Certains Strasbourgeois vont jusqu’à dire qu’elle possède mille fenêtres tant les carreaux resplendissent sur ses trois façades sur rue. Plus modestement, l’Histoire lui a affublé le surnom de « Lanterne » – ce qui revient quand même à souligner la magnificence de ses… 60 ouvertures : Bienvenue au 12 rue de la Râpe !

Connue pour son décor, la Lanterne est aussi célèbre grâce à la renommée de son plus illustre occupant : un certain comte de Cagliostro. Mais n’allons pas trop vite en besogne et intéressons-nous d’abord à son architecture atypique.

Une architecture qui vaut le détour !

Construite en 1747 à la demande du marchand de cuir Jacques Louis Williame (parfois orthographié Willame), elle fait l’angle de la rue de la Râpe et de la rue des Écrivains, conservant une perspective dégagée qui la met encore en valeur aujourd’hui. Il faut dire qu’elle a des arguments pour séduire le passant – au moins quatre !

© Florian Crouvezier pour Pokaa

Le premier, auquel elle doit son surnom, est donc cette multitude de fenêtres (60 au total!) dessinées sur trois étages (plus un rez-de-chaussée et un étage de combles) dont on ignore exactement le dessein si ce n’est que le propriétaire souhaitait certainement un maximum de luminosité et surtout frimer un peu en étalant sa richesse aux yeux de tous. Chaque fenêtre est encadrée de grès rouge et pourvue de volet blanc qui souligne l’uniformité de l’ensemble.

Deuxième élément remarquable : son balcon, pourvu d’un garde-corps en ferronnerie de près de 15 mètres de long, bien visible depuis la rue des Veaux, permettait aux invités de la haute société de se pavaner et de se montrer aux passants.

© Florian Crouvezier pour Pokaa

En numéro trois : son portail, chef-d’œuvre baroque et rococo ! N’étant pas un expert en décor architectural, je vais citer ici Élisabeth Loeb-Darcagne qui, dans son ouvrage Sept siècles de façades à Strasbourg, le décrit ainsi : « Deux pilastres ornés de rinceaux surmontés de consoles rocaille supportent un entablement à ressaut très saillant. Un cartouche rocaille orné de feuilles de chicorée et de fèves en creux ou en relief s’inspire directement du décor des boiseries du Palais Rohan voisin. » Je vous laisse constater tout cela sur la photo ci-dessous :

© Florian Crouvezier pour Pokaa

Et enfin pour couronner le tout, le propriétaire s’est permis une petite fantaisie dans l’angle gauche de la grande façade : ce qu’on appelle la chaîne d’angle est en effet ornée d’une vierge sculptée (qui a un temps tenu un lys dans sa main) trônant dans une niche de style rocaille.

© Florian Crouvezier pour Pokaa

La folle histoire du comte de Cagliostro

Mais si aujourd’hui de nombreux visiteurs se pressent pour la prendre en photo, ce n’est pas uniquement pour ses belles fenêtres et son audacieux portail mais aussi pour la renommée qu’elle doit à l’homme qui en fait sa résidence entre 1780 et 1783 : le fameux comte de Cagliostro.
Si vous êtes un peu versés dans l’ésotérisme et les sciences occultes, ce nom ne doit pas vous être étranger. Si vous êtes plutôt intrigues à la cour et scandales d’État, idem. En effet, le comte de Cagliostro était ce qu’on appelait alors un « aventurier » et il fut l’un des plus fameux du XVIIIe siècle.

marbre de Cagliostro par Jean-Antoine Houdon, 1786 (source: Wikipédia)

Et pourtant de comte il n’avait que le nom. Né en 1743 à Palerme dans une famille pauvre, sous le nom de Giuseppe Balsamo, il s’inventa un nom et un titre, mais aussi des origines ainsi qu’une histoire… et surtout un destin ! Jeune homme, il se passionna pour la magie et ne sut pas se contenter de son petit boulot dans l’officine d’un couvent. Il entreprit de voyager pendant près de quinze ans, d’abord en Orient afin d’assouvir sa soif de mythes, de médecine et de sciences occultes : Grèce, Égypte, Malte, Perse, etc, puis dans toutes les grandes villes d’Europe de Rome à Lisbonne, de Venise à Saint-Pétersbourg et surtout à Londres où il fut initié à la franc-maçonnerie. On lui doit d’ailleurs la création des cérémonies égyptiennes dont il développa ensuite la mode grâce à ses séjours dans les différentes capitales de l’Europe.

C’est ainsi qu’il débarque en 1780 à Strasbourg. Il n’y resta que trois ans mais il sut, dans ce court laps de temps, charmer la haute société, fasciner le clergé, et hypnotiser les foules. Il faut dire que le bonhomme savait y faire pour séduire ses interlocuteurs (aidé en cela par sa femme Lorenza, surnommée Seraphina, dont le rôle d’instigatrice n’est pas assez souvent reconnu). Astronomie, voyance, magnétisme, spiritisme, alchimie – tout y passe. On dit même qu’il parvint à changer le métal en or ! Mais s’il fut célèbre à Strasbourg, c’est avant tout grâce à ses soins donnés gratuitement et publiquement et grâce à un élixir de jouvence qui fit fureur.

