Partenaire de soirées de nombreux fêtards strasbourgeois, le poppers, c’est un peu cette drogue qui ne dit pas son nom, qu’on se procure facilement et qu’on voit passer de main en main comme un relai, jusqu’à atteindre à ses propres narines sans même qu’on cherche à savoir quel est vraiment ce liquide magique au pouvoir étourdissant. Sa consommation a pourtant franchi plusieurs fois la limite de la légalité et n’est pas anodine pour le corps. Il est temps d’en appendre un peu plus sur le mystérieux flacon qui fait « pop ».

Les risques liés à sa consommation

Le poppers est composé de dérivés du nitrite comme le nitrite d’amyle, le nitrite de butyle, le nitrite d’isopropyle, le nitrite de pentyle ou encore le nitrite de cyclohexyle. Il s’agit d’un vasodilatateur. Autrement dit, il dilate les vaisseaux sanguins, ce qui permet au sang d’arriver plus rapidement au cœur. Selon la marque, la composante choisie peut varier et les effets aussi, dans de moindres mesures. Sa consommation se fait par inhalation des vapeurs qui se dégagent à l’ouverture du flacon, et provoque des effets d’une courte durée comme une sensation de chaleur, euphorisante, ou encore la dilatation des orifices sexuels. Mais si ses effets ne sont censés durer que quelques minutes, le poppers présente néanmoins certains risques souvent ignorés par les consommateurs. En 2014, l’agence nationale de sécurité du médicament (ASNM) mettait en garde contre les risques liés à l’inhalation de poppers. Elle précise qu’entre 1999 et 2011, près de 817 cas symptomatiques d’exposition au poppers ont été collectés (donc des personnes présentant des symptômes liés à leur consommation) et parmi eux 146 étaient graves et six on conduit au décès. Elle rappelle les risques suivants : troubles cardiovasculaires, nausées, vomissements, irritations cutanées du nez et des lèvres, troubles sanguins, troubles psychiques, pharmacodépendance, mais aussi atteintes oculaires. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une « diminution de l’acuité visuelle, le plus souvent partiellement ou totalement régressive chez les utilisateurs chroniques ou naïfs de poppers. »

© Coraline Lafon / Pokaa

C’est ce qui est arrivé à Noëmie, une étudiante strasbourgeoise de 21 ans, qui n’imaginait pas que sa consommation occasionnelle en soirée, pourrait avoir d’aussi lourdes conséquences. Au cours d’une soirée dans un club strasbourgeois, elle achète un flacon de poppers et en consomme avec ses amis. De retour chez elle, la jeune femme consulte son Facebook, mais peine à lire les publications : « J’ai d’abord pensé à un laser que j’avais eu dans les yeux pendant la soirée. » Mais à son réveil le lendemain, rien n’a changé : « Le lendemain, je me réveille et c’était comme si j’avais regardé le soleil un peu trop longtemps. Et c’est le surlendemain où ce n’était toujours pas parti, que je me suis demandé : qu’est-ce que t’as fait de différent à cette soirée et puis j’ai fait le lien. Je suis tombée sur quelques articles qui en parlaient, mais il y en a très peu car je pense que le lien n’est pas toujours fait [entre ce symptôme et la consommation de poppers]. » C’est seulement le dimanche qu’elle décide d’appeler les urgences (la soirée ayant eu lieu le jeudi), pour expliquer sa situation : « Mon appel a été redirigé vers l’ophtalmo de garde. Il voulait me donner rendez-vous plus tard, j’ai précisé que j‘avais pris du poppers et elle m’a dit « ah bah alors il faudra peut-être venir tout de suite ! ». » Finalement Noëmie découvre qu’elle a une lésion au centre de la vision : « C’est caractéristique du poppers, l’ophtalmo m’a dit qu’il y en a de plus en plus, cinq depuis le début de l’année. Et que ça pouvait très bien partir en une semaine, ou bien prendre six mois, un an, etc. Qu’il fallait attendre. » Mais les jours passent et Noëmie ne voit aucune amélioration : « Le pire c’était quand j’étais dehors, tu ne vois pas les visages, c’est vraiment au centre de la vision, je ne vois rien de ce qui se trouve au milieu. Je suis arrivée en cours et je me suis effondrée. Je ne voyais pas le tableau et j’étais super fatiguée, mon cerveau n’arrivait pas à voir. Même deux à trois semaines après j’étais exténué, j’en pouvais plus de lire. » De retour chez son ophtalmologue, elle lui explique que la lésion risque de ne pas disparaître, un peu comme une cicatrice, par contre, son cerveau peut s’adapter et travailler à la combler. Aujourd’hui, plusieurs mois après les événements, l’étudiante, va bien mieux. Même si elle constate toujours une toute petite tâche à l’œil gauche quand elle est fatiguée ou que ses yeux sont trop sollicités par les écrans par exemple.

