« C’est fou qu’une petite nana comme toi arrive à porter ses bags de vinyles », « Encore une meuf qui se sert de sa poitrine pour réussir dans la musique ! », « T’envoies sacrément du lourd pour une go »… Ces phrases, elles sont devenues récurrentes et presque banales dans le milieu de la fête et de la musique électronique (quand il y avait encore un milieu). On est bien loin des fondamentaux de cette culture qui revendiquent pourtant des valeurs de tolérance et d’ouverture.


Pointer du doigt le sexisme ordinaire dans nos soirées, c’est la mission que s’est confié le compte Instagram « Tu mixes bien« , suivi par quelque 2 000 abonnés. À l’origine de la démarche, des DJs et productrices strasbourgeoises qui compilent sur le réseau social des témoignages aberrants. Des posts qui font mal aux yeux, mais qui mettent un coup de projecteur nécessaire sur les dessous d’un milieu pas si ouvert qu’on le pense. En scrollant, on découvre des citations toutes plus effarantes les unes que les autres. On prend alors conscience de cette vérité, de ces phrases auxquelles certain(e)s ne portent même plus attention, qui font partie du paysage. L’initiative s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement de lutte plus large comme #metooforthemusic, dont le but est d’inciter une libération de la parole au sein de l’industrie musicale, française en l’occurrence. On a posé quelques questions aux filles derrière ce projet salutaire.



Parlezmoi un peu de l’initiative de départ, de la création du compte. C’est qui ? Pourquoi ? Quels étaient vos objectifs ?

L’initiative est née du fait que nous soyons concernées depuis longtemps par les problèmes relatifs au genre et au sexisme dans le milieu de la musique électronique. Nous l’avons d’abord été en tant que public, puis en tant qu’artistes. En effet, nous sommes un groupe de femmes à la fois DJs/productrices/musiciennes strasbourgeoises, évoluant dans cet environnement depuis quelques années. C’est justement de voir les choses depuis ce nouveau point de vue qui nous a fait réagir : le sexisme est présent indépendamment de notre statut et rôle dans le monde de la musique électronique, il est omniprésent. 

Nous pensons qu’il n’est pas pertinent de révéler nos identités individuelles pour l’instant, car pour nous, l’important est d’abord de mettre ce compte Instagram, son contenu et ses objectifs en avant. C’est-à-dire : recueillir les témoignages dans le but de visibiliser et dénoncer un sexisme ambiant. Ce que l’on a pu apprendre du mouvement #MeToo, dans la suite duquel nous nous inscrivons, c’est que les comportements et les mentalités n’évoluent que si on parle des problèmes présents. Sinon cela reste dans l’ombre, et bien que connu par une partie de la population, ce n’est pas considéré. 

Rassembler ces témoignages constituent donc pour nous l’occasion de révéler que même dans les milieux dits « ouverts » le sexisme ordinaire continue à trouver sa place. Notre objectif est de sensibiliser les gens sur les questions de discrimination liées au genre en dénonçant un système global. Le compte “Tu mixes bien pour une fille” a aussi pour but de faire évoluer les mentalités en déconstruisant les comportements et réflexions souvent déplacés auxquelles nous sommes trop nombreu.x.es à être confronté.x.es. Développer une réelle considération de ces problèmes dans le milieu permettra dans un premier temps aux femmes travaillant dans ces secteurs de refuser ces comportements et d’oser le dire, puis dans un deuxième temps nous espérons que cela pourra améliorer la situation pour iels et la façon dont iels sont considéré.x.es !


Quels ont été les premiers retours ? De la part du public, mais aussi des médias et du milieu (artistes, booker etc. ).  Et aujourd’hui ? 

Sur les réseaux, nous avons reçu dès le départ de bonnes réactions et beaucoup de remerciements de la part du public. Une grande majorité de ces messages bienveillants proviennent de personnes travaillant dans l’industrie, notamment d’artistes de tout genre, ce qui prouve l’importance de dénoncer ces comportements. 

