Interview d’une photographe pas comme les autres : Maria Fernandes, aka Cactus Sauvage, et…co-fondatrice de Pokaa, dont elle s’est occupée, un temps, des photos et visuels. Une artiste curieuse du monde qui l’entoure qui fait se rencontrer poésie, physique et biologie. Plongée dans un univers scientifico-onirique d’une passionnée de lumière qui manie l’argentique, et livre des vidéos hypnotiques.

Invitée dans le petit cocon de Maria Fernandes, un lendemain compliqué de soirée, j’ai posé, aux côtés de quelques viennoiseries, mon magnéto. D’abord intimidant pour mon interviewée, il s’est rapidement fait oublier sur les presque 3 heures qu’a duré cette jolie rencontre ponctuée d’éclats de rire et bourrée de bonnes énergies. Une interview tout en douceur à la lueur de néons colorés, entourées par les curiosités disséminées ça et là dans son salon.

Autoportrait de Maria

Elle m’avait prévenue que son « petit studio » reflétait bien sa personnalité, et qu’elle s’en servait pour ses compositions. Ce n’était pas peu dire : prismes en verre ou cristal, gélatines colorées, papier réfléchissant, tissu en sequins… Balayant du regard sa déco, je découvrais dans son appart, les coulisses de son univers onirique. Ici ou là, le plan d’une de ses photos, là encore, l’accessoire d’une vidéo.

Du Cactus Sauvage à la jungle urbaine

Amoureuse des plantes, « Cactus Sauvage » – son pseudo – est avant tout une enfant de la campagne, fascinée par la nature. Cette Haut-Rhinoise de bientôt 27 ans, venue d’Aspach-le-Bas puis Mulhousienne et Strasbourgeoise d’adoption, a baigné dans un environnement naturel peuplé d’animaux, jusqu’à son adolescence, quand elle a quitté son village pour la ville. Elle me confie que c’est ce qui a développé et aiguisé son « œil artistique ».

« Dans la nature, t’as tout. Plein de choses à voir : les saisons, les lumières qui changent. Tu peux vivre avec ». Empruntant d’abord le Coolpix de son père, un numérique compact des plus classiques, elle fait ses armes dès le collège sur des plans de « neige qui brille, de bourgeons de fleurs » et des portraits de ses potes. Des thématiques abordées jeune, qu’on retrouve finalement encore aujourd’hui dans son travail.

Puis à 16 ans, désormais à Mulhouse, dans un lycée d’arts pla’ peuplé de plasticiens et de musiciens, elle apprend à manier son premier reflex et se met plus sérieusement à la photo, immortalisant ses potes artistes. Loin de sa campagne natale, la faune qu’elle rencontre en ville est bien différente : fourrée dans les salles de concert et explorant le milieu nocturne, elle troque les poules de son père d’hier, contre des portraits d’oiseaux de nuit. Parmi eux, pas mal de musicos qui l’appellent pour des projets : un concert à immortaliser, une couv d’EP, un clip à réaliser. De quoi se faire la main.

« Une fenêtre vers autre chose »

La musique prend d’ailleurs une grande place dans son travail et peut se révéler être, pour elle, « un vrai déclancheur ». En fond sonore de l’interview : de l’ambient. Les doux loops de Terekke nous bercent et habitent l’espace de son salon, résonnant tout autour de nous. Dans cette ambiance ouatée, elle me fait découvrir ses vidéos. Une pratique qui représente pour elle, « l’extension, la continuité de la photo ».

« De nos jours, tout bon photographe va être amené à en faire car la manière de communiquer est en train de changer : tu peux arriver à toucher les gens en faisant des vidéos. Même faire des animations, des petits gifs […]. C’est une évolution. Faut toucher à tout et s’essayer à tous les médias et pour moi, ça me semblait naturel ». Elle parle de « raconter d’autres histoires », d’une « fenêtre vers autre chose ».

Une commande du rappeur SMR, à base de jets d’encre et peinture acrylique dans un aquarium. …Hypnotique.
Une vidéo prise face à la fenêtre de son salon. Ambiance lumineuse rose sur fond de train qui passe, musique de Blue Hawaii et poème qui défile.

L’œil qui voyage

Ayant laissé les portraits de côté depuis 2 ans, sauf collab exceptionnelle et coups de cœur ponctuels, elle m’explique que si elle reste toujours sensible à « l’être humain, au faciès », elle « dérive sur l’observation de ce qui [l’]entoure comme la lumière, et les couleurs, énormément ». Elle parle d’un « œil presque scientifique » dans sa façon de voir le monde, la photo. Elle aime aborder la science d’un point de vue artistique. Et essayant de comprendre le fonctionnement des choses, elle s’attache aux détails, décrypte, et potasse ses sujets.

Le dernier en date : les caustiques, qui en optique et en mathématiques, sont les effets visuels rendus par des rayons lumineux ayant subis une réflexion ou réfraction sur une surface ou une courbe. Traduction : des projections différées de la lumière. Comme l’eau, les paillettes, les prismes peuvent en créer.