Noëmie
© Noëmie

David Gaucher est ophtalmologue au Nouvel hôpital civil de Strasbourg et spécialiste des maladies médicales et chirurgicales du vitré et de la rétine. En onze ans de carrière, il a eu connaissance de deux cas similaires à celui de Noëmie à l’hôpital civil. Il rappelle donc, que de telles conséquences restent rares : « Apparemment, c’est 2% des gens qui en prennent régulièrement, qui disent ressentir des troubles visuels. Récemment, un article de 2018 recensait 50 cas reportés dans le monde. Cela semble donc très rare. Mais bien souvent les patients ne font peut-être pas le lien entre leur consommation et les symptômes qu’ils ressentent. » Difficile donc de tout comptabiliser. Par ailleurs, la cause de ces « lésions » engendrées par l’inhalation de poppers restent encore très méconnues. Le professeur David Gaucher rappelle que deux hypothèses sont soulevées : « Soit ça modifie quelque chose au niveau de l’éclairage de la rétine soit, d’après une hypothèse plus récente, ce serait une atteinte vasculaire par la modification de flux vasculaires au niveau central. Grâce à un appareil pour faire des coupes de la rétine centrale (comme un scanner), un examen a permis de voir des modifications au niveau des yeux avec une perte de la réflectivité, c’est-à-dire la capacité à la lumière de traverser les tissus en plein centre de la vision. On voit bien qu’il y a un problème au niveau des couches récepteur qui transforme la lumière en information. Et c’est très très localisé, en plein centre. C’est là qu’il y a une rupture qui ne se récupère pas forcément avec le temps. On n’en sait pas vraiment grand-chose, ce n’est pas clair et c’est aléatoire. » Il conclut : « En fait, on sait anatomiquement qu’il y a quelque chose qui se produit, on sait où se situe le problème, mais on ne sait pas pourquoi. » Pour cette pathologie appelée « maculopathie », il n’existe pas de traitement, il faut patienter et attendre que cela cicatrise tout seul. Certaines personnes récupèrent bien, d’autres moins bien.

Maculopathie toxique induite par le poppers
© AFMU / SFMU et Lavoisier SAS 2018

Drogue ou pas drogue ?

À l’origine, le poppers est avant tout un médicament. Ses composants sont utilisés en médecine, pour traiter les maladies cardiaques et notamment pour soulager les angines de poitrine. Son utilisation commence à être détournée dans les années 70’. Il est alors employé de manière récréative et au cours de relations sexuelles. Et au cours des années 2000, le produit n’a pas cessé de changer de statut, passant de légal à illégal, créant ainsi la confusion chez les consommateurs. En 1990, un décret interdit d’abord la vente et la distribution gratuite de certains types de poppers (à base de nitrites de butyle et de pentyle). Puis, en 2007, le Premier ministre François Fillon interdit par décret cette fois-ci la vente de tous les types de poppers, mais aussi leur fabrication, leur importation, leur exportation et leur détention en vue de vendre. Mais seulement deux ans plus tard, le Conseil d’État annule le décret, suite à la demande des principaux distributeurs et fabricants français. En 2011, l’histoire se répète puisque la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie tente à nouveau d’interdire le produit. Mais encore une fois, le Conseil d’État intervient et annule l’interdiction en juin 2013. Depuis, le poppers est en vente libre en France. Du moins, pour le moment.

