Tout le monde a déjà lu, vu ou ne serait-ce qu’entendu parler de la série Game of Thrones (Le Trône de fer en VF). Son scénario retors, ses batailles épiques, sa violence jubilatoire et ses intrigues à la mords-moi-le-nœud. Bien, bien, bien. Maintenant blasphémons un peu : le monde de Games of Thrones est-il vraiment si dingue et novateur que ça ? L’écrivain George R. R. Martin, qui est à l’initiative de la série romanesque adaptée à l’écran, a-t-il vraiment une imagination sans borne et un sens de la cruauté si décapant qu’on veut bien le dire ? Il suffit pourtant de tourner les pages du grand livre de l’Histoire de l’Alsace pour s’apercevoir qu’en matière d’événements qui déboîtent et d’intrigues ubuesques, notre région n’a décidément rien à envier au pays de Westeros. Pour vous le prouver, on vous embarque pour une série de l’été aussi sanglante qu’apprenante (car on a bien écouté les conseils du ministre de l’Éducation) ! [attention risque de spoilers]

Aujourd’hui : épisode 3/8 : décapitations et supplices dans l’Alsace du Moyen Âge

Tout le monde s’accordera à dire que la série Game of Thrones a appuyé une grande partie de son succès sur son goût pour la violence, parfois scénaristiquement impeccable (la décapitation de tu-sais-qui), parfois un peu gratuite (coucou Ramsay) – en tout cas toujours assez jubilatoire. Mais encore une fois, la fiction n’est pas le pire endroit où réaliser ses fantasmes les plus funestes. La réalité fait souvent aussi bien, voire pire. Et l’Histoire de l’Alsace en est un bon exemple…

Scène paroxysmique de la première saison, la scène de décapitation trouve de nombreuses résonances dans l’histoire médiévale. C’est vrai qu’une décapitation, en soi, c’est assez banal. Mais ça fait toujours son petit effet. Et il y a en a une dont la mémoire est restée particulièrement vive en Alsace. Elle eut lieu le 9 mai 1474, à Breisach (aujourd’hui en Allemagne, en face de Neuf-Brisach), devant 6000 personnes venues des deux rives du Rhin. Autant dire qu’il y avait du monde au balcon pour assister au spectacle. C’était pas un match du Racing à la Meinau mais pas loin. Et la victime ? Un certain Pierre de Hagenbach.

S’il y avait autant de monde pour assister à sa mise à mort, c’est que le larron en avait fait baver à la population, au point qu’on le surnommait l’âme damnée de Charles le Téméraire. Originaire de la petite noblesse du Sundgau, il devint un chevalier incontournable au service du duc de Bourgogne et obtint la charge de grand bailli de Haute-Alsace. Il avait pour mission de renforcer la nouvelle autorité bourguignonne dans la région grâce à l’achat de terres et… aux coups de force. Jugé brutal, autoritaire et sans pitié, il se mit à dos une coalition de villes alsaciennes et suisses (notamment Strasbourg) qui se débrouilla pour l’évincer après un procès éclair. Quel que fût le véritable caractère de Hagenbach, ça arrangeait bien les petites affaires de tout le monde qu’on lui fit terminer sa mission six pieds sous terre. Ce procès n’en reste pas moins symbolique car ce fut la première fois qu’un condamné était reconnu coupable de crimes de guerre.

Cette décapitation retentissante d’un chevalier fraîchement nommé pour ramener l’ordre rappelle donc forcément celle d’Eddard Stark dans GOT. Mais la série regorge de biens d’autres supplices et scènes de violence : qu’on pense à Ramsay dont un des passe-temps était d’écorcher vif (sans parler de ce qu’il fit à Theon) ou à Stannis Baratheon qui brûla vive sa fille sur ordre express de la prêtresse Mélisandre.

