Depuis plusieurs semaines, des couples binationaux du monde entier se mobilisent sur les réseaux sociaux avec le hashtag #Loveisnottourism pour pouvoir se retrouver malgré les frontières fermées par l’épidémie. En France, le gouvernement a annoncé début août la mise en place d’un laissez-passer exceptionnel pour ces couples non mariés ou pacsés, mais son obtention reste particulièrement compliquée. Trois Strasbourgeois(e)s témoignent de leur parcours du combattant pour retrouver leur conjoint(e).

À l’heure qu’il est, Julien et Marylin devraient être mariés. Tout était prêt pour qu’ils puissent se dire oui le 8 août dernier. Les bans avaient été déposés en mairie dès février, le traiteur réservé, la robe choisie. Mais l’épidémie de Covid-19 en a décidé autrement. Les frontières extérieures à l’espace européen ont été fermées le 17 mars dernier pour ne rouvrir progressivement qu’à partir du 1er juillet.

Marylin vit à Lima au Pérou. Un pays qui n’appartient pas à la liste des pays dont les ressortissants peuvent entrer sur le sol français. « Après le confinement, j’ai contacté le consulat du Pérou et l’ambassade de France au Pérou à plusieurs reprises pour trouver une solution. Le ministère des affaires étrangères aussi, détaille Julien. On a repoussé l’échéance encore et encore, et on a finalement tout annulé une semaine avant le mariage. »

Julien et Marylin © Julien

Le couple ne s’avoue pas vaincu pour autant. Le 9 août dernier, le secrétaire d’État chargé des Français à l’étranger, Jean-Yves Lemoyne a annoncé la mise en place d’un laissez-passer exceptionnel pour permettre aux couples de se retrouver. Afin de l’obtenir, ils doivent envoyer au consulat un dossier prouvant l’existence de leur relation, lequel est ensuite validé ou non, puis transmis au service visas et immigration du service de l’Intérieur, revalidé ou non, puis dirigé vers la cellule interministérielle de crise. C’est cette structure qui décide in fine de l’attribution du précieux laissez-passer, et en informe le consulat concerné. « Lorsque le secrétaire d’État a annoncé cette mesure, on était assez pessimistes, se souvient Julien. Ils avaient annoncé 8 à 10 jours pour le traitement des dossiers. Je me suis dit que soit ils étaient très bien préparés, soient ils étaient un peu optimistes. » Le Strasbourgeois a envoyé ses pièces le 13 août dernier. Il a finalement reçu une réponse lundi dernier expliquant que son dossier avait été transmis à la cellule interministérielle de crise. Le couple doit encore attendre. « Il y a des phases de haut et de bas. Le plus compliqué c’est de ne pas savoir », regrette le Strasbourgeois. Les bans pour le mariage de Julien et Marylin sont valable jusqu’au 17 février. Le couple croise les doigts pour pouvoir se réunir avant cette date.

« C’est comme si on séparait un couple marié »

Originaire de Plobsheim, Olivier avait lui aussi pour projet de se marier en octobre ou en novembre avec sa compagne Elena. Le couple s’est rencontré en août 2019, et depuis, ils ont vécu ensemble autant que la législation le leur permettait. Elena est ukrainienne. Elle n’avait pas besoin de visa pour venir sur le territoire français, à condition de ne rester que trois mois, tous les six mois. « C’était un calcul à faire régulièrement. détaille Olivier. Mais on a vécu plus de temps ensemble que certains couples mariés, c’est vraiment une liaison sérieuse… C’est comme si on séparait un couple marié. » Cet habitant de l’Eurométropole ne comprend donc pas la complexité du dossier à fournir pour obtenir le laissez-passer. Il n’a d’ailleurs pas réussi à obtenir certaines pièces qui auraient pu avoir valeur de justificatif, comme une attestation de la mairie selon laquelle des dates de mariage avaient été réservées.

Olivier et Elena © Olivier

« Ils demandent vraiment plein d’éléments sans être précis »

Corinne, elle, a choisi de partir au Mexique rejoindre Arturo, son compagnon depuis six ans. Le jeune homme avait réservé des billets pour venir à Strasbourg en juillet. Mais lorsque l’Union européenne a dévoilé, début juillet, la liste des pays dont les ressortissants pouvaient entrer sur le sol français, le Mexique n’en faisait pas partie. « Les frontières étaient fermées, sauf pour les personnes pacsées ou mariées, se souvient Corinne, qui a alors décidé de partir, le Mexique n’imposant pas les mêmes restrictions aux ressortissants français. Il suffit de remplir un questionnaire de santé et de passer un contrôle de température à l’arrivée à l’aéroport. Le couple espère pouvoir se retrouver à Strasbourg en décembre, sans certitude : « Pour obtenir le laissez-passer, les autorités demandent que l’on prouve que nous sommes ensemble, détaille la jeune femme. Ils demandent vraiment plein d’éléments, mais sans être précis sur leur nature. Parmi les exemples de document qu’ils acceptent, il y a les « preuves de vie commune ». Or, si mon compagnon vit au Mexique et moi en France, de fait, nous ne vivons pas ensemble.»

Autres documents souhaités : « les preuves de précédents voyages du demandeur » ou « des preuves de réservation de billet ». Mais « acheter des billets d’avion sans être sûr que la personne puisse venir, ça représente un coût important », s’agace la jeune femme. Lorsque je l’ai expliqué, on m’a dit que les preuves d’achat n’étaient pas nécessaires, qu’une preuve de réservation suffisait. Ça prouve à quel point ils sont à côté de la plaque car les compagnies n’acceptent généralement pas les réservations sans paiement. » Pour prouver l’existence de sa relation avec Arturo, la jeune femme s’est tournée vers ses proches. « Une amie a accepté de me faire une attestation sur l’honneur disant que nous sommes ensemble. Il semblerait également que l’on puisse fournir des échanges de messages à l’appui de notre demande. Mais c’est quand même une atteinte à la vie privée. »

Corinne et Arturo © Corinne

En attendant de pouvoir retrouver leur bien-aimé.e, Corinne, Olivier et Julien suivent l’évolution du traitement des dossiers via les différents groupes Loveisnottourism France ouvert sur Facebook ou encore sur Discord. Sur Facebook, le groupe compte près de 3000 membres. Certains d’entre eux ont entrepris une action en référé auprès du Conseil d’État et lancé une campagne de financement participative pour financer la procédure. Ils militent pour une simplification de la procédure, et demandent que les ressortissants étrangers, au sein des couples binationaux, puissent obtenir un visa tourisme en accompagnant leur demande d’une simple attestation sur l’honneur.


>Victoire Pirot

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