Le 13 mars prochain au Zénith de Strasbourg, Eric Serra jouera, en direct et accompagné de ses musiciens, la BO du Grand Bleu, lors d’un ciné-concert d’exception. 32 ans après le succès colossal rencontré par le film à la musique hypnotique et majestueuse, l’engouement du public est toujours le même, l’émotion n’a pas faibli. Il faut dire que l’œuvre est culte. La bande-originale qu’Eric Serra a composée pour le film a remporté le César de la meilleure musique de film, une Victoire de la musique et a été vendue à trois millions d’exemplaires. C’est sans compter ses nombreuses autres collaborations aux côtés de Luc Besson, qu’il considère comme un frère, sa carrière musicale avec RXRA, ou encore ses talents de chef d’orchestre symphonique. Rencontre avec un grand artiste que la passion n’a jamais quitté.

Votre nom est associé à celui de Luc Besson, vous avez collaboré sur quasiment tous ses films, de Subway à Léon, en passant par le Grand Bleu, Lucy, Arthur et les Minimoys, Jeanne d’Arc et j’en passe. Comment vous êtes-vous rencontrés et comment devient-on le compositeur attitré d’un réalisateur ?

Eric Serra : On s’est rencontrés quand on avait 17-18 ans, dans un studio d’enregistrement où je jouais avec des guitares. J’étais déjà musicien professionnel et on m’avait appelé pour travailler sur l’album d’un Monsieur qui s’appelle Pierre Jolivet. Vous le connaissez peut-être en tant que réalisateur. A cette époque-là, il faisait un album de chanteur sur lequel j’ai été amené à collaborer et au même moment il écrivait avec Luc Besson le scénario de ce qui allait devenir plus tard le premier film de Luc  » Le dernier combat ». Pierre était un peu plus âgé que nous, il était déjà implanté dans le cinéma, alors que nous on était des gosses, on débutait. Pour ma part, j’étais musicien pro, je n’étais pas intéressé par le cinéma, et Luc n’avait été qu’assistant sur un film. Mais c’est de cette manière qu’on s’est connus. Et quelques mois après cela, Luc a fait son premier court-métrage, dont il m’a demandé de composer la musique. Il m’avait vu improviser et il pensait que j’étais compositeur. Ça a démarré ainsi, puis il m’a redemandé pour son premier long métrage, suivi du second « Subway » qui a déjà extrêmement bien marché et du troisième « Le Grand Bleu ».

Pour quelle raison cette collaboration dure selon vous ?

Eric Serra : C’est probablement pour la même raison que pour les autres binômes de ce genre. On est pas un cas unique, il y en a plein des combinaisons comme ça, comme Spielberg avec John Williams, Bernard Herrmann avec Hitchcock, Tim Burton et Dany Helfman… Je pense que la raison c’est simplement qu’au départ, un réalisateur et un compositeur sont comme un martien et un vénusien. Ce sont deux personnes qui ne viennent pas du tout de la même planète et qui ne parlent pas du tout la même langue. Donc quand on a la chance d’en rencontrer un avec qui on se comprend bien et avec qui on arrive à faire des choses ensemble qui correspondent à ce qu’on cherche, on a aucune raison d’arrêter. C’est une rencontre miraculeuse qui a eu lieu. Quand on travaille ensemble avec Luc par exemple, lui sait quel rôle doit jouer la musique dans chaque scène, mais il ne sait pas l’exprimer en terme de musique. On se parle en termes d’émotions et de sentiments. Ce sont des choses on ne peut plus abstraites. Qui dit abstrait dit source de malentendu. D’où la complexité des rapports humains en général. La communication c’est compliqué. Donc quand on a la chance de trouver quelqu’un avec qui ça fonctionne, que lui est satisfait du travail que je fournis et que moi de mon côté je suis ravi du rôle qu’il me donne, on a pas de raison de s’arrêter, on est contents de s’être trouvés.

Crédit photo : Pierre Hennequin

Pour composer la bande originale d’un film, faut-il forcément que ce dernier vous touche ?