Une des gravures du document de Léo Taxil, Les Mystères de la Franc-Maçonnerie, Paris, 1886 (source: Wikipédia)

Là se pose alors la question centrale à son égard : était-il vraiment un guérisseur ou un simple usurpateur de génie ? Difficile de répondre à la question aujourd’hui. Une chose est sûre, il avait de multiples connaissances, était brillant et fut assez habile pour s’attirer la sympathie du cardinal de Rohan, prince-évêque de Strasbourg et grand aumônier de France en charge de la maison ecclésiastique du roi… et donc très en vue à la cour. Tiens, tiens. Devenu une véritable star, il recevait dans ses appartements de la Lanterne tout le gratin de la société locale mais aussi les grandes familles étrangères de passage.

Mais toute ascension exceptionnelle possède aussi son revers : une chute toute aussi vertigineuse.

Cette chute sera due à une célèbre histoire qu’on appelle « l’Affaire du collier de la reine ». Pourtant le principal protagoniste de l’histoire, ce n’est pas lui mais bien le cardinal de Rohan – Cagliostro fut en quelque sorte une victime collatérale, mais pas vraiment innocente pour autant. Mais reprenons dans l’ordre : nous sommes en 1785. Du fait de sa proximité avec le cardinal, Cagliostro est introduit à la cour du roi Louis XVI. À cette époque, le cardinal tente de recouvrir les faveurs de la reine Marie-Antoinette car cela fait quelque temps qu’il est en disgrâce – ce qui pose problème pour ses velléités politiques. Une de ses « amies », Madame de la Motte, intrigante sans le sous mais charmante, lui promet alors qu’elle a une idée pour un retour en grâce. Il suffit pour cela que le cardinal aide la reine a acquérir un collier de 650 diamants (2840 carats) et valant près de 1,6 million de livres – une somme astronomique pour l’époque ! Il devra avancer la somme et la reine le remboursera plus tard. En voilà une belle occasion de sa rapprocher de Marie-Antoinette ! Sauf qu’en réalité la reine n’a rien demandé…

Le Collier de la reine; reconstitution en zircone, château de Breteuil (source: Wikipédia)

Le cardinal tombe dans le piège. À peine a-t-il reçu le collier qu’il le donne à madame de la Motte qui… s’envole avec pour le revendre en pièces détachées à l’étranger ! Le scandale éclate, le cardinal est jugé puis blanchit. Par contre, cette histoire éclabousse la reine qui, pour le coup, n’avait rien à se reprocher mais qu’on accusait déjà d’être frivole et trop dépensière en ces temps de difficultés économiques pour le Royaume. Quand on sait ce qu’il est advenu quatre ans plus tard en 1789, on sent bien à quel point ce scandale a pu renforcer les acrimonies du peuple.

Et quid de Cagliostro dans tout ça ? En fait, celui-ci fut complice de madame de la Motte. Par sympathie pour elle, il usa de son influence sur le cardinal pour le pousser à acheter le collier en lui faisant des prophéties d’amitié à venir avec la reine.

D’abord incarcéré à la Bastille, il fut ensuite expulsé de France avant d’être finalement arrêté, condamné pour franc-maçonnerie et magie par l’Inquisition et emprisonné à vie dans la terrible prison de San Leo en Italie. Il y mourut en 1795, sûrement à cause des mauvais traitements reçus.

Cagliostro ne revint donc jamais à Strasbourg… mais son souvenir est bien vivace.

On pourrait presque résumer cette histoire à un titre du genre : grandeur et décadence d’un homme remarquable et escroc de génie. Car Joseph Balsamo, qui s’inventa une vie, fut certainement l’un ET l’autre. Son nom est en tout cas devenu indissociable de cette belle demeure strasbourgeoise qu’est la Lanterne.


Pour en savoir plus :
Fiche de la Maison Williame sur le site du Ministère de la culture
Elisabeth LOEB-DARCAGNE, Sept siècles de façades à Strasbourg, I.D. l’édition, 2012
Alexandre DUMAS, Le Collier de la reine. Gallimard, 2002
Mikhaïl KOUZMINE, La Vie merveilleuse de Cagliostro, Circé, 1998
Jean-Georges SAMACOÏTZ, Moi, Cagliostro, prince de Strasbourg, éditions Ronald Hirlé, 1995
Iain McCALMAN, Cagliostro ou le dernier alchimiste, Lattés, 2005
Guy TRENDEL, Guide secret de Strasbourg, Ouest-France, 2018
Bernard VOGLER & Elisabeth LOEB-DARCAGNE, Strasbourg secret, Les beaux jours, 2018
+ les émissions Au cœur de l’Histoire sur Europe 1, épisode « L’Ombre de Cagliostro » et L’Heure du crime sur RTL, épisode « L’affaire du collier de la reine ».

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here