter à un ordre qu’ils ne connaissent pas pour accompagner ce changement. Mais il faut bien se rendre compte que c’est difficile pour eux, au même titre que pour toutes les personnes qui vivent la crise. »

© Samuel Compion / Pokaa


Créativité et solidarité, les outils de gestion de la crise

Par définition, la crise est inédite, exceptionnelle. « On ne s’habitue pas aux crises, sinon, ce ne sont plus des crises », détaille Thomas Meszaros, qui juge que l’empilement des crises de ces dernières années, et de celles à venir, pourrait constituer une crise en tant que telle. Si l’on ne peut s’y habituer, on peut toutefois s’y préparer de manière à passer plus rapidement de l’état de crise, lors de la survenue d’un évènement majeur et inédit, à celui de sa prise en charge. Comme une forme d’entraînement. « C’est toute l’importance de la gestion de crise qui invite à imaginer plusieurs scénarios, souligne le chercheur. On n’y est sans doute pas assez formé aujourd’hui. »

Sortir d’une crise nécessite de la créativité et de la coopération. « On ne peut pas être résilients tout seul, cela implique de la solidarité, poursuit Thomas Meszeros. Pour qu’une société soit résiliente, il faut qu’elle évite le repli sur elle-même. On l’a vu avec la crise covid : c’est l’un des risques face aux discours alarmants. » L’empilement des crises rend même les sociétés plus vulnérables selon lui. Les nouvelles technologies et la facilité avec laquelle les personnes et les informations circulent aujourd’hui facilitent la survenue de crises à grande échelle. Mais ces éléments favorisent aussi une coopération globale, essentielle pour résoudre les crises rapidement. « La crise orchestre la transition d’un état vers un autre. Soit un retour à la normale, soit la mise en place d’un ordre nouveau auquel il faut s’adapter », conclue le chercheur.


Stress de crise et crises de stress

Ce qui est vrai pour la société l’est-il également pour les individus qui la composent ? En psychologie, crise et stress sont intimement liés. Mais deux formes de stress sont à distinguer. Les situations brutales et violentes confrontent à un stress aigu. « Lorsqu’un sujet est mis en danger de mort, la réaction est immédiate. », détaille Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg, intervenant également en cellule médico-psychologique d’urgence. « Il est alors confronté à plusieurs états possibles : fuir, attaquer, ou rester paralysé. Mais il faut bien se rendre compte que c’est animal. Ce stress aigu court-circuite la pensée, c’est après la réaction physique que l’on commence à penser les choses. » Pour les personnes confrontées à ce type de stress, comme les survivants du Bataclan, c’est le moment des interrogations profondes : comment a-t-on pu laisser un proche derrière soi pour s’enfuir ? Comment a-t-on pu piétiner d’autres personnes ? « C’est la crise traumatique post-stress, et non le stress post-traumatique, comme c’est souvent mal traduit », poursuit la chercheuse.

L’autre forme de stress auquel on peut être confronté, lors d’une crise qui dure notamment, est le stress chronique. Cumul des situations de stress. « C’est assez contre-intuitif, mais en tant qu’humain, on ne s’habitue absolument pas à vivre crise sur crise, intervient Marie-Frédérique Bacqué. On sait qu’au bout d’un moment, plus ou moins long en fonction des soutiens, on arrive à un point d’effondrement. »

Lendemain de l’attentat de Strasbourg © Martin Lelièvre / Pokaa

Le stress chronique revient à subir « des à-coups anxiogènes », et le cumul de ces crises d’angoisse entraîne un état dépressif, composé notamment de sentiments de culpabilité et de dévalorisation. À l’heure actuelle, les soignants sont particulièrement concernés par ce type de dynamique, car « soumis à un cumul de charges, physique et morale ». De quoi rendre pessimiste quant à la crise que nous traversons actuellement, maillées de périodes plus ou moins anxiogènes en fonction de l’évolution de la situation sanitaire. Mais il ne faut pas être fataliste pour autant : des outils existent.


Créer du lien et mettre des mots sur ce que l’on vit

« La première étape pour faire face, c’est la prise de conscience, poursuit Marie-Frédérique Bacqué. Se dire « Là, je suis débordée. » » C’est ce qui conduit à demander de l’aide. Et aussi trivial que cela puisse sembler, c’est l’un des outils à considérer pour traverser une crise. Autre élément important : garder du lien, car « la relation avec l’autre est quelque chose de protecteur dans les situations de crise », insiste la chercheuse. Enfin, il faut parler. « L’être humain est avant tout un être de parole. C’est ce qui nous permet de nous abstraire d’une situation lorsque quelque chose nous arrive. Ce processus de mise en mot est inné, et protecteur. » Marie-Frédérique Bacqué va même plus loin en considérant que « la parole est un outil de sortie de crise ». « Même parler tout seul ça aide, détaille-elle. Ce qui compte, c’est d’aller au plus près de ce que l’on ressent. »

© Laurent Khram

Même virtuel, le lien social est protecteur. C’est ce que souligne une étude conduite aux États-Unis, en France, à Hong-Kong et en Corée du Sud entre mars et juillet 2020, sur les conséquences de la distanciation sociale sur la santé mentale. Elle tend à démontrer qu’être jeune, se sentir très préoccupé par la situation liée au covid, et être isolé socialement sont des facteurs de détresse psychologique, bien plus que les mesures de distanciation elles-mêmes. Une autre étude à paraître et menée pendant le premier confinement par Anne Giersch, psychiatre et directrice d’une unité de recherche de l’Inserm à Strasbourg, souligne elle aussi le lien entre sentiment d’isolement et détresse psychologique. « Les contacts sociaux font baisser les symptômes de dépression, d’anxiété et de stress », explique-t-elle.

Solidarité, coopération, tolérance, écoute, intelligence collective… S’il semble impossible de pouvoir s’habituer aux crises, à l’échelle de la société ou de ses individus, leur succession nous enseigne au moins une chose : nous avons plus que jamais besoin des autres.

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