Du 3 au 8 février prochain, Strasbourg accueillera la 10e édition du Forum Européen de Bioéthique. L’occasion d’aborder une fois encore les avancées technologiques et biomédicales qui transforment notre société. Évidemment, nombreuses sont les thématiques dignes d’intérêt qui seront abordées au cours de cette semaine. Mais on a surtout choisi de te parler de la conférence de clôture intitulée : la sexualité de demain qui se tiendra le 8 février prochain à 19h. Pour faire part de leur expertise, on retrouvera autour de la table Carol Burté, praticienne libérale et experte en médecine sexuelle, le psychiatre et docteur en psychologie Serge Tisseron. Mais aussi l’anthropologue et chercheuse Agnès Giard qui a répondu à quelques-unes de nos questions avant son arrivée à Strasbourg pour le FEB. 

Capture d’écran : Black Mirror


Faire l’amour avec un robot, faire l’amour à distance, assouvir tous ses fantasmes, décupler le plaisir, améliorer ses performances, modifier l’apparence des appareils génitaux, trouver des partenaires sur internet et jouir à la demande, cela pourrait bien être la sexualité de demain. Mais le risque, lorsqu’on évolue dans une société qui marchandise nos désirs et nos plaisirs à grand renfort de nouvelles technologies, n’est-il pas finalement d’appauvrir ou d’aseptiser notre univers fantasmatique ?La description associée à la conférence du 8 février prochain promet un bond dans le futur et beaucoup de découvertes. La présence d’Agnès Giard, permettra notamment de porter un regard sur nos voisins japonais. Cette anthropologue-chercheuse à la Freie Universität de Berlin est l’auteure de plusieurs ouvrages consacrés à la sexualité au Japon (Dernier en date : Un désir d’humain, les love doll au Japon, publié en 2016). Par ailleurs, elle tient également le blog “Les 400 culs” sur le site du journal Libération sur lequel elle rédige chaque semaine des billets sur le sexe et les relations humaines.


Le Japon, un terreau fertile pour le développement des gadgets sexuels

Du Japon, on a souvent depuis notre Hexagone une vision extravagante et excentrique, dépeinte en couleurs flashy et à renfort de panneaux lumineux. Et côté sexe, les inventions nippones semblent surpasser de loin nos rayons X les plus obscurs. Mais le Japon mise t’il réellement davantage sur les nouvelles technologies liées à l’amour et au sexe que la France ? 

Tout d’abord, il important de préciser que le pays est aujourd’hui frappé par une forte hausse du célibat comme le rappelle Agnès Giard. Et qu’il n’hésite donc pas à investir dans la recherche et le développement d’outils qui permettraient de “rapprocher les gens”. Les ingénieurs s’appliquent ainsi à concevoir des gadgets pour “aider les jeunes à faire une rencontre amoureuse”. De nombreuses technologies sont élaborés dans cet objectif, comme les “robots d’intercession romantique, [les] logiciels de conversation pour trouver l’âme-soeur” ou encore les “services en ligne de déclarations instantanées”.

Il se pourrait donc tout à fait qu’il existe davantage de gadgets high-tech bizarres au Japon qu’en France ou qu’en Europe selon l’anthropologue. Elle explique : “Cela ne m’étonnerait pas car le marché, d’une part, est plus grand (126 millions de personnes contre 70 millions en France) et, d’autre part, plus ouvert à l’idée de l’amusement, y compris érotique. L’expression « jeu du faire semblant » (gokko asobi) apparaît souvent dans le marketing des produits et des services pour adultes.


Les amours artificiels

S’il y a un domaine dans lequel le Japon excelle, ce sont les partenaires amoureux numériques. On peut facilement se procurer un hologramme féminin, un boyfriend pour écran tactile, une fiancée pour lunettes de réalité virtuelle ou encore un partenaire interactif à télécharger. L’ampleur de ce marché est telle qu’en 2016, la firme japonaise Voltage (numéro un mondial dans la production de «boyfriends virtuels») affirme avoir enregistré 50 millions d’utilisatrices, principalement des Japonaises.” indique Agnès Giard. 

