Matthieu Mark est facteur de handpan. Il conçoit cet instrument parfois encore mal connu dans son atelier à Hoerdt. Une passion qu’il partage avec d’autres artisans au sein de la coopérative Shellopan et qu’il a développé années après années.


C’est dans une maison de Hoerdt, avec pour seule voisine la voie ferrée, que Matthieu s’est installé. Une nécessitée pour pouvoir dompter l’acier sans agresser d’autres tympans que les siens. Son domicile et son atelier ne font qu’un ici, loin de tous. A l’intérieur, dans une pièce chauffée et abritée de la lumière, le produit de ses heures de travail s’expose sur de hautes étagères bois. Des handpans, nombreux, qui attendent de rencontrer leur propriétaire.

Le handpan est une percussion en métal, ayant une forme arrondie et convexe. Il s’agit d’un descendant du steelpan, un tambour d’acier de forme, lui, concave et originaire de Trinité-et-Tobago dans les Caraïbes. Fabriqués à partir de fûts en métal, les groupes nommés steelbands jouent de ces derniers à l’aide de mailloches depuis les années 1940. En l’an 2000 les Suisses de l’entreprise PANArt eurent l’idée de s’inspirer de ces steelpans pour créer un nouvel instrument jouable avec les mains : le hang (marque déposée par la société). Une communauté de passionnés fit finalement évoluer ce nouvel instrument désormais plus largement appelé handpan. Il produit un son envoutant, « c’est un instrument qui retourne le cerveau », commente Matthieu.

Steelpan, instrument ayant inspiré le handpan. © Mathilde Piaud pour Pokaa


De la science, de l’art et du travail manuel

Matthieu était informaticien quand il a découvert les créations de PANArt. « L’idée au début était d’en faire pour moi. Mon projet a démarré en 2008 et les premiers que j’ai montrés c’était en 2014, ça donne une idée du temps qu’il m’a fallu », se souvient l’artisan. Il s’exerce alors d’abord sur un ustensile surprenant : « Pour apprendre il me fallait de la matière pas chère, je prenais des woks Ikéa ». Le tout premier d’entre eux est, aujourd’hui encore, suspendu à la porte de l’atelier.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Entre deux anecdotes, Matthieu attrape l’un des handpans et c’est avec une légèreté déconcertante que ses doigts viennent choquer le métal. Fermant de temps à autres les paupières, il semble porté par la musique qu’il improvise. « C’est un instrument très intuitif. Il est fait pour les musiciens et les non musiciens. Je conseille souvent de ne pas prendre de cours dans un premier temps. Chacun a, en lui, une musique intérieure. A la limite, ce qu’on peut travailler c’est la rythmique. », raconte le facteur de handpans, qui n’était, lui même, pas musicien.

C’est à force de pratique, d’entraînement mais aussi de lectures que Matthieu a découvert le monde du handpans. “ Il a fallu comprendre la littérature scientifique sur le sujet ”, détaille-t-il en sortant de l’étagère un pavé de plusieurs centaines de pages pleines de formules mathématiques. C’est un idéal d’activité pour moi. Ça regroupe la science, l’art et le travail manuel. Et l’artisan est en perpétuel apprentissage. “La passion se teste par la motivation à se renseigner”, dira-t-il un peu plus tard.

© Mathilde Piaud pour Pokaa


Des instruments uniques

La première étape de fabrication se passe dans l’atelier au fond du jardin. Matthieu se fournit en acier en France, parfois avec quelques difficultés. Les plaques sont embouties dans une entreprise de prototypage industriel à Orléans, pour lui donner sa forme convexe. « J’ai conçu l’outil avec eux« , explique-t-il. La suite se passe ici, à Hoerdt. Mais là aussi il a fallu inventer des outils ou plutôt les détourner de leur usage habituel. « La presse, c’est un outil de carrossier transposé, ça une monteuse de pneu et là une jante de camion coupée« , détaille Matthieu en traversant l’atelier, avant de commencer à marteler la tôle avec un marteau pneumatique. Une fois les fossettes formées, l’acier martelé et un premier passage au four notamment pour définir la couleur (par oxydation de surface), place à la partie artistique.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Matthieu poursuit le travail dans sa maison. C’est à la main qu’il vient maintenant marteler méthodiquement la moitié d’instrument. Pour l’accorder, en fonction de la gamme choisie, Matthieu se fit à son ouïe mais pas seulement. « J’ai développé mon oreille mais je suis aussi obligé d’utiliser mes yeux « , explique-t-il en désignant un stroboscope et un ordinateur muni d’un logiciel analyseur de spectres audios. L’artisan cherche alors l’harmonie globale de l’instrument. « Le timbre de l’instrument c’est son caractère. Chaque instrument est unique, c’est impossible de le reproduire à l’identique.« 

Matthieu produit près de 50 instruments par an, dont la moitié sont des commandes. Ils sont vendus entre 1000 et 3000 €. « Ce sont des instruments faits sur mesure. On discute de la gamme, du style de jeu, du timbre recherché « . Et l’autre moitié du temps ? « Je le garde pour le travail créatif : développer de nouvelles gammes, de nouveaux sons« , partage-t-il. Et si parfois certaines créations lui plaisent particulièrement, « je n’ai jamais réussi à garder un instrument même si certains, j’ai du mal à les laisser partir « , affirme-t-il.


Travail en coopérative

Les acheteurs potentiels viennent directement ici, tester les instruments.. « Chaque instrument fait ressentir une émotion, a un caractère. Mais je me retiens de dire ce que j’en pense pour ne pas influencer la personne qui l’essaie. C’est à chacun de créer son histoire, comment l’instrument entre dans sa vie« , assure l’artisan, qui reçoit maintenant beaucoup plus difficilement en raison de la crise sanitaire. « A une époque il y avait des gens qui venaient de l’étranger, comme des japonais. Ils ne parlaient pas un mot de français et arrivaient à la gare de Hoerdt, un peu perdus« , sourit-il.

Matthieu le répète, il aime partager. Il a enseigné son savoir-faire jusqu’en Inde et apprécie particulièrement rencontrer d’autres passionnés.  » Une partie de la magie de la musique c’est de jouer à plusieurs « . Alors l’artisan a décidé de partager ses outils de production en les mettant en commun avec deux autres artisans. Pour ça, il a fondé la coopérative Shellopan, largement inspiré par son investissement passé dans l’économie solidaire. Chaque membre est indépendant et reverse une partie de son chiffre d’affaire à l’entité commune. Mais si les outils sont les mêmes, les instruments ne le sont pas : “ Chacun a sa touche, la touche artistique ça ne s’apprend pas”, avance Matthieu.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

Désormais Matthieu n’attend plus qu’une chose : la fin de la crise sanitaire pour, de nouveau, pouvoir partager sa passion et sa musique avec d’autres adeptes à travers le monde. En attendant Matthieu ne manque pas de travail, les amateurs de l’instrument sont de plus en plus nombreux.  » Avec le confinement, beaucoup de particuliers ont du temps et ont été privés d’autres loisirs « , constate Matthieu pour conclure.

© Mathilde Piaud pour Pokaa

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