« Le courage ne crie pas toujours.Parfois, il est la petite voix qui te chuchote à la fin de la journée : J’essayerai encore demain. »

Emily Dickinson

Je scrute la rue déserte à travers les rideaux jaunis de la cuisine, la gorge sèche. Au loin, la Cathédrale me nargue par sa prestance. Mon dos me fait mal, comme toujours. Maladie de Scheuermann. Dans cinquante ans, je serai aussi voûté que la virgule d’une paire de Nike trouées. J’ai l’impression d’être né avec des ciseaux entre les omoplates et d’avoir grandi avec une aiguille oubliée involontairement dans la colonne vertébrale par la sage-femme.

Ma mère a mis tout l’après-midi à préparer le dîner mais je n’ai pas faim.

Dans quelques minutes, il arrivera. Un cavalier sans tête sur un Pur-sang noir Citroën .

Généralement vers vingt heures, elle allume la télé pour créer une ambiance artificielle de foyer modèle. Le journal de TF1. Un reportage pathétique sur la canicule suivi d’un débat sur le nombre de corps repêchés en Méditerranée durant l’été. Un ping-pong écœurant. Un semblant de routine et de repères pour casser le silence pesant qu’il nous imposera. Un peu de bruit pour couvrir nos cogitations internes, comme un enfant seul dans une forêt sombre qui tape des mains pour se convaincre qu’un ogre ne rôde pas à quelques mètres de lui, les crocs aiguisés.

« Tout va bien se passer. Ce soir, je lui mets un coup de Cutter dans la jugulaire et je trace ma route vers Kehl pour ne plus jamais donner signe de vie. Si je dis aux flics que c’était de la légitime défense, ils ne me croiront pas. Je n’ai pas d’ecchymoses sur le corps mais des bleus à l’âme ».

Cette phrase tourne en boucle dans ma tête depuis des mois.

Nous nous cherchons maladroitement du regard, mon frère et moi. Par compassion ou désespoir. Lorsqu’il rentrera, nous saurons à l’intensité du claquement de la porte du garage, si cette nuit nous pourrons dormir un peu, avant de prendre la route du collège à vélos demain matin. Avec le temps, nous avons appris à interpréter le moindre de ses mouvements. Ses soupirs. Le son de sa voix. L’odeur de sa chemise. Son regard. Sa façon de se gratter la tête. De prendre un morceau de pain. De saucer son assiette. De mastiquer. De déglutir. S’il mange vite, c’est plutôt bon signe. Cela sous-entend qu’il ne