Il existe à Strasbourg et dans ses environs des hommes et des femmes dont les métiers, souvent manuels, perpétuent les traditions. Des métiers autrefois courants mais que le temps raréfie peu à peu. Parmi eux, il y a Nicolas, rémouleur itinérant sur les routes bas-rhinoises.


« Ça me rappelle quand j’étais toute petite, le rémouleur arrivait dans le village avec sa carriole, en faisant sonner la clochette. » Ce samedi matin, ils sont nombreux sur la petite place de Grisheim-sur-Souffel à venir rencontrer Nicolas Risser, poussés par la curiosité et une pointe de nostalgie. Le camion de l’artisan, une édition limitée en hommage à la légendaire camionnette Type H de Citroën, nous replonge quelques années en arrière. Derrière le comptoir du véhicule aménagé sur-mesure, Nicolas, 38 ans, chemise à carreaux et casquette plate vissée sur la tête, accueille chacun avec chaleur et authenticité. Le vent froid qui souffle ce jour-là, porte son rire et sa voix jusque dans les ruelles voisines.

© Mathilde Piaud / Pokaa

Nicolas a créé l’atelier du rémouleur en septembre 2019 et a commencé à arpenter les villages bas-rhinois en août 2020, une fois les clefs du camion en poche. Il s’installe, comme aujourd’hui, sur les places des communes, mais se rend aussi chez les particuliers ou encore les professionnels, qu’ils soient bouchers, restaurateurs (beaucoup moins nombreux en ce moment), coiffeurs ou quiconque aurait besoin de ses services. À l’arrière de son fourgon, prévu à l’origine pour être un food-truck, chaque centimètre est optimisé. Son atelier entier tient dans ces quelques mètres carrés.

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Un réflexe disparu

Depuis 9h ce matin, les griesheimois viennent déposer leurs couteaux de cuisine mais aussi leurs sécateurs et tailles-haies, arrivée soudaine des rayons du soleil oblige. Nicolas les affûte un par un, consciencieusement. « Ils sont tous neufs ces couteaux là, je les ai acheté en 77 », rigole un des habitants venu déposer quelques vieilles lames. « On nous amène souvent des vieux couteaux de famille. Les gens racontent par exemple qu’ils voyaient déjà leur grand-mère les utiliser. » Certains n’ont pas été affûtés depuis des années. « Les gens n’y pensent pas forcément, ils passent leur temps à dire « ce couteau ne coupe plus », mais ne font pas la démarche. , ils passent et me voient, alors ils me les déposent»

© Mathilde Piaud / Pokaa

Parfois, des objets bien moins conventionnels se retrouvent dans les mains de l’affûteur. « Récemment j’ai été chez une artisan, facteur de flûtes à bec. Je ne connaissais pas, ce sont souvent des outils faits mains. On a travaillé ensemble, elle testait, je rectifiais. On échange, c’est enrichissant. » Et lorsque Nicolas se retrouve dans l’impasse, il interroge ses homologues sur un groupe Facebook dédié, où les professionnels se soutiennent.

« On doit être 300 environ en itinérance en France ». Pourtant, le métier est parfois inconnu des plus jeunes. « On me dit souvent que c’est un métier qui a disparu, mais ce n’est pas vrai, c’est le réflexe d’affûter et d’entretenir ses outils qui a disparu. C’est plus facile de racheter quand ça ne marche plus. »

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Redorer le blason de la profession

Selon Nicolas, ils ne seraient plus de deux dans le Bas-Rhin. Cet ancien chef de cuisine avait, lui, cette idée qui le taraudait depuis un moment. « J’ai eu un pépin de santé et j’ai voulu changer de voie. J’avais l’idée en tête depuis longtemps, elle est revenue au bon moment.» Pour ça, le bas-rhinois a suivi une formation dans le Gers. « On était que trois pendant cette formation, avec un Suisse et un Luxembourgeois ».

S’il ne vit pas encore totalement de son activité, Nicolas croit en son travail. De plus en plus de Français sont sensibles à la limitation des déchets et à la nécessité de prolonger la vie des objets plutôt que de les changer. « Pour ma planète, je ne jette pas, j’affûte », clame le logo de l’artisan, floqué sur le camion. « Je ne suis pas super écolo mais avec un minimum de bon sens on sait qu’on ne peut pas continuer comme ça. De plus en plus de gens préfèrent s’acheter un bon couteau qu’ils vont pouvoir garder. »

© Mathilde Piaud / Pokaa

L’autre motivation de Nicolas, c’était de changer l’image de sa profession. « Je suis parti d’un constat : l’affûtage n’avait pas forcément une image glamour. Je voulais redonner ses lettres de noblesse à la profession, redorer le blason. » Et pour ça rien n’est laissé au hasard : établi parfaitement rangé, travail minutieux et image de marque soignée. « Je veux vendre quelque chose de sérieux, de propre. En cuisine je travaillais dans des établissements haut de gamme, j’ai voulu garder cet aspect. »


Affûter, mais aussi créer du lien

Et ça semble fonctionner. Le passage est incessant sur la place, où un food-truck s’est également installé. À 14h, Nicolas doit refuser des commandes, une décision difficile pour l’artisan. « Je ne suis même pas sûre de pouvoir terminer tout ce que j’ai reçu depuis ce matin », s’excuse-t-il. Ce premier passage dans la commune est une réussite, il lui faudra revenir. « Je pourrais revenir en avril puis, après, tous les trois ou quatre mois je pense que c’est pas mal », constate-t-il auprès des élus de la municipalité venu lui rendre visite. « C’était un test, se réjouit Pierre Oster, conseillé délégué. On avait vu ça dans le journal, on s’est dit que c’était une bonne idée, un peu atypique. Vous voyez comme ça crée du lien ! ». En effet, au pied du camion les habitant.e.s se croisent, échangent quelques paroles parfois même certains souvenirs.

« Je vais pouvoir de nouveau me couper les doigts », rigole une cliente de Hoenheim, venue déposer ses couteaux un peu plus tôt ce matin, à vélo. Il n’en fallait pas plus à Nicolas, pour dégoter son ultime atout communication : la boite de pansements, aux couleurs de l’entreprise.

Chaque fois qu’un.e client.e vient récupérer ses biens, Nicolas joue les démonstrateurs. Les lames de couteaux viennent fendre sans aucune difficulté les feuilles de papier prévues à cet effet. « Ma femme est institutrice, ce sont des feuilles destinées à la poubelle alors je les récupère. Toujours dans cette idée d’exploiter les choses au maximum. »

© Mathilde Piaud / Pokaa


Le soir, Nicolas reprendra la route, savourant la liberté de cette nouvelle vie. Celle de travailler quand il le souhaite et de pouvoir consacrer du temps à ses deux enfants. La Covid a, certes, freiné son développement mais l’artisan continue de faire des projets. Récemment, il a rencontré sur les réseaux sociaux un jeune ingénieur en traitement des métaux, avec pour projet la création d’un couteau universel. Aux côtés de quatre autres collaborateurs, ils ont conçu ensemble ce nouvel outil, fabriqué en France, de manière artisanale. Peu surprenant, comme de nombreux artisans Nicolas aime créer et apprécie les objets qui ont une histoire. Sa vision du métier va donc bien au-delà de l’affûtage : « Il ne s’agit pas juste d’affûter du couteau au kilomètre, ça n’aurait pas d’intérêt. »

© Mathilde Piaud / Pokaa

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