En Alsace, il y a des légendes urbaines qui parlent de dames blanches en bord de routes ou de lac souterrain pile en dessous de la cathédrale. Et puis il y en a une qui parle d’un grand écrivain français. Et pas n’importe lequel, le plus célèbre d’entre eux : Victor Hugo !

D’ailleurs, il est impropre de parler de légende urbaine ici puisqu’elle prend sa source… dans la montagne. Pour mettre tout cela au clair, prenons la direction du Donon, ce sommet du massif vosgien situé à une cinquantaine de kilomètres de Strasbourg.

Le Donon (© Wikipédia)

Certains randonneurs, outre son fameux « faux » temple construit en 1869, auront en effet remarqué une petite plaque assez discrète située en bord de sentier. Dessus sont gravés ces mots étonnants : « En ce lieu le V floréal An IX fut conçu Victor Hugo ». Eh bien, en voilà une information !

(© Wikipédia)

Mais cette information pour le moins étonnante, voire croustillante diront certains, d’où sort-elle ? Ni plus ni moins de la source la plus proche du dossier : le paternel himself ! Dans une lettre à son jeune fils de 19 ans datée du 19 novembre 1821, Léopold Hugo écrit ceci : « Créé, non sur le Pinde (montagne grecque dédiée à Apollon, ndlr), mais sur un des pics les plus élevés des Vosges, lors d’un voyage de Lunéville à Besançon, tu sembles te ressentir de cette origine presque aérienne et ta muse est constamment sublime. »

Le propos est en effet sans équivoque. On sait que Victor est né à Besançon le 26 février 1802 alors que son père, officier d’Empire, venait d’y être muté et c’est donc pendant le voyage vers cette ville depuis Lunéville que lui et sa femme auraient profité de la dalle sommitale pour jouir d’autre chose que du point de vue. Il faut dire qu’à l’époque le temple n’existe pas encore ; l’endroit est assez sauvage. Et puis, il fallait bien patienter tandis que les chevaux exténués par la montée du col reprenaient leur souffle.

Pour autant cette lettre n’est pas sans susciter le doute. Certains remettent en cause, si ce n’est, l’affabulation du père, au moins l’interprétation qu’on a pu en faire. De grands biographes de Hugo, tel Alain Decaux, assurent que cet événement est tout à fait plausible. Ainsi Max Gallo écrit : « Et au sommet du Donon, en ces derniers jours de juin, Léopold, en soldat et en mari qui use de son bien, renverse sa femme sous les sapins vosgiens. » Le propos nous rappelle en passant que, si Léopold était connu pour une certaine exaltation dans toutes ses entreprises, sa femme Sophie avait déjà hésité à rompre et qu’elle n’a peut-être pas goûté l’air des Vosges aussi favorablement que son mari.

Personnellement au regard de la concordance des dates, je pense qu’on peut néanmoins avoir un doute sur la date indiquée sur la plaque. Étant né en février 1802, le petit Victor a dû être conçu en juin… et non pas en le 25 avril 1801 (5 floréal an IX dans le calendrier républicain qui était, comme Léopold, en « vigueur » à l’époque). Notons toutefois que Léopold ne dit rien de cette date dans sa lettre. Pas plus qu’il ne cite nommément le Donon d’ailleurs. Cet élément-là aussi me laisse perplexe : si aujourd’hui on allait de Lunéville à Besançon, on ne passerait certainement pas par le Donon ! Peut-être que le couple Hugo flânait cela dit… Et puis « un des pics les plus élevés des Vosges » ; c’est vague quand même ! On pourrait tout aussi bien penser au Ballon d’Alsace plus au sud. Ce qu’on sait avec certitude par contre, c’est que Léopold connaissait le Donon et qu’il s’y était déjà baladé. Peut-être a-t-il donc eu envie de montrer la beauté des lieux à sa femme ?

Fort de ces doutes, j’ai donc tenté de trouver un biographe qui lui aussi remettrait en question cette belle légende. Je l’ai trouvé en la personne du linguiste strasbourgeois Charles Muller. Muller parle de la lettre comme d’un document pris en compte tardivement et dont l’aspect confession intime de star n’a pas de suite interpellé. Il rappelle aussi que le Donon avait été émis comme hypothèse et non pas comme une certitude avant que Raymond Escholier reprenne toute cette histoire à son compte et la mette en évidence dans sa biographie romancée La Vie glorieuse de Victor Hugo en 1928. Depuis, de fil en aiguille, de biographie en biographie, l’anecdote a été reprise sans jamais être réellement remise en cause.

Il est donc peu probable mais pas impossible que Victor Hugo fût conçu sur le chemin de Lunéville à Besançon, peut-être dans une auberge sur la route, ou peut-être même au sommet du Donon. Cette possibilité a en tout cas suffi à Hans Haug, le fameux conservateur des musées de Strasbourg, pour décider d’y faire apposer cette plaque dans les années 1960. On dit qu’il n’était pas dupe d’une certaine mystification. Mais entre le mystérieux mur païen et le faux temple, le lieu s’y prête non ?

Quoiqu’il en soit, la légende demeure parfois plus forte dans l’imaginaire populaire que l’histoire réelle. Est-ce un mal ? Je ne pense pas. Les légendes nous en apprennent quelquefois autant que les faits historiques avérés. Et puis un écrivain mythique comme Victor Hugo mérite bien une conception légendaire non ?


Pour en savoir plus :
Charles Muller, Mes rencontres avec Victor Hugo, La nuée bleue / Éditions de l’Est, 2002
Alain Decaux, Victor Hugo, Perrin, 2001
Max Gallo, Victor Hugo : Je suis une force qui va !, XO éditions, 2001

Crédit photo de couv : Vosges Qui Peut

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