Plus étonnant encore, elle assure qu’il existe depuis les années 2000, “une étonnante industrie de traversins anthropomorphiques parfois couplés avec des senseurs.Le principe ? Lorsque l’on caresse l’édredon qui représente une jeune fille en taille réelle, cette dernière proteste ou bien miaule des phrases pré-enregistrées. L’anthropologue remarque que dans un marché des célibataires en plein essor, ces partenaires fictifs déclinés en coussins sont de plus en plus accessibles puisque commercialisés à des prix toujours plus bas. Au Japon, “leur charme est tel que des hommes et des femmes vont jusqu’à épouser publiquement ces créatures digitales lors de cérémonies de mariage (non-officielles) au cours desquelles ils et elles échangent des bagues et signent des faux contrats de mariage avec leur partenaire de fiction. 


Échapper à la réalité 

Mais alors pourquoi ces amours artificiels remportent-ils un tel succès ? Certaines femmes affirment même préférer la compagnie de ces technologies aux humains. Mais selon l’experte en sexualité nipponne, il ne faut pas prendre au pied de la lettre ces confessions qui relèvent plutôt “d’une forme de provoc mêlée d’ironie et de colère.Elle précise : “Pour beaucoup de jeunes adultes au Japon, il est en effet devenu impossible de fonder un foyer et d’avoir des enfants. Depuis l’éclatement de la bulle économique dans les années 1990, la crise frappe, forçant un nombre croissant d’entre eux à renoncer au mariage (faute de moyens, faute de partenaire) et donc à l’espérance de vivre à deux. 

Par ailleurs : “L’union libre n’est pas encore entrée dans les moeurs. Beaucoup d’hommes, étant précaires, sont exclus du marché matrimonial. Quant aux femmes, elles craignent de renoncer à leur indépendance et cela d’autant plus que les hommes disposant d’un emploi stable et bien rémunéré sont devenus rares. Voilà pourquoi, au Japon, il existe une telle quantité de gadgets conçus pour simuler une relation amoureuse « dans le vide ».


Next step : nos sex-shops ?

Il s’avère que les simulacres japonais ont de plus en plus de succès à l’étranger : en France, aux USA, en Chine, ces produits se répandent. Et pour Agnès Giard, cette tendance peut en partie s’expliquer par un certain désir d’évasion et d’irresponsabilité dans la pratique du jeu. En d’autres termes, se permettre un certain lâcher prise en s’en remettant à des algorithmes, à des machines afin d’éviter d’avoir à tout décider nous-mêmes dans nos sociétés contemporaines largement dominées par le culte de la performance. Alain Ehrenberg, un sociologue français a notamment désigné ce sentiment “la fatigue d’être soi”. La pratique du jeu grâce à ces nouvelles technologies permettrait donc s’évader et de soulager cette fatigue.


Tous seuls avec ses joujoux technologiques ?

Robots sexuels, films pornos en VR, vibromasseurs et vagins en silicone, les technologies liées au sexe n’ont-elles pas tendance à privilégier davantage les plaisirs solitaires ? Doit-on craindre un monde où tous ces gadgets auront remplacé les humains ? Une société dans laquelle les relations humaines seront fortement réduites ? Pas de panique, la chercheuse nous rassure : “Il est absurde de croire qu’un objet peut remplacer l’humain. Tout objet est par nature une interface entre les humains, même quand il est utilisé en solitaire.

À titre d’exemple, les love dolls ne peuvent pas et ne doivent pas être considérées comme des compagnes de substitution :Elles ne sont pas utilisées pour compenser la solitude, mais au contraire pour la rendre visible, scandaleusement. Un homme qui vit avec une poupée le fait envers et contre la société, pour un tas de raisons différentes : pour marquer son sentiment de désajustement par rapport aux normes, pour exprimer sa colère d’être un laissé-pour-compte, pour manifester sa détresse, pour parodier les « couples normaux ».Pour Agnès Giard, ces objets sont avant tout des éléments de langage, ils nous servent à nous exprimer : “C’est comme porter un T-shirt « No Future ». L’objet parle de vous, à votre place..


Retrouvez Agnès Giard le 8 février prochain à la conférence la sexualité de demain à 19h à l’Aubette.



Le Forum Européen de la Biodiversité 
Quel humain pour demain ? 
Du 3 au 8 février 2020
Salle de l’Aubette, 31 place Kléber
67000 Strasbourg

Page Facebook & site internet


Photo de couverture : YOSHIAKI MIURA PHOTO

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