L’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération

Aujourd’hui nous allons à la rencontre de Sophie, une jeune femme pétillante de 27 ans enracinée dans la culture alsacienne depuis sa plus tendre enfance. Née à Strasbourg et anciennement graphiste freelance dans le milieu culturel, elle est aujourd’hui seule à la tête de la micro-brasserie artisanale Blüeme. Nous l’avons rencontré un soir de semaine sur les épaisses tables en bois du bar Le Garde Fou afin qu’elle nous présente son parcours, son projet, ses créations mais aussi sa vision de la place de la femme dans l’univers brassicole. Une vision qui place les femme à la manœuvre et qui met plus que jamais à l’honneur les ressources locales dans des recettes uniques et particulières. Fruits, plantes aromatiques, épices ou légumes d’Alsace oubliés, Sophie travaille d’arrache-pied du haut de son mètre 55 pour inviter à la table des Strasbourgeois(es) toute une palette de richesses inexploitées, que nous avons pourtant là, juste sous nos pieds.

D’où te vient cette idée de brasserie ?

J’étais dans le graphisme et au bout de trois ans de freelance j’en avais assez de courir après les contrats. Et il faut être honnête, dans le culturel on ne gagne pas très bien sa vie. Je me suis remise en question, c’était le bon moment pour changer de voie. Et puis j’ai commencé à faire de la bière dans ma cuisine pendant mon temps libre. J’avais des amis qui le faisaient déjà et je m’y suis mise aussi. Je me suis simplement et directement rendue compte que de créer ses propres arrangements, ajouter les ingrédients que l’on souhaite et faire le petit brasseur chimiste c’était juste génial, et gratifiant. Et puis on peut dire ce qu’on veut, la bière c’est cool. Il faut dire aussi que nous sommes en Alsace, ça aide, une région brassicole ultra riche. On est tous imprégnés de la Pils, Météor, on a toujours bu de la bière, où que ce soit et à des âges très différents. J’ai été influencée par tout ça.

Un élément déclencheur qui t’a fait passer le cap du brassage amateur ?

Un ami à moi a créé un festival dédié à la bière, il m’avait demandé si je pouvais être bénévole et j’ai accepté. Le jour J il faisait beau, tout le monde était content, c’était presque trop idyllique. Mais ce jour là a été décisif. J’ai fait la connaissance de brasseurs (notamment Ben de Bendorf) et je suis tombée très vite amoureuse de cet univers. Et comme je suis têtue, déterminée et que je n’aime pas perdre mon temps je me suis dit « c’est maintenant ou jamais« . Alors je suis allée voir plein de brasseurs de octobre à décembre, j’ai voulu m’imprégner au maximum de toutes les facettes du métier en peu de temps. De toute façon c’est allé très vite, j’étais déjà en plein dedans.

Tu as été soutenue dans ton projet ?

Je suis allée toquer à Pôle Emploi : « Hey je veux être brasseuse ». Forcément ils ont eu un peu peur, déjà graphiste c’était pas simple alors ensuite brasseuse ça l’était encore moins.

D’ailleurs, quel terme doit-on employer ? Brasseuse, brasseur ?

Le mot n’existait pas dans le code métier de Pôle Emploi, tu peux dire brasseuse. Après il y a « artisan brasseur » (ou brasseuse du coup), mais je n’ai pas ce titre. Il faut avoir bien plus d’expérience, au moins trois ans je crois.

Pour revenir à ta question précédente j’ai fait un dossier solide pour décroche une formation. Je n’avais pas envie de reprendre des études longues alors j’ai fait une petite formation d’une semaine à Paris, mais il fallait déjà avoir des pré-requis. Comme tu peux l’imaginer, j’étais la seule nana, tous les autres messieurs avaient entre quarante et cinquante ans.

(On boit un coup, quand même)

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Les heures de formation terminées (9h -17h) on allait au bar, on se retrouvait tous les soirs pour picoler mais on apprenait pas mal. On avait mal à la tête mais on apprenait.

Quelle a été l’étape suivante ?

Les expériences, beaucoup d’expériences et de recettes dont celle au thé Matcha qui m’a fait connaître à mes débuts et qui est ma recette de cœur.

