Il y a des colis plus précieux que ceux commandés sur Amazon : les bébés. Et il y a des livreurs plus rapides et graciles que le meilleur cycliste Deliveroo : les cigognes. Comment les cigognes se sont-elles retrouvées à jouer aux drones Colissimo pour convoyer les bébés ? Voici l’histoire que nous allons vous raconter ! (Quant à savoir si les cigognes sont sous-payées et ont du mal à faire valoir leurs revendications syndicales… c’est une autre histoire !)

Il y a fort à parier que la plupart d’entre vous ont déjà entendu parler d’une des plus célèbres légendes strasbourgeoises : le lac souterrain de la cathédrale. Mystère des mystères, ce lac s’est vu coller une sacrée réputation. Certains disent qu’il recèle nombre d’animaux monstrueux venus d’un autre temps et prêts à surgir à la moindre apocalypse (vu la tronche de 2020, je serais vous je me méfierais, c’est peut-être pour le 31). D’autres, au contraire, assurent qu’il abrite les âmes pures des enfants qui attendent de naître. Pour d’autres encore dont je fais partie, monstres ou bébés, c’est kif-kif, ça grimace et ça crie.

La version qui nous intéresse aujourd’hui est la seconde. Il y aurait donc des milliers d’âmes de bébés barbotant tranquilou bilou dans l’eau pile en dessous des croyants béats et des touristes… béats aussi mais dans une connotation moins religieuse. Vous trouvez cette image saugrenue ? Attendez de voir la suite ! Sur ces eaux paisibles voguerait une barque argentée. À la barre : un gnome qui, d’une main preste conduit son embarcation, et de l’autre pêche les âmes des bambins avec un filet d’or. Ça devient carrément psychédélique, pile-poil entre une chanson du groupe Ange et un récit de Tolkien. Et ce n’est pas fini : le bougre, une fois son précieux en main, grimpe en haut du puits qui relie le lac à la surface (et que Pokaa cherche désespérément à localiser depuis plusieurs années) et les refile… à une cigogne. Et voilà notre héroïne du jour parée à remplir sa mission, panier dans le bec et lunettes d’aviateur sur le nez tel Orville le goéland dans Bernard et Bianca.

Bon rappelons quand même que pour que la magie opère, il fallait que la femme qui désirait un enfant fasse un vœu. Bah oui les bébés ne tombent pas du ciel non plus ! (ah bah, dans cette histoire, si en fait…)

Je suppose que ces cigognes ont reçu des instructions très claires de la part de leur manager quant au lieu où il faut décharger la cargaison mais on dit aussi que pour plus de sûreté, il est de bon ton de déposer un ou deux morceaux de sucre au rebord de la fenêtre. Ainsi est-on sûr que la cigogne, appâtée par la friandise, lâchera le bébé de son bec pour se goinfrer. Cela dit, elle l’a bien méritée non ? Le folklore raconte aussi que si une cigogne vole à basse altitude au-dessus d’une femme, c’est qu’elle attendra un enfant dans l’année. Gardons l’œil !

Cette carte postale de l’époque victorienne prouve que certaines femmes avaient trouvé la parade en cas d’arrivée de bébé non-désiré.
(source: © Wikipédia CC / Nesnad)

Je ne sais pas si elles ont l’application Google maps ou un GPS dernier cri mais toujours est-il qu’apparemment les cigognes ne se plantent jamais et livrent leur colis dans toute l’Alsace, mais aussi dans toute la France, l’Europe et même une grande partie du monde ! Respect.

Car, si une chose est sûre : c’est que cette légende est bien d’origine alsacienne. Bien que très moyenâgeuse dans son imagerie (et donc sûrement née à cette époque), elle ne se déploya véritablement qu’à partir du milieu du XIXe siècle. Cela n’a rien d’étonnant tant le XIXe siècle fut celui de la résurgence du folklore régional, notamment grâce au travail de l’éminent Auguste Stoeber qui compila maints contes et légendes. On donne à cette légende le nom de Kindelesbrunnen qu’on pourrait traduite par « le puits aux enfants ». Le fait qu’on confie la tâche à une cigogne n’est d’ailleurs pas anodin. Sérieusement, vous avez déjà imaginé un pigeon à la place ? En Alsace, la cigogne, oiseau migrateur (donc voyageur) et porte-bonheur, revient avec les beaux jours du printemps, le retour des fleurs et tout le toutim. Dans l’imagerie populaire, c’est donc signe de fertilité. Un véritable oiseau de bonne augure cette cigogne !