Mais encore une fois, rien de bien foufou si l’on compare à l’histoire alsacienne. Vous en voulez la preuve ? Feuilleton le grand livre de l’Alsace et arrêtons-nous au VIe siècle au sein du palais de Marilegio villa (aujourd’hui Marlenheim) : pour avoir eu quelque ambition un peu trop élevée (en gros devenir calife à la place du calife), le comte Droctulf et la veuve Septimina qui étaient chargés de l’éducation des enfants du roi mérovingien Childerbert II furent soumis au fouet, roués de coups puis marqués au fer rouge sur le visage. On coupa aussi l’oreille de Droctulf, histoire de bien marquer d’infamie.

Hunckler, La mort de Germain et Randoald (publiée par M.Th. Fischer, source: autour-du-mont-sainte-odile.fr)

Faisons un petit bond pour arriver au VIIe siècle. Bien qu’étant une grande figure tutélaire de la région, le célèbre duc d’Alsace Adalric (qu’on appelle aussi parfois Etichon) était, semble-t-il, plutôt coutumier de la violence un poil gratuite. Afin de raffermir son pouvoir dans l’actuel Jura suisse, il fit par exemple massacrer tous les villageois de la vallée de la Sorne. Comme si ça suffisait pas, il fit ensuite exécuter par la ruse, après avoir fait mine d’écouter leurs doléances, deux moines, Germain, l’abbé de Moutiers-Grandval, et Randoald son bibliothécaire. Une technique composée de violences envers des innocents, de trahisons et d’assassinats que n’auraient pas reniés maints personnages de GOT. Moi je dis : Adalric sur le trône de fer ! (et que je vous rassure, Germain fut ensuite canonisé, ça compense).

Enfin un petit mot sur les pendaisons – ce serait quand même bête de pas en parler dans un article comme celui-ci ! Il était d’ailleurs impossible de passer sous silence une des périodes les plus massacrantes de l’Histoire : la guerre de Trente Ans. Un épisode de cette guerre rappelle fortement le supplice que fit subir Daenerys aux maîtres de la cité de Meereen qui avaient fait crucifier des dizaines d’enfants le long de sa route en guise d’avertissement – elle leur avait alors rendu la pareille. C’était en 1633, près d’Hésingue, le long de la route qui part de Blotzheim vers Bâle. Aux branches des habituels platanes friands d’accidents de voiture furent pendus une quarantaine de paysans révoltés. L’ordre fut donné par Harpf, un colonel suédois, qui n’appréciait pas trop qu’on s’en prenne à son armée impunément. Cet événement mixe donc allègrement le supplice de masse le long d’une route avec la pendaison – qu’on retrouve également dans GOT, par exemple celle d’Alliser Thorne décrétée par Jon Snow de retour de son « voyage ».

« Les pendus de Hésingue » Gravure conservée au Musée de Huningue (source: Cercle d’Histoire de Hésingue)

Encore une fois l’Alsace n’a pas à rougir de la comparaison…

Bibliographie pour la série en entier :
JORDAN Benoît, Histoire de Strasbourg, éditions Jean-Paul Gisserot, 2006
MEYER Philippe, Histoire de l’Alsace, Perrin, 2008
KAEPPELIN Rodolphe, Histoire de l’Alsace, La Geste, 2019
WAAG François, Histoire d’Alsace ; le point de vue alsacien, Oran embanner, 2012
KREMPPER Michel, Dictionnaire des légendes d’Alsace, Mulhousienne d’édition, 2018
LAZZARINI Nicole & ROCHUT Jean-Noël, Légendes et contes d’Alsace, éditions Ouest-France, 2018
MECHIN Christophe, Petit dictionnaire des légendes d’Alsace, Oriande éditions, 2004
FISCHER Marie-Thérèse & DIVERS, Cette histoire qui a fait l’Alsace (les 8 premiers tomes), éditions du Signe, 2009-2011
Le site des musées de Strasbourg
https://gameofthrones.fandom.com/
https://www.lagardedenuit.com/
+ Articles parus dans divers magasines (comme Géo Magazine) ou encore reportages télévisés, notamment de France télévision.

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