Eric Serra : C’est une très bonne question. Je ne suis pas certain non. Ce qui doit me toucher, c’est le réalisateur, j’ai besoin d’avoir une vraie complicité avec lui. Enfin je dis ça, mais c’est un mélange des deux. C’est lié. Si le film me touche c’est que le réalisateur me touche aussi. Inversement, si je m’entend bien avec le réalisateur et qu’on a une bonne complicité, son film va probablement me toucher. Donc c’est rare que les deux soient contradictoires. Les rares fois où ça s’est moyennement bien passé sur les films sur lesquels j’ai bossé, c’est parce que le réalisateur ne m’intéressait pas, et du coup son film pas particulièrement non plus. C’est arrivé très rarement. J’exagère même lorsque je dis ça, car je ne me suis jamais retrouvé dans une situation à ce point désagréable. Mais quand on me propose un film, c’est surtout les discussions avec le réalisateur qui vont me convaincre ou pas d’y participer, plus que le scénario lui-même. Avec Luc Besson, je sais qu’à chaque fois c’est une aventure passionnante quel que soit le sujet du film. On a fait des choses extrêmement différentes les unes des autres, entre Subway, le Grand Bleu, le 5ème élément et Jeanne d’Arc par exemple, ça n’a aucun rapport. Et pourtant à chaque fois l’aventure est passionnante de la même façon. Lorsque Luc m’appelle et me demande si je veux faire son prochain film, je lui dis oui sans même lui demander de quel sujet il va traiter. Je sais que l’aventure va être belle. Je résonne comme ça.

Comment crée-t-on une bande originale, faut-il s’immerger dans le film au préalable ? J’ai lu que pour le Grand Bleu vous aviez plongé avec Jacques Mayol. Ça aide ?

Eric Serra: Quand c’est possible, c’est effectivement l’idéal. Plonger dans l’univers du film, dans la réalité. Avec « Le Grand Bleu » c’était possible, on pouvait plonger, faire de l’apnée. Par contre, lorsque je travaille sur un film de science-fiction, malheureusement je ne peux pas aller sur une autre planète. Donc parfois c’est impossible et dans ce cas-là c’est un travail d’imagination. Comme lorsque vous lisez un roman. Vous entrez dans une histoire. Je m’inspire de ce que je ressens en voyant le film ou en y pensant.

Crédit photo : Pierre Hennequin

Vous composez mais vous jouez également dans un groupe qui s’appelle « RXRA », est-ce qu’une de ces deux formules vous rend plus heureux que l’autre, ou c’est une combinaison des deux ?

Eric Serra : Ce sont deux choses totalement différentes et incomparables donc je ne peux pas dire laquelle je préfère. C’est comme aimer jouer au tennis et aimer lire des bouquins, ce n’est pas du tout la même chose. Ce ne sont pas les mêmes moments, ni les mêmes plaisirs. J’adore les deux. C’est fondamentalement différent, quand je compose, je suis tout seul, c’est très solitaire, c’est de la recherche, c’est passionnant. On se sent un peu comme un magicien, un chimiste ou un savant fou. On cherche des trucs et quand on trouve, on est super excités. Il y a des moments de doute, des moments compliqués, ou de solitude extrême, mais c’est génial. Lorsqu’on joue c’est l’inverse. Je suis avec mes potes entrain de faire de la musique et encore aujourd’hui j’ai l’impression d’avoir 15 ans. Je ressens le même plaisir et les mêmes sensations que lorsque j’étais ado. Et j’ai la chance d’en avoir plein des passions comme ça. Par exemple, quand je dirige un orchestre symphonique c’est encore un plaisir totalement différent mais qui est tellement magnifique aussi. Ce sont des plaisirs extrêmement forts et extrêmement uniques.

Y’a t-il un film dont vous auriez aimé faire la bande-originale ?

