Pour soutenir les professionnels de la culture qui occupent le théâtre de l’Odéon à Paris, depuis mardi soir, environ 50 étudiants du TNS vivent dans leur école de théâtre renommée. Coordonnés avec d’autres occupants de lieux de culture dans toute la France, ils projettent de nombreuses actions militantes. Reportage.


Une centaine de personnes sont rassemblées devant le Théâtre National de Strasbourg (TNS), ce vendredi 12 mars à 13h. C’est le « forum » organisé par les étudiants de l’école du TNS, qui a lieu pour le troisième jour d’affilé à la même heure. « Dans le but de prendre part au mouvement initié à Paris, avec l’occupation du théâtre de l’Odéon » par des professionnels de la culture, ils sont une cinquantaine d’élèves à vivre et à dormir dans le théâtre strasbourgeois depuis le mardi 9 mars.

L’objectif : faire pression sur le gouvernement pour demander, notamment, « la réouverture des lieux de culture » et « la prolongation de l’année blanche », qui consiste en l’indemnisation de l’ensemble des intermittents jusqu’au 31 août 2021 pour l’instant. Plus généralement, les militants demandent aussi l’élargissement de ce dispositif à « tous les travailleurs précaires ».

© Thibault Vetter / Pokaa

« Tous les magasins sont ouverts mais les théâtres doivent rester fermés »

Kadir, étudiant comédien de la prestigieuse école, est « sidéré devant l’absence de logique » des mesures gouvernementales : « En ville, tous les magasins sont ouverts. Les gens sont collés les uns aux autres dans les transports en commun. Mais par contre, les théâtres, eux, doivent rester fermés à tout prix ? C’est absurde. On peut tout à fait imaginer un dispositif sanitaire qui permette aux spectateurs de venir. Et là on ne parle que du théâtre mais c’est vrai pour les autres activités artistiques. Combien de personnes se retrouvent sans activités et dans une précarité matérielle et psychologique grandissante à cause de l’interdiction de leur activité ? »

Thibault Vetter / Pokaa

Sous des applaudissements soutenus, les élèves réalisent une danse accompagnée de cris. Elle exprime de la joie mais aussi de la colère et de la détermination. Puis s’en suit un débat mouvant. Tous les présents, dont une cinquantaine de personnes extérieures au TNS, peuvent participer. Au micro, une jeune femme demande : « Pensez-vous que la situation du monde culturel serait la même si les hôpitaux avaient plus de moyens ? ».

« La culture, c’est vital »

Celles et ceux qui pensent « oui » doivent aller d’un côté, les autres doivent aller en face. Puis les personnes qui le souhaitent peuvent s’exprimer. Pour certains, c’est évident, si les hôpitaux avaient pu prendre en charge les malades sans être débordés rapidement, les autres domaines auraient été moins touchés. Mais une élève du TNS rétorque : « Ça fait longtemps que la culture est menacée par de nombreuses coupes budgétaires. La Covid n’a fait qu’accélérer le processus. »

Une autre personne prend la parole : « La culture, c’est essentiel, c’est vital. » Elle rapporte une conversation qu’elle a eue avec une vieille dame qui lui disait que tout ce qui la maintient en vie depuis la pandémie, c’est l’art. Et une étudiante de poursuivre : « J’ai peur que plus tard, quand je passerai dans cette rue, je me rappellerai qu’ici, il y avait un théâtre, et que ça soit du passé. »

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Porter la voix des professionnels de la culture

Maxime, étudiant en littérature, se prête au jeu du débat mouvant. Il confie : « C’est une bouffée d’oxygène d’être ici ! De rencontrer des gens et de voir que certains se mobilisent. » Jonathan, étudiant du TNS, explique que « l’objectif de cette mobilisation, c’est aussi de porter la voix des autres étudiants et des professionnels de la culture ». Kadir ajoute : « Nous, on a la chance d’aller encore en cours. Ce sont les professionnels de la culture qui sont les plus touchés comme ils ne peuvent plus rien faire. On cherche à leur donner la parole et à créer le contact. »

Pour clôturer le rassemblement, un peu avant 14h30, Kadir, rempli d’émotions, déclame le texte « Une fête d’art », du dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca : « Le théâtre est un des instruments les plus expressifs, les plus utiles à l’éducation d’un pays ; le baromètre qui enregistre sa grandeur ou son déclin. Un théâtre sensible et bien orienté à tous ses niveaux, de la tragédie au vaudeville, peut transformer en quelques années la sensibilité du peuple. Tandis qu’un théâtre dégradé, où le sabot fourchu remplace les ailes, peut gâter et endormir une nation entière. Le théâtre est une école de larmes et de rire, une tribune libre où l’on peut défendre des morales anciennes ou équivoques et dégager, au moyen d’exemples vivants, les lois éternelles du cœur et des sentiments de l’Homme. »

© Thibault Vetter / Pokaa

Une mobilisation nationale qui se coordonne

Le rassemblement touche à sa fin. Juliette et Gabriel, qui dorment aussi au TNS depuis trois jours, s’apprêtent à retourner en cours. Leurs journées sont très intenses avec le cumul de la lutte et de leur cursus. Juliette raconte que les occupants se sont organisés en groupes : « il y a des pôles pour la communication, le lien avec la direction, la sécurité et le ménage ou encore les actions. Pour le moment, la vie en collectif se passe bien. »

© Thibault Vetter / Pokaa

Et ce n’est que le début. « On a des assemblées générales tous les jours et on se coordonne avec les étudiants et les professionnels mobilisés des autres villes de France, » assure Gabriel. Outre Paris et Strasbourg, des lieux de culture sont investis par des occupants à Montpellier, Lille, Rennes, Saint-Etienne, ou encore Lyon depuis cette semaine. Sur un tract distribué massivement, les nouveaux habitants du TNS annoncent que ce mouvement continuera « jusqu’à une réponse concrète du gouvernement ». Ils communiquent grâce au compte Instagram ouverturesssentielles.

Dans l’après-midi du mercredi 17 mars, à partir de 14h, les étudiants comptent manifester en constituant une longue file d’attente qui partira du TNS et qui ira jusqu’à la place Kléber, « pour montrer que les gens attendent la réouverture des salles », ironise Jonathan.

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