Au bout de combien d’essais as-tu réussi à avoir ce produit fini là ? (bière que nous sommes en train de s’enfiler)

Selon moi assez rapidement puisque au bout de trois prototypes j’avais quelque chose qui me convenait déjà très bien. Mais je me suis bien-sûr renseignée auprès de dizaines de confrères pour adapter et modifier cette recette à laquelle je tenais déjà. Je continuais de participer à des dizaines d’événements et de festivals dédiés à la bière à travers le Grand Est et les Ardennes pour me perfectionner encore et encore, je le referais peut-être l’année prochaine.

Blüeme ça veut dire quoi ?

C’est de l’Alsacien strasbourgeois, ça veut dire « fleur », herboristerie en général, pas seulement la petite pâquerette que tu trouves dans les champs. Je voulais rester ancrée dans ma région et en même temps me centrer sur ma ville, du coup j’ai choisi de l’Alsacien uniquement parlé à Strasbourg, ma ville de coeur.

Où en est ton projet de brasserie ? Dans le sens de ta propre brasserie derrière tes propres murs.

La brasserie à proprement parler existe depuis janvier. Aujourd’hui elle est située dans mon petit village de Alteckendorf dans la dépendance de mes parents. Elle est en travaux jusqu’au printemps prochain, j’espère l’ouvrir officiellement à ce moment-là. Je fais tout toute seule : la compta, le brassage, les travaux, les commandes, le stock. Pour l’instant je sous-loue des brasseries pour brasser ma bière, je ne fais surtout pas de brassage à façon (payer d’autres brasseurs pour brasser ma bière), je loue des locaux et du matériel pour brasser ma propre bière, personnellement.

Tu vises quoi comme clientèle ?

La clientèle strasbourgeoise, clairement. Ma brasserie a beau être située dans une zone où il n’y en a pas beaucoup (à part Météor et Uberach) je veux envoyer ma production à Strasbourg et dans les bars auxquels je tiens. Il est pour l’instant impossible d’ouvrir une brasserie à Strasbourg, je n’ai pas les moyens de le faire. Pour l’instant je me concentre sur les recettes accompagnée de mon fidèle assistant et compagnon canin Mojo.

Quelles sont les spécificités de ton projet de brasserie par rapport à un autre ? La « patte Blüeme » ?

C’est une microbrasserie artisanale, locale et naturelle. Artisanale tout le monde comprend : je brasse de mes mains de petits volumes de bières. Locale car tout est produit près de Strasbourg, les matières premières et les ingrédients sont sélectionnés proche de chez nous (par exemple le thé Matcha vient des Jardins de Gaïa). Je veux collaborer avec un fournisseur proche de chez moi même lorsque je souhaite utiliser des ingrédients complexes ou disons moins communs. Et le dernier terme : naturel car ma spécificité est de toujours rajouter quelque chose, et en quantité (plantes, fleurs, légumes épices) en lien avec la saison. Et nature par le produit et nature par le temporalité (à part celle au thé Matcha j’avoue).

Par exemple la sour au tilleul de cet été (bière acidulée), je suis allée chez un fournisseur cultivateur, j’ai brassé et je l’ai vendue jusqu’à la fin de l’été même si la demande était grande. Je considère que le tilleul ne se consomme pas en automne et encore moins en hiver. C’est un produit artisanal, on le produit dans un temps donné et on le consomme dans un temps donné, c’est un produit vivant. Je voulais revenir aux sources et brasser ce que j’apprécie au moment où j’ai envie de le brasser.

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Si tu devais qualifier tes bières ?

Ouah c’est difficile, j’ai la pression (jeu de mots)…

Je sais pas… particulière, curieuse, « floralement curieuse » peut-être, tu me coinces. En fait pour moi je brasse avant tout une bière « à quelque chose », j’en mets une dose folle, je ne vois pas l’intérêt de qualifier une bière et qu’on recherche une saveur une fois en bouche, il faut qu’elle soit marquée, c’est aussi l’une de mes spécificités. Et puis j’ai envie de faire découvrir d’autres gammes que la IPA la blonde, la brune et l’ambrée. La bière c’est une question de personnalité, je pense qu’on retrouve un peu de celle-ci dans ma bière, c’est donc difficile de la qualifier car ça m’amènerait à me qualifier moi.

Aujourd’hui tu as combien de références ?