Eric Serra : Oui bien-sûr, lorsqu’on me pose cette question je réponds en général « Amadeus » (rires). En réalité, ce n’est pas quelque chose à quoi je pense en général. La seule fois où ça m’est arrivé de me dire que j’aurais aimé faire la musique du film, c’était pour « Avatar ». C’est l’unique fois où je me suis fait cette réflexion. Parce que je n’avais pas tellement aimé la musique d' »Avatar » et j’avais tellement adoré le film, que ça m’avait frustré. C’était curieux d’ailleurs car c’est James Horner, le compositeur « attitré » de James Cameron, qui avait composé la musique et il est dans le top 3 de mes compositeurs préférés de musiques de films. J’ai pour lui un immense respect et beaucoup d’admiration. En général, je ne suis pas très fan des compositeurs américains car leurs compositions manquent un peu de profondeur et d’émotion, mais James Horner est le seul où je ressentais quelque chose, j’adorais ce mec-là. Le jour où j’ai vu « Avatar », je me souviens qu’au moment où on découvre le peuple de Pandora, il y a une musique qui se veut ethnique sauf que c’est du ethnique hollywoodien et ça me gênait terriblement. D’autant plus que dans ma propre musique, j’utilise souvent des éléments ethniques, j’ai passé beaucoup de temps en Afrique, je veux que ce soit authentique. Pendant tout le film je me suis demandé pourquoi James Cameron n’avait pas collaboré avec son compositeur habituel. J’adore James Horner et là c’était tellement nul, que je ne pouvais pas croire que c’était lui. J’aurais adoré faire la musique de ce film. A la fin, j’ai laissé dérouler le générique pour voir le nom du compositeur, j’ai vu James Horner apparaître et je me suis dit : « Ah merde c’était lui ». Ça m’a déçu, c’était horrible. Mais au-delà de ce cas particulier, lorsque je vais au cinéma, en général je suis dans mon film comme un spectateur normal, sans porter une attention particulière à la musique. A la limite le seul moment où j’y fais vraiment attention, c’est quand elle n’est pas réussie et qu’elle me dérange.

Ce n’était pas un rêve pour vous de devenir compositeur de musiques de films ?

Eric Serra : Non ce n’est pas ma passion absolue, j’ai fait ça un peu par hasard. J’ai commencé pour Luc, alors que j’étais parti dans une carrière de musicien qui me comblait tout à fait. Même en tant que compositeur, je suis actuellement en train de faire un album personnel et ça me comble parfaitement. J’aime beaucoup faire de la musique de films aussi mais je ne suis pas uniquement là-dedans.

Crédit photo : Emanuele Scorcelletti

Comment est né l’idée du ciné-concert « Le Grand Bleu »?

Eric Serra : C’est le producteur Gérard Drouot qui a eu cette idée il y a quelques années. Il me l’a suggéré mais je n’étais pas convaincu par le concept du ciné-concert en lui-même. Je trouvais ça absurde. Un public ne peut pas regarder le film et l’orchestre en même temps. C’est paradoxal. Au départ, je n’étais pas intéressé. Puis au fil des années, à la fois je voyais que le concept se développait de plus en plus donc que les gens aimaient ça. Et autour de moi, tout le monde avait l’air de trouver ça génial et me disait de le faire. Au bout d’un moment j’ai eu l’impression d’être le seul à ne pas croire au concept, ça m’a amené à la conclusion que j’avais peut-être tort. Du coup, on l’a tenté, et ça m’a confirmé que c’est moi qui avait tort, puisque les gens adorent et nous on s’est éclatés à le créer.

Ce doit être génial pour vous aussi de pouvoir jouer votre BO en direct devant des milliers de spectateurs.

Eric Serra : Honnêtement, bien sûr c’est génial, mais pas plus que de faire un concert. Quand je joue ma musique sur scène, je m’éclate tout autant. Le seul truc qui est un peu plus cool peut-être, c’est le fait que ce soit ma musique la plus connue et du coup ça déclenche des réactions proportionnelles. Elle me permet également de faire cette tournée énorme. Un concert d’Eric Serra n’a jamais engendré une tournée des Zénith alors que le ciné-concert du « Grand Bleu », oui.

Ce doit être touchant également de réaliser que 32 ans plus tard ce film suscite toujours autant d’engouement.

Eric Serra : Oui absolument. Sachant tout de même que ce n’est pas mon film, ce n’est que ma musique. Mais c’est cool de se rendre compte que cette musique plaît toujours autant 32 ans plus tard.

Que représente « Le Grand Bleu » pour vous ?

