La crise du Covid l’a révélé : un nombre considérable de personnes sont devenues plus vulnérables en une année. Des personnes en incapacité de travailler, d’autres qui sombrent dans la pauvreté et des inégalités qui se creusent de plus en plus. Cette crise, malgré son caractère long et de plus en plus difficile, reste encore le moment de tenter de changer les choses. Particulièrement du côté social. C’est pourquoi, ces derniers temps, est revenue sur la table l’idée d’un revenu universel. Et Strasbourg pourrait devenir pionnière en la matière.

Le revenu universel expliqué

Pour savoir de quoi on parle, il est de bon ton de revenir sur le concept même de revenu universel. Une mesure déjà développée par Thomas Paine au 18ème siècle mais qui, ces dernières années, est revenue dans la sphère publique.

Le revenu universel, qu’est-ce que c’est ?

Concrètement, comme l’explique Guillaume Allègre, économiste à l’OFCE, dans un article pour le site Vie publique : « Le revenu universel ou revenu de base consiste à verser à tous les membres d’une communauté nationale un revenu mensuel. Son principe est d’être d’un montant égal pour tous, sans contrôle des ressources ou des besoins, sur une base individuelle, de façon inconditionnelle, sans exigence de contrepartie. »

Encore plus simplement, c’est « une somme d’argent que chacun reçoit indépendamment de qui il est », comme l’expliquait en 2016, dans cet article du journal Le Monde, l’économiste Samuel Bendahan. Que vous soyez chômeur, auto-entrepreneur, étudiants, enfants ou salariés, le revenu universel, vous y avez droit.

Par ailleurs, c’est une mesure qu’envisagent de nombreux pays européens, encore plus cette période crise du Covid, qui a durablement précarisé de nombreuses populations.

Plusieurs pays européens envisagent une forme de revenu universel. © Nicolas Kaspar/Pokaa


Qui sont ses partisans ?

La mesure est souvent estampillée de gauche, parce qu’elle avait été défendue par Benoît Hamon lors de sa candidature aux élections présidentielles de 2017. Pourtant, loin d’être une mesure marquée idéologiquement, c’est un concept qui a souvent donné lieu à des débats, entre des courants de pensée on ne peut plus différents.

Faire la distinction entre travail et emploi

Certains de ses partisans défendent ce revenu universel dans l’idée qu’il puisse émanciper du travail, renversant le traditionnel ordre établi patronat-salariat. De fait, il doit être suffisant pour vivre, pour que, si on le souhaite, on n’ait plus à travailler. D’autres, comme Benoît Hamon récemment dans l’Obs, défendent davantage l’idée que «le revenu universel pose le principe qu’on travaille tout le temps et que ce travail appelle une contrepartie. ». En d’autres mots, cette conception du revenu universel permettrait de dissocier travail et emploi.

Une distinction et une réalité de plus en plus présentes dans notre société, avec la crise du Covid qui a vu de nombreux parents enchaîner télétravail, école à la maison et travail bénévole. Dans ce cas précis, le revenu universel ne serait pas suffisant pour vivre, mais il reconnaîtrait une réalité disant que tout travail, finalement, mérite salaire. Et permettrait ainsi aux personnes de s’engager davantage dans une vie sociale et associative, « libérés » d’une partie du poids de leur emploi.

Les détracteurs de ce type de revenu universel mettent de leur côté en avant qu’il « encouragerait l’inactivité et l’assistanat, car ceux qui décideraient de ne pas travailler profiteraient de ce système sans participer directement à son financement », comme le résume le site Dessine-moi l’éco dans la vidéo ci-dessous.


Remplacer les aides sociales

De l’autre côté du courant politique, on n’est pas non plus aveugle aux intérêts d’un revenu universel. Pour les libéraux, ce dernier viendrait « remplacer toutes les autres systèmes de redistribution, des retraites à l’assurance maladie. », comme expliqué dans cet article du Monde. Ici, il se substituerait donc aux aides sociales. Ce qui aboutirait à un désengagement de plus en plus fort de l’État, moins de service public et une libéralisation accrue du marché du travail. Vous en conviendrez, on est plus proche d’Emmanuel Macron que de l’idée défendue par Benoît Hamon.

Et justement, le revenu universel d’activité (RUA), projet lancé par Emmanuel Macron lui-même en juin 2019, s’intègre parfaitement dans cette pensée. Son objectif ? Remettre à plat un système d’aides sociales devenu au fil du temps « complexe et difficilement lisible », selon les propos de la ministre des Solidarités et de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn, rapportés par Les Échos. Très concrètement, cela signifie fusionner le revenu de solidarité active (RSA), la prime d’activité et les allocations au logement (APL). Pour aboutir à une seule et unique prestation sociale. Niveau calendrier, après des consultations menées sur l’année écoulée, le projet de loi devait être examiné en 2020 mais avec la crise du Covid, pas sûr que ce soit le cas. Quoiqu’il en soit, les premiers versements du RUA sont prévus pour 2022 ou 2023.

La petite touche locale alsacienne se trouve du côté de Frédéric Bierry. Le président du Bas-Rhin, et candidat à la future Communauté européenne d’Alsace (CEA) qui débute en janvier 2021, a en effet été chargé par le gouvernement fin 2018 de définir le cadre des mesures en matière d’insertion et d’accompagnement du plan national de lutte contre la pauvreté. Là-dedans, il devait également lancer la réflexion sur le futur RUA.