Mais si le poppers est légal, est-il pour autant considéré comme une drogue ? Là encore, pas facile de s’y retrouver. Jean Suss est coordinateur des interventions de réduction des risques et des dommages en milieux festif, à l’association Ithaque à Strasbourg. Il explique que son activité de prévention n’est pas conditionnée par le statut légal d’une substance. Que le produit soit autorisé ou non à la vente et à la consommation, il peut présenter des risques pour les consommateurs et nécessiter des actions de préventions, de soutien ou d’information. « De notre point de vue, autant dans l’accompagnement dans un parcours de soin que dans des messages de réduction des risques, nous n’accordons pas d’importance à la légalité du produit. Le mot drogue n’a pas de valeur légale [nldr. À l’inverse de « stupéfiant »]. Nous, on travaille avec des personnes qui ont des usages, conduites à risques, des dépendances, des difficultés avec des produits ou des pratiques. Qu’importe la légalité de ce produit. L’alcool, le tabac, le poppers, certains autres produits naturels ou de synthèse sont légaux. C’est ne pas pour ça qu’ils ne posent pas de problème de santé ou d’usage. Donc de ce côté, pour nous, pas de différence entre poppers et d’autres produits. » précise-t-il. Quant au site Drogues info service, il définit une drogue de la manière suivante : « On appelle « drogue » toute substance qui modifie la manière de percevoir les choses, de ressentir les émotions, de penser et de se comporter. » L’alcool et le tabac, pourtant autorisés, entrent donc dans cette définition, tout comme le poppers.

© Coraline Lafon / Pokaa

Sur les stands tenus par les membres de l’association Ithaque, les fiches informatives et autres flyers sur le poppers ont donc tout autant leur place que les autres. Parmi eux, on peut notamment retrouver le flyer réalisé par l’association lyonnaise Keep Smiling, qui aborde la question de la dépendance, souvent associée à la consommation de drogue. Il y est précisé que tous les produits psycho-actifs peuvent être à l’origine d’une dépendance psychologique et/ou physique. La première désigne les liens complexes que le consommateur entretien avec le produit (attentes, manques, désirs), alors que la seconde tient au besoin physiologique de soulager le corps face au manque. Et pour le poppers précisément : « L’usage régulier des nitrites (composantes du poppers) conduit à une dépendance psychologique. Ils ne produisent pas habituellement de dépendance physique ni de syndrome de sevrage à l’arrêt de la consommation. » Ainsi, même si elle n’est pas physique, la dépendance au poppers peut bien exister.


Une consommation en augmentation ?

Vendu dans les sexshops, les bureaux de tabac ou dans certains clubs, sans parler du commerce en ligne, il est très facile de se procurer un flacon. Plusieurs enquêtes semblent montrer une augmentation de la consommation chez les jeunes. Dans une enquête sur l’usage des drogues en France publiée en mars 2015 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), les données recueillies révèlent que le poppers est le produit le plus expérimenté après l’alcool, le tabac et le cannabis : « 7,3 % des personnes âgées de 18 à 64 ans déclarent en avoir consommé au cours de leur vie, ils étaient 3,9 % en 2005 ». De plus, l’expérimentation se fait le plus souvent entre 18 et 25 ans : « 11,7 % en 2014 contre 5,5 % en 2005 ». Dans une autre enquête réalisée par l’OFDT, d’après les données ESCAPAD 2014 et 2017, 8.8% des 17 ans ont déjà expérimenté le poppers en 2017 contre 5,4 en 2014, ce qui signifie une augmentation de plus de 61%.

