« Deux moi » c’est l’histoire de Mélanie et Rémy deux parisiens trentenaires, qui vivent le même quartier, empruntent le même métro, et font leurs achats chez le même épicier, se croisant sans arrêt, sans jamais se voir. Ils souffrent tous deux d’un mal-être qui n’est pas inconnu à notre génération sur-connectée, une sorte de spleen dont on ignore d’où il vient. Elle dort tout le temps, il ne dort plus, à la recherche d’une issue à cette molle mélancolie. Dans son nouveau film, Cédric Klapisch traite de la solitude urbaine, mais également de celle crée par les moyens de « communication » virtuels qui au final nous coupent totalement du monde extérieur. Le vrai.

C’est à l’Hôtel Régent que le rendez-vous a été donné. J’y rejoins Cédric Klapisch et Ana Girardot, pour papoter génération 2.0. Avec « Deux Moi », le réalisateur tente de comprendre ce qui pêche dans cette époque où les gens se frôlent mais ne se regardent plus.

Quels sujets vouliez-vous aborder avec le film « Deux Moi »? La solitude, les réseaux sociaux?

Cédric Klapisch : Alors forcément la solitude urbaine. Les réseaux sociaux c’est venu plus tard, c’est une petite partie du film qui met en valeur le fait qu’ils augmentent la solitude urbaine. Le téléphone portable, les applis : Facebook, Insta, Tinder, ces outils fabriquent de la communication mais aussi le contraire. Ils fabriquent du froid, de la distance, et comme le dit Camille Cotin dans le film: « Ça fout la merde. » J’ai découvert ça avec une fille qui avait 30 ans et qui venait de se séparer de son mec. Elle regardait son compte Instagram et elle devenait dingue. Parce que la rupture datait d’un mois auparavant, et qu’elle n’arrivait pas à fermer ce compte alors qu’elle savait qu’elle n’allait plus revenir avec ce type. Et je me suis dit que c’était fou les dégâts que ça fabrique. La jalousie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la jalousie d’hier à cause de ces outils-là. C’est de la communication mais aussi de la communication négative. Quand je me suis documenté sur le film et que j’ai commencé à aller voir des psys (car il est quand même beaucoup question de dépression et de psys). Ils m’ont confirmé qu’ils avaient beaucoup de patients qui venaient les voir suite à un mauvais usage des réseaux sociaux. Ce n’était pas le thème voulu au départ mais plus je me documentais, plus c’est devenu quelque chose de présent.

Effectivement, avec les réseaux sociaux on a l’impression de pouvoir créer des contacts plus facilement et pourtant on ne fait plus attention aux choses qui se passent autour de nous, dans le monde réel. Dans votre film par exemple, Mélanie et Rémy se croisent et se recroisent mais ne se voient pas.

Cédric Klapisch : C’est vraiment ça. Ana m’avait raconté une anecdote intéressante. Pendant les vacances, elle avait l’impression d’utiliser trop son téléphone et elle a fait ce qu’on appelle un « Phone Detox ». Pendant 4 jours, elle n’a pas touché son portable, et en fait elle me disait qu’elle écoutait plus les gens autour d’elle. Le fait de ne pas vouloir parler à d’autres gens virtuellement, le fait de ne pas vouloir regarder les applis, Google, Facebook et le fait de ne pas être occupé à autre chose, nous amène à être plus dans l’instant et dans l’écoute des autres. C’est aussi bête que ça. Nous on a l’habitude d’avoir le reste du monde à notre portée, on va regarder les nouvelles sur le téléphone, et il y a une sorte de distraction permanente, on n’est plus dans l’instant. C’est très vrai dans le métro ou dans le tram, car les gens sont rivés à leur téléphone, mais c’est aussi vrai dans notre vie maintenant, partout.

C’est vrai, même dans les instants plus personnels. Ça m’arrive régulièrement de voir des couples au restaurant où chacun est sur son téléphone, c’est un peu triste. On peut aussi remarquer que lorsqu’on va boire un verre en groupe, tout le monde pose son téléphone sur la table.

Cédric Klapisch : C’est devenu un geste , c’est fou. On a tous une addiction à ça.

Crédit photo : Grégory Massat

C’est la deuxième collaboration avec François Civil et Ana Girardot. Pourquoi avoir choisi de reprendre ces deux acteurs?