© Florian Crouvezier / Pokaa

Plus généralement, dans tout le monde germanique, la cigogne a toujours eu un rôle de messager. Elle était chargée par exemple par la déesse Holda de réincarner les âmes défuntes chez les nouveau-nés. On remarquera d’ailleurs l’analogie très forte avec notre propre légende : ce sont également des lutins qui étaient chargés, au fond des grottes humides ou des nappes phréatiques, de remonter les âmes des morts par un puits avant que la déesse ne les réincarne et ne charge la cigogne de les convoyer. L’eau symbolisait alors le passage vers l’autre monde. La religion chrétienne, bien implantée au XIXe siècle, a simplement occulté cette déesse un peu trop païenne pour ne garder que l’aspect folklorique de l’histoire.

Il existe un mot savant pour qualifier ce travail de conducteur des âmes des morts : psychopompe. Ne voyez pas dans ce terme une pratique déviante. Ça fait simplement de la cigogne l’égale d’Anubis, de Charon ou des Valkyries. Et c’est pas rien.

De façon plus globale, il suffit de regarder un peu partout dans le monde européen et méditerranéen pour constater qu’il n’y a pas que chez les Germains que la cigogne est sacrée. C’était aussi le cas dans l’Égypte antique où elle était associée au , « l’âme, l’énergie », dont le hiéroglyphe était justement une cigogne et, dans le monde gréco-romain, elle était le symbole de Héra/Junon, déesse protectrice du mariage et des femmes, figure de fécondité et de maternité.

Pour revenir au XIXe siècle, il semble que l’image se soit ancrée dans les esprits en partie grâce à un poème gravé en 1840 par Jean Frédéric Wentzel, imprimeur de Wissembourg, qui a contribué à développer l’imagerie populaire grâce à des planches et des vignettes dans le style des « images d’Épinal ». Voici ce qui disait ce poème :

Storick, Storick, stipper di Bein,
Bring de Mamme a Bubbela heim,
Eins wo hielt, eins wo lacht
Eins, wo ins Hafela macht.
Storick, Storick, stipper di Bein,
Bring m’r e Korb voll Wegga heim,
Bring fer mich oi eina mit.
Awer fer d’beesi Büewa nit.

Cigogne, Cigogne cabre-toi
Apporte à maman un joli marmot,
Un qui pleure, un qui rit,
Un qui fait bien dans le pot.
Cigogne, Cigogne cabre-toi,
Apporte-moi des petits pains,
Un pour moi, un pour toi,
Mais pour les méchants garçons aucun.

Planche du Chaudronnier par Jean Frédéric Wentzel (source: numistral.fr)
Bon exemple du travail de Wentzel, à défaut d’avoir trouvé sur numistral (service d’images lié à la BNU) l’illustration du poème sur les cigognes… (si vous la trouvez, faites-moi signe!)

Comme n’importe quel ouvrier, la cigogne a failli disparaître dans les années 70. Non pas à cause de la délocalisation et de la mécanisation du travail mais bien plutôt d’un environnement de moins en moins propice, ici en Alsace mais aussi au Maghreb où elles migraient l’hiver. Heureusement les efforts menés à partir des années 80 pour la sauvegarder ont porté leurs fruits. Rassurons donc tous les parents du monde ; la cigogne factrice de bébés a encore de beaux jours devant elle. Tout comme les faire-part un peu moches…

On ne compte plus le nombre d’apparitions de la cigogne livreuse de bébés dans la culture populaire. Elle est même devenue en 2016 une star hollywoodienne grâce au film d’animation Cigognes et compagnie !

Notons enfin que la légende du lac de la cathédrale ne sort pas de nulle part. La cathédrale a bien été bâtie sur pilotis du fait du terrain très humide. L’Alsace est aussi connue pour ses nombreuses nappes phréatiques. Tout bien considéré, tous ces bébés, ce sont donc un peu les enfants de notre Môman à nous Strasbourgeois, cette bonne vieille Notre-Dame de grés rose…

Pour en savoir plus: on trouve à peu près cette légende dans tous les livres sur le folklore alsacien, mais pour un résumé en moins de 3 minutes, on pourra écouter cette émission de France Culture.

Photo de couverture: célèbre carte postale de Hansi (source: Rakuten.com)

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