Une par saison, comme j’ai commencé en janvier j’en ai deux pour l’instant, la Sour et celle au thé Matcha, mais je sais que je vais faire revenir certains classiques au fil de années, la sour a si bien fonctionné que je vais la brasser à nouveau. Mais il y aura aussi des bières éphémères. Une blonde à l’avoine va arriver par exemple.

Pour finir : que représente ce projet pour toi ?

Tu l’as bien compris, en gros TOUT. C’est mon bébé, quand on crée une entreprise et que l’on est seule à bord on a envie de tout donner, de mettre en avant ses idées, ses convictions et un milieu qui te tient à cœur, alors tu donnes tout. Heureusement que je n’ai pas d’enfant. Je ne compte pas mes heures, sinon je péterai un plomb. Mais il n’y a pas de sacrifices pour le moment, les 75 heures par semaine y passent, c’est un investissement personnel, l’artisanat c’est comme ça, c’est un métier passion. Par contre on picole tous les jours, il faut bien faire un contrôle qualité.

J‘étais obligé de te poser cette question même si c’est triste de devoir le faire en 2019 : selon toi quelle est la place de la femme dans l’univers brassicole?

Compliquée, vraiment. Mes confrères sont tous géniaux, je n’ai rien à leur reprocher c’est certain mais c’est compliqué. On dit souvent que dans l’histoire, la bière a été pour la première fois brassée par des femmes. C’est elles qui faisaient la cuisine et qui brassaient pour la famille. Ensuite, après que les hommes avaient compris qu’il y avait des thunes à se faire, le filon a été repris par les moines dans les abbayes. Depuis ça c’est essoufflé, je pense qu’il y a toujours eu des brasseuses mais c’est une histoire de monde masculin, de stéréotypes.

Après franchement rien ne nous aide, du haut de mon mètre 55 j’ai toujours une échelle, des trucs pour m’aider à porter plus facilement, le matériel n’est pas très adapté pour les femmes, ça doit en décourager plus d’une. Et puis, je sais pas, il y a l’image de l’homme avec sa bière, c’est un monde d’hommes qui devrait pourtant être mixte. L’homme qui regarde son match avec sa bière, c’est un peu cliché mais c’est vrai. Et franchement la bière c’est de la chimie, c’est de la cuisine, il y a là un amalgame selon moi. On dit aussi souvent que la bière sucrée est presque réservée aux femmes, va le dire à mes copines qui boivent Porter (famille des Ales, bières amères).

Un chiffre marquant, il y a environ 1900 brasseries en France et nous sommes une centaine de femmes (seules) qui sont brasseuses.

Où peut-on trouver tes bières aujourd’hui ?

Très régulièrement au Garde Fou, c’est d’ailleurs mon QG et ceux qui m’ont fait confiance en premier et je les en remercie. Mais aussi Le bar à Popol, au Schluck N’ Spiel, au bar Le Local et prochainement à l’Établi. Pour les bouteilles c’est du coté de l’Oenosphère que ça se passe. Sinon je fais aussi des livraisons, on me contacte et je livre avec ma petite voiture.

>> Contacter Sophie via Facebook <<

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Vous en savez peut-être davantage sur Blüeme, sur Sophie, son univers et sur sa ténacité à toute épreuve. Seule, elle travaille chaque jour sans compter ses heures pour promouvoir le patrimoine alsacien et l’artisanat strasbourgeois. Dans notre ville, il y a des bars qui ont les c******* de mettre en avant des bières particulières, des produits surprenants, rares et surtout brassés par des passionné(e)s libres de s’exprimer à l’infini à travers l’un des plus bel artisanat qui soit. Longue vie aux micro-brasseurs, merci aux bars et aux restaurants qui leur font confiance et merci aux curieux qui viennent tiser des bières de qualité en étant conscient des pépites qu’ils tiennent entre leurs mains gelées.

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Merci au bar Le Garde Fou et à toute sa team

2 COMMENTAIRES

  1. Heureuse continuation dans ce milieu où une touche de féminité est la bienvenue.
    Ce que je retiens aussi, et qui en dit long sur l’absence de réalisme des administrations est la petite phrase « Brasseuse, brasseur ? Le mot n’existait pas dans le code métier de Pôle Emploi, » J’ai tant d’exemples de ce genre qui viennent a freiner les voies professionnelles.

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