Frédéric Bierry. © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons – cc-by-sa-3.0

Se préparer aux prochains bouleversements sur le marché du travail

Enfin, dans la position idéologique la plus neutre, le revenu universel permettrait de faire face aux changements que connaît le marché du travail. La robotisation ou même « l’uberisation » qui touche le travail fait bouger les normes, et pourrait aller jusqu’à rendre le salariat obsolète. Une mesure qui favoriserait de fait l’entreprenariat.

Qu’est-ce qui fait qu’on ne le met pas en place ?

Dit comme ça, le revenu universel présente plusieurs avantages, quelle que soit l’idéologie derrière laquelle on se place. Pourtant, si la mesure n’a jamais été appliquée, c’est qu’elle doit poser quelques problèmes. La véritable pierre d’achoppement porte – comme bien souvent – sur le côté économique, à savoir la question du financement. On a des dépenses étatiques qui vont forcément augmenter, qu’est-ce qu’on va donc faire pour équilibrer ?

À cette question, les réponses ne manquent pas. Certains veulent supprimer les aides sociales ou purement et simplement éliminer le salaire minimum, tandis que d’autres souhaitent davantage d’impôt sur le revenu – et pourquoi pas un retour de l’ISF tiens ? Benoît Hamon, toujours dans sa récente interview dans l’Obs, rajoute plusieurs idées : « La taxe sur les ressources naturelles, celle sur les robots, celle sur les transactions financières, une réforme de la taxe foncière, de nouvelles tranches d’impôts sur le revenu… Rien n’est impossible, à nous de choisir. »

Moins sujette à débat, la question du montant de ce revenu universel est tout de même importante. 500 euros ? 1 000 ? Je coupe la poire en deux et je mets 750 ? Sous des allures purement chiffrées, la question du montant en cache une autre, et toute aussi importante : à partir de combien gagne-t-on un revenu décent pour vivre ? Une question aussi économique que sociale, philosophique et sociétale.

© Dessine-moi l’éco

Et finalement, le revenu universel, ça fonctionne ?

Parce que oui, c’est bien beau de théoriser le sujet, mais si on n’a pas de cas pratiques à étudier, cela ne vaut pas trois cacahuètes. Prenons donc l’exemple de la Finlande, où ce revenu universel a été mis en place du 1er juin 2017 au 31 décembre 2018. Dans cette période, les Finlandais ont reçu 560 euros, indépendamment de toutes les autres aides sociales. Les résultats définitifs de l’enquête ont été rendus publics début mai, avec la sécurité sociale finlandaise Kela qui observe « de petits effets sur l’emploi, une meilleure sécurité économique perçue, et un bien-être mental », comme on peut retrouver dans cet article de La Croix.

Les partisans d’une économie libérale mettront en avant l’échec de ce revenu universel, comme Le Figaro dans cet article, parce qu’ils ne voient que le travail sous le prisme de l’emploi. D’autres argumenteront que le bien-être des personnes est une problématique tout aussi importante, particulièrement en France où le ministre de la Santé Olivier Véran craint une troisième vague, celle de la santé mentale.

Un revenu universel à la sauce strasbourgeoise ?

Alors que Benoît Hamon était de passage à Strasbourg le 18 novembre dernier, France 3 Grand Est révélait que la municipalité écologiste planchait sur la question. C’est la conseillère municipale déléguée Sophie Dupressoir, en charge de la ville cyclable et marchable , qui est désignée comme « Madame revenu universel ».

Sophie Dupressoir. © Strasbourg.eu

Nous l’avons donc contactée mais, malgré nos nombreuses relances, l’élue n’a pas donné suite à nos sollicitations. Il faudra donc attendre encore un peu avant d’avoir les grandes lignes du projet d’un revenu universel strasbourgeois.

La question du revenu universel est complexe et mérite clairement qu’on s’y intéresse, parce qu’elle permet de sortir du carcan binaire du patronat-salariat. Elle amène à des débats, à de la réflexion et ces deux éléments permettent, dans le meilleur des cas, d’aboutir à de vraies solutions. On le voit avec le futur RUA qui, s’il est loin d’un revenu universel comme envisagé par exemple par Benoît Hamon, montre à quel point l’idée fait son chemin. La crise a bouleversé notre monde et renforcé la précarité. C’est le moment d’essayer, d’innover et de trouver de nouvelles solutions. C’est pourquoi il est plus qu’intéressant d’apprendre que la municipalité strasbourgeoise s’empare de cette question. Il ne lui reste plus qu’à détailler son projet.

1 commentaire

  1. C’est du bon sens, la reconnaissance des besoins essentiels pour la dignité de l’être
    Humain. Prendre soin de l’humain, l’accompagner pour qu’il puisse accomplir le meilleur de lui même, tous les rouages de la société devraient être à son service pour son devenir. L’argent n’est qu’un outil pour y parvenir, investir dans le potentiel humain, c’est l’avenir…. Et la bonne santé de notre économie en dépend.
    Une agriculture de qualité pour nourrir les humains, des bons choix politiques pour les accompagner, revenir au naturel pour préserver notre environnement, et la santé
    Voilà un monde qui éveille mon intérêt…..
    C’est un début qui pourrait nourrir mes rêves….. Re-découvrir les valeurs de la vie
    Cordialement Brigitte Roessel

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here