Poppers vendus dans un sexshop strasbourgeois.
© Caroline Alonso Alvarez / Pokaa

Plusieurs Strasbourgeoises et Strasbourgeois consommateurs ont témoigné de la circulation du produit en soirée, sans pour autant reconnaître une augmentation de la consommation. Selon Martin*, un étudiant en faculté de Lettres de 19 ans, c’est au moment de son entrée à la fac qu’il a véritablement commencé à consommer du poppers : « J’ai été le premier à apporter un flacon, mais mes amis en consomment aussi. Autour de moi, la majorité de mes amis en consomment. On était 2-3 au début, puis par mimétisme, certains de nos amis ont suivi. Même s’il ne voulait pas au départ, ils ont aussi voulu tester, sans jamais être forcés, évidemment. » Quant à Lew, un autre étudiant du même âge, il explique avoir été étonné par la forte consommation du produit en dehors du cadre intime : « Pour moi c’était surtout les personnes lgbt qui en consommaient mais de petite excursion au café des anges m’a fait réfléchir. » Noëmie aussi en a consommé pour la première fois en soirée, dans un événement inter-école. Pour elle, le poppers circule encore davantage dans les écoles ou dans les soirées Science Po : « Ça peut arriver une fois, puis il suffit qu’il y ait quelqu’un à coté de toi qui en ait, ce n’est pas quelque chose que tu as besoin de chercher. Dans mon école au tout début ou j’y étais, ça circulait pas du tout. Et là, ça fait un an ou deux ans qu’il y en a presque systématiquement aux soirées. »

© Martin Lelievre / Pokaa


Une prévention difficile à mener


S’il est certain que sa consommation est assez répandue à Strasbourg, les actions de préventions sont difficiles à mener pour ce produit. Référente communication du Service de santé universitaire, Patricia Claudon explique que « Si le personnel soignant demande aux étudiants ce qu’ils consomment, aucune étude particulière n’est réalisée par rapport aux poppers. De plus, ces derniers étant en vente libre, leur consommation est banalisée, peu abordée par les étudiants. » Du côté d’Ithaque, Jean Suss indique que les membres de l’association ont malheureusement une vision assez limitée du public consommateur en club : « Nous ne travaillons pas trop encore avec les clubs. C’est un sujet délicat pour eux, puisqu’en faisant appel à nous, ils craindraient de faire la lumière sur des consommations qu’ils n’ont peut-être pas envie de voir. » Dans le milieu étudiant aussi, il reconnaît que beaucoup de travail reste à faire : « Mais les assos étudiantes n’ont pas le réflexe de faire appel à nous. On a travaillé il y deux ans avec l’amicale des sciences, avec des formations RdR (Réduction des risques) pour leurs membres. Et après, les membres changent, et le réflexe n’a pas été intégré. Dommage… » Les actions de prévention consacrées au poppers sont donc très rares.

Flyers de prévention Technoplus.
© Caroline Alonso Alvarez

Enfin, le packaging lui-même du produit prête souvent à confusion et la plupart des fabricants cultivent ce doute. Les mentions inscrites sur les flacons sont pour le moins, trompeuses. Beaucoup comportent la mention « Ne pas inhaler » alors que les fabricants et les vendeurs ont parfaitement conscience du cadre dans lequel leurs produit va être utilisé. Noëmie confirme : « Il y a écrit ne pas inhaler sur le flacon, c’est un peu du foutage de gueule. C’est comme ça que tu l’utilises ! » Dans d’autres cas, il s’agit de mettre en avant un autre usage basé sur les propriétés du produit. Certains flacons sont donc présentés comme des nettoyants de cuir, car le liquide permet de nettoyer facilement les vêtements, les sacs ou encore les chaussures. En bref, des informations qui ne sont pas fausses, mais qui alimentent un double discours vis-à-vis du produit et un manque de clarté vis-à-vis des consommateurs.

Le poppers accompagne de nombreux Strasbourgeoises et Strasbourgeois dans leurs soirées, et ça ne semble pas prêt de s’arrêter. Mais peu sont ceux qui connaissent véritablement cette précieuse fiole qui se la joue conviviale et parfume nos clubs et nos appartements strasbourgeois. La communication trompeuse de certains fabricants au sujet de leurs produits témoigne d’un manque de clarté et d’une volonté de se soustraire à toute responsabilité en cas de problèmes graves engendrés par sa consommation. Et les risques peuvent être importants, comme les troubles de la vision, dont les professionnels ne savent pour le moment que peu de choses. Il est donc important de consommer en toute connaissance de cause, pour que la fête continue de battre son plein.

© Maria Fernades




*Le prénom a été modifié.

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