Cédric Klapisch : Alors qu’ils ne sont pas bons (rires). Le truc c’est que je les adore, ils sont impressionnants tous les deux, ils vont bien ensemble et là c’est vrai qu’en imaginant ce scénario, d’une part j’avais envie de retravailler avec eux, mais je trouvais que c’était vraiment les bonnes personnes pour ce film. Dans ce film, les deux sont forts et fragiles à la fois. François, a un côté très musclé, sportif, mais dans « Deux Moi » je travaille plutôt sa fragilité. Et Ana, c’est une chercheuse, une biologiste, on voit qu’elle fait un métier qui n’est pas facile et que c’est une battante, mais elle a un gros manque de confiance en elle. Les deux travaillent à essayer d’être eux-mêmes, car on voit bien qu’ils ne le sont pas totalement au début du film. Il me fallait des gens qui étaient capables de fabriquer cette force et cette sensibilité et je pense qu’Ana et François ont ça.

Du coup vous aviez déjà ces deux acteurs en tête en écrivant le scénario ?

Cédric Klapisch : C’est toujours un travail en longueur le cinéma. Cela dit, je me suis réveillé un matin avec l’idée de l’histoire. Je voulais fabriquer cette histoire d' »avant » un couple. De toute façon dès que je dis : « C’est l’histoire de deux célibataires, dans Paris qui habitent la même rue », tout le monde me demande :  » Est-ce qu’ils terminent ensemble? ». J’utilise ce suspens là. Au lieu d’utiliser le suspens d’un film policier où on se demande qui a tué qui? Là c’est un suspens qui marche incroyablement bien sur tout le monde, quel que soit l’âge. C’est fou à quel point on se demande : « Est-ce qu’ils sont faits l’un pour l’autre? » C’est le moteur du film. J’ai voulu parler de ça.

Je crois qu’en tant que spectateurs on a autant envie que les personnages se rencontrent, qu’eux ont l’envie de rencontrer quelqu’un. Comment c’est de travailler avec François Civil?

Ana Girardot : J’aime beaucoup François. Il est génial, il a une palette, une liberté dans son jeu qui lui permet de tout jouer. Il ne vient pas d’une école donc il s’est fait presque tout seul, et quelque part il a cette envie de très bien faire. Je l’aime beaucoup comme partenaire de jeu, et dans la vie on matche tous les deux. Il me fait rire, c’est quelqu’un de très ouvert aux autres, très gentil. Depuis le premier jour de tournage de « Ce qui nous lie » on est comme cul et chemise comme on dit. (rires). Il me manque d’ailleurs, il aurait bien aimé être ici avec nous.

Cédric Klapisch : Il vient de m’écrire un message, il m’a dit qu’il n’en pouvait plus de nous voir en photo partout.

Crédit photo : Grégory Massat

Vous avez tout de suite dit oui pour le rôle ?

Ana Girardot : Oui bien sûr. Au point où j’avais peur à un moment donné que Cédric se dise : « Il faut que je choisisse soit François, soit Ana », vu que dans son précédent film on était frère et sœur. Et j’ai dit à François : « Dégage! » (rires). Mais oui bien sûr, j’ai lu le scénario et immédiatement je me suis reconnue en Mélanie. J’ai reconnu beaucoup de femmes que je connais en elle. On est toutes un peu comme ça, avec des moments où on est pas sûres de nous, des moments où on va mal et on ne sait pas vraiment comment l’exprimer, même à nos copines, qui ont l’habitude de nous voir très joyeuses. Puis il y a des moments, où on a pas envie d’aller danser, on a pas envie d’aller au travail et d’être la meilleure. On ne sait pas exactement qui on a envie de rencontrer, et si on a envie de rencontrer quelqu’un. Et c’est vrai ce que disait Cédric sur les réseaux sociaux. On est à une époque où ce n’est pas cool d’aller mal et ça ne se dit pas. Alors qu’en fait aller mal c’est travailler pour aller mieux. Traverser des périodes où ça ne va pas, ce n’est pas une maladie, ce n’est pas quelque chose de mal. Ça fait partie de la vie. Et je trouvais ça génial qu’on puisse enfin en parler. Dans les films, soit on parle d’aventure, soit on parle de choses graves, de problématiques familiales très denses et sombres, et là on parle seulement des petites choses de la vie dont on ne parle pas d’habitude. On a fait beaucoup de villes avec Cédric pour montrer le film et à chaque fois c’est ce qui en ressort. Les gens disent :  » Vous parlez de moi! Moi je suis Rémy, moi je suis Mélanie! ». C’est ce que j’ai lu également dans le scénario, j’avais l’impression qu’on parlait de moi. C’est très Cédric. C’est très Klapisch.