On sent aussi dans les médias (Trax, Tsugi, RTBF, Le Bonbon Nuit etc…) un véritable soutien et une envie de porter la cause avec nous. Cet appui nous donne une visibilité non-négligeable, et permet de donner à notre message une plus grande portée. Les retours sont donc globalement positifs ! 

Mais bien sûr, quand on choisit d’évoquer ces sujets-là, on réceptionne aussi toujours des avis et commentaires négatifs voire virulents. C’est toujours déstabilisant de recevoir des critiques, mais c’est surtout déconcertant parce qu’il s’agit souvent de gens qui ne veulent pas entendre parler de ces sujets ou nient leur existence. On dirait parfois qu’on ne vit pas dans le même monde ! On voit donc bien qu’il est essentiel d’en parler, car ces sujets continuent de faire débat, alors qu’il s’agit de faits bien établis et généralement connus de la plupart d’entre nous. 

© Martin Lelievre / Pokaa


Avez-vous l’impression que les attitudes que vous dénoncez sont devenues banales pour certain(e)s en plus d’être omniprésentes dans le milieu de la fête et de la musique ? 

Ces attitudes ne sont peut-être pas “banales”, car la banalité tend à vouloir dire qu’elles sont acceptées. Par exemple, elles ne sont pas tolérées dans certains clubs, qui affichent des messages très clairs sur le sujet. 

Mais il est vrai que cela reste cependant “ordinaire”, ce genre d’attitude est courante, on s’en aperçoit avec tous les témoignages réceptionnés jusqu’à présent !

Il semble y avoir une attitude particulière concernant les sphères de la musique électronique, qui, comme elles appartiennent aussi au monde de la fête, ne sont pas traitées et perçues de la même manière par la société. Comme il s’agit du milieu festif, les gens semblent penser qu’iels peuvent se permettre ce qu’iels veulent, que leurs actes et paroles n’ont pas d’importance quand iels sont dans cet environnement. 

De l’extérieur, le milieu festif peut aussi être rapidement décrédibilisé, car appartenant à un monde de plaisir (donc on obtient la rhétorique du : “vous l’avez bien cherché”), léger et insignifiant (donc considéré comme futile). Et bien évidemment il y aura souvent l’excuse de l’alcool derrière les attitudes discriminantes.  

Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que tout ce qui se passe dans l’environnement de la musique électronique et de la fête, est symptomatique d’un problème global ! Les attitudes sexistes se retrouvent partout, et à toutes les échelles. On ne peut pas simplement les effacer derrière le voile de la fête, d’une soirée, de l’alcool, ou d’un environnement considéré comme “superficiel”. 


Aujourd’hui, est ce que la dénonciation est devenue un peu la seule arme  qu’on a entre les mains pour combattre ce genre de fléau ? 

La dénonciation constitue bien sûr une arme majeure, car cela permet d’enclencher le processus. En dénonçant, on en parle, on se reconnaît entre victimes du même système patriarcal, on peut échanger et ensuite agir. C’est-à-dire, créer des stratégies, des moyens d’action, des manières d’en parler et de diffuser le message, mais aussi des façons d’éduquer, de faire comprendre ces sujets aux gens. Cela passe par des manifestations, par les réseaux sociaux, par les associations de terrains, par des formations, par des discussions toutes simples entre ami.x.es aussi ! Il y a beaucoup de choses que l’on peut faire après la dénonciation, mais il est vrai que cela constitue le point de départ : la réalisation du problème qui nous touche, mettre des mots dessus et en parler.

Bien sûr nous pensons que tout le processus qui en découle est tout aussi important que ce premier acte militant ! Il est même essentiel si l’on veut que les choses changent dans le bon sens, plutôt que chacun ne reste campé sur ses positions sans se comprendre. 

C’est pourquoi le compte “Tu mixes bien pour une fille” comprendra aussi bientôt quelques posts pédagogiques variés, qui permettront d’enrichir notre discours et de renseigner notre public. 

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© Envato Elements

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