Eric Serra : C’est un film qui a changé nos vies, à Luc, Jean Reno et moi. Je reviens toujours à nous trois car on a démarré ensemble. Dès le premier court-métrage de Luc, c’était nous trois. Mais le « Grand Bleu » a également changé la vie de Jean-Marc Barr, Rosanna Arquette… Ça a été un tel succès, ça a eu un tel impact. Il a changé nos vies à la fois parce que les gens ne nous voyaient plus de la même façon et n’ont plus eu la même attitude avec nous. Ils nous reconnaissaient et vu que c’est pour de bonnes raisons, ça déclenchait des sourires, des yeux qui brillent… c’est toujours très agréable. Puis ça a changé nos vies aussi tout simplement, bassement, matériellement. On a gagné au Loto un peu. Moi ça m’a permis de faire le tour du monde, j’ai découvert des endroits incroyables, je me suis nourri de tout ça, enrichi, cultivé.

Crédit photo : Pierre Hennequin

Vos voyages vous inspirent-ils pour vos compositions ?

Eric Serra : Énormément. Je pense d’ailleurs que c’est une règle générale applicable à tout être humain. Les voyages pour moi c’est ce qui enrichit le plus. Vous découvrez des endroits que vous ne connaissez pas, des gens, des cultures, des arts inconnus, des langues inconnues… Il n’y a rien de plus enrichissant. Lorsque j’ai commencé à voyager je me suis immédiatement rendu compte que ça avait un impact énorme sur ma perception des choses. Y compris quand j’étais de retour. Je sentais que ma vision avait changé, s’était élargie. Ça vous nourrit et d’autant plus quand vous êtes artiste. Toutes ces émotions nouvelles et fortes sont comme de la nourriture. Le voyage c’est le caviar de l’artiste. (rires)

Si vous pouviez organiser votre propre festival, ce serait plutôt cinématographie, musical, symphonique ? Vous avez beaucoup de cordes à votre arc, vous verriez les choses comment ?

Eric Serra : Je ne me suis jamais posé cette question, car je ne suis pas très bon en conceptualisation d’idées. Je suis plutôt émotionnel et spontané. Mais si je devais imaginer un festival, j’imagine que ce serait déjà évidemment composé de beaucoup de musiques très éclectiques. Autant de rock, que de jazz, que de classique, que d’ethnique… Probablement mélangés avec différents arts : de la danse, des acrobaties… Ce serait assez branché cirque. En 2007-2008, j’ai travaillé avec « le Cirque du Soleil », et j’ai adoré. Je m’y sentais extrêmement bien. Cette expérience m’avait passionné, parce qu’elle combinait différentes formes d’art, créant ainsi tout un univers magnifique. Du coup, lorsque vous me posez cette question je vois immédiatement un truc dans le thème « Cirque du Soleil ». C’est un peu le même état d’esprit que le « Burning Man ». Je n’ai pas encore eu la chance d’y aller mais c’est un rêve, ça a l’air incroyable. Guy Laliberté par exemple, fondateur du « Cirque du Soleil », y va chaque année.

Si vous pouviez donner un titre à votre carrière, à ce que vous avez vécu, à l’ensemble de votre vie ?

Eric Serra : Un titre c’est difficile, il faut que ça sonne bien, que ce soit joli. Je vais plutôt te donner un ou deux mots qui la définissent. Les mots qui me viennent à l’esprit immédiatement pour qualifier ce que j’ai vécu, c’est premièrement l’éclectisme, parce que j’ai eu la chance de vivre des choses très différentes. Puis, la liberté, très important. J’ai eu la chance de toujours réussir à rester libre dans ce monde-là, toujours choisir ce que j’avais envie de faire. Donc je n’ai jamais perdu le plaisir ou la passion. Je suis 100% autodidacte, personne ne m’a jamais appris la musique ou imposer quoique ce soit. Quand je jouais c’était seulement parce que j’en avais envie. C’était mon jeu favori et c’est toujours le cas aujourd’hui. C’est pas mal à mon âge. (rires)

C’est impressionnant aussi d’en être arrivé là, en ayant tout appris soi-même.

Eric Serra : Il y a la chance aussi. Éclectisme, liberté, chance.

>> Propos recueillis par Emma Schneider <<

Un grand merci à Eric Serra et à toute son équipe, ainsi qu’à l’équipe de l’hôtel les Haras. Crédit photo de couverture : Emanuele Scorcelletti

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here