Crédit photo : Grégory Massat

Oui c’est drôle car en préparant l’interview je me disais que ce serait intéressant de vous demander si vous vous trouviez des points communs avec Mélanie, puis je me suis dit:  » Mais non en fait, Mélanie nous ressemble à tous, François aussi. On est tous passé par ces moments-là. » Vous revenez à Paris pour ce tournage, pour quelle raison hormis le fait que ce soit votre ville ( rires)?

Cédric Klapisch : C’est principalement parce que c’est la mienne quand même (rires). Après j’ai beaucoup voyagé, j’ai bien aimé faire la trilogie où j’étais à New York, à Saint-Pétersbourg, à Londres, Barcelone…J’ai beaucoup filmé d’autres villes, et j’aime filmer les villes… mais ça faisait longtemps que je n’avais plus filmé ma ville. J’avais envie de revenir. Puis comme ça faisait longtemps que je ne l’avais pas fait, ce n’est plus la même ville. Mon film « Paris » date d’il y a plus de 15 ans, « Chacun cherche son chat », d’il y a 24 ans, donc c’est un autre Paris, j’avais envie de montrer comment la ville a changé.

Vous filmez souvent des parenthèses de vie, des petites parties de Paris, qui la rendent très chaleureuse, comme un village.

Cédric Klapisch : Souvent les provinciaux voient Paris comme une énorme mégalopole et pensent que les gens sont perdus dedans mais ça fonctionne vraiment comme un village. La vie dans un quartier c’est comme un petit village. D’ailleurs Ana vient d’emménager dans mon quartier. Et il y a vraiment des relations, avec les commerçants par exemple, comme on le voit dans le film avec l’épicier. Moi je vais au marché, j’ai une relation assez proche avec les commerçants. C’est une vie rapprochée. Puis quand on a des enfants, il y a la vie des écoles, on commence à aller chez les uns chez les autres, il y a les anniversaires des autres enfants, on va dans pas mal d’appartements autour, et mine de rien, moi j’ai trois enfants dont un de 21 ans et quand ils ont grandi dans le même quartier, on voit tous les enfants devenir grands, c’est une vie de village.

Et si vous pouviez organiser votre propre festival de cinéma vous l’organiseriez où et comment?

Cédric Klapisch : Il y a deux festivals que j’aime bien. Il y a Saint Jean de Luz qui projette les premiers et seconds longs-métrages, donc c’est vraiment dédié aux jeunes réalisateurs. Puis il y a le festival d’Angoulême, où on vient d’aller, dédié aux films francophones. A chaque fois c’est lié à un lieu, je pense que l’idée du lieu est vraiment importante, donc il faut arriver à trouver quel est l’axe du festival et quel est le bon lieu. On a un pays qui est tellement fou en terme de diversité. En ce moment on fait la tournée province, hier j’étais à Nancy, aujourd’hui Strasbourg, il y a une richesse culturelle incroyable partout où on va. Du coup, je ne sais pas. Peut-être Marseille, car pour le moment il y a surtout beaucoup de choses sur les documentaires. Marseille c’est une ville très forte et ça manque d’ancrage cinématographique.

Crédit photo : Grégory Massat

Si vous pouviez emmener quelque chose de Strasbourg chez vous?

Cédric Klapisch : Je connais bien la ville. Je dirais les Arts Deco de Strasbourg. C’est un endroit qui définit pas mal cette ville, sur le mélange entre quelque chose de très intello, très rigoureux, et quelque chose de complètement dingue. J’aime ce genre de mélange très étrange.


>> Propos recueillis par Emma Schneider <<


Merci à Cédric Klapisch et Ana Girardot, à l’équipe du Star, de l’UGC, de l’hôtel Régent et à Grégory Massat pour les photos.

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