Pour que je comprenne, elle me fait une démo sur son mur. Plus attentive qu’à mes cours de physique de collège, je plonge dans ses explications. Enthousiaste, elle part dans la généalogie de sa passion : « les rayons du soleil, et dans le soleil, il y a la lumière, dans la lumière, les couleurs, la diffraction… ».

Un de ses derniers coups de cœur : l’installation Turbulences du plasticien Etienne Rey visible dans le cadre de la dernière édition de l’Ososphère. L’artiste proposait aux visiteurs une expérience immersive autour des caustiques.

Après des premières déambulations hasardeuses à la recherche de caustiques dans son environnement, elle aussi, créé désormais les siennes : « tu peux les manier comme tu veux, leur donner de la couleur, de la texture ».

Passion-néons

A la racine de son travail et de ses inspirations : les ambiances lumineuses des films, principalement d’horreur, ou même d’action, qu’elle a commencé à mater gamine, initiée par un père cinéphile. Période de prédilection : 1960 à 80-90. Elle me parle, des étoiles plein les yeux, de son admiration pour Dario Argento et la photographie de ses films, dont celle des célèbres Suspiria et Inferno ou encore pour Carpenter (La Chose, Christine…).

Dans ses incontournables, on retrouve aussi des réals plus récents, du fait d’un retour à la mode des ambiances néons. Comme chez Xavier Dolan qu’elle cite, et Les Amours Imaginaires : « j’ai été amoureuse de ce film pendant bien trop longtemps », m’avoue-t-elle. « C’est de l’abstraction pure, ça t’embarque vraiment dans un univers ouf. C’est tellement poétique ».

Cette vidéo, tournée en partie au musée des moulages de l’Université de Strasbourg, rappelle d’ailleurs la scène de rencontre, en musique, des Amours Imaginaires de Dolan

De son amour du sanguinolent rétro, et des nanars déjantés, à la poésie d’un Dolan, une même envie de magnifier ce qui l’entoure, en jouant avec la lumière, les matières, les couleurs (bien qu’elle bosse aussi le noir & blanc). Des effets d’étrangeté dans ses photos, créé par des artifices : ses outils fétiches que sont, entre autres, les cristaux qu’elle adore, et les gélatines de couleur, qu’elle embarque dans ses séances photos et expéditions, afin de transformer et poétiser la réalité. Elle parle ainsi de « rêverie(s), d’un fantasme ».

Invitée, d’ailleurs, à faire une expo à la Kulture, « Quadrichromie », par le collectif MAL.E.S, en octobre dernier, elle a bossé l’accrochage comme une expérience immersive in situ, avec entre autres, machine à fumée et musiques d’ambiance. Une installation-immersion qui invitait à voyager dans son univers, et plus largement : à la rêverie.

Au cœur des choses

Elle me parle de son approche : « Tout mon travail se base plus ou moins sur de l’improvisation. Je réfléchis à des projets mais j’improvise. J’observe beaucoup et j’expérimente énormément aussi ». Elle passe également d’un cycle à un autre.

Sa lubie actuelle, en attente : l’observation microscopique. Encore à la recherche, au moment de l’interview, d’un microscope oculaire, pour se livrer à des expérimentations sur l’infiniment petit, elle se projette déjà dans tout ce que peut offrir ce nouvel outil. Jouer avec les superpositions, manipuler des organismes vivants ou non (les plantes, entre autres), s’intéresser à la cristallisation… Elle qui a toujours aimer regarder et comprendre ce qui l’entoure, désire s’approcher encore davantage de l’objet de son attention et aller au fond des choses. A l’origine de ce qui compose le monde.

Cette manière d’aborder son environnement, elle l’a jusque dans le médium qu’elle utilise : l’argentique. Adepte depuis 2013, elle aimerait qu’on le valorise et le prenne davantage au sérieux, même dans les commandes privées où le numérique est souvent automatique.

Contrairement aux rafales des reflex numériques, dans l’argentique, c’est « l’instant présent qui compte, ce qui veut dire que l’instant va vraiment être pris en photo ». On observe et réfléchit sa photo avant d’appuyer. Elle s’émerveille également de son « grain, [ses]couleurs… », et me parle de l’un de ses appareils, qui a une fuite de lumière et qui est devenu sa « patte photographique, presque ». Un défaut, offert par son argentique, qui devient une qualité. Encore une belle façon, pour Maria, de transformer, grâce au hasard et à la lumière, la réalité qui l’entoure.

Que ce soit donc dans ses expérimentations visuelles ou dans ses morceaux de vie qu’elle immortalise, Maria aime être au plus près de ce qu’elle photographie. Sa démarche : une observation active, un « positionnement d’être humain sur cette planète qui essaie de comprendre ce qui l’entoure ». Une approche qu’elle définit comme « très existentialiste ». Un autre regard qu’elle nous offre pour transformer notre réalité, aussi. Une invitation au rêve. En soi, un joli cadeau.


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Crédits photos de l’article : Maria Fernandes / Cactus Sauvage

>>> Fanny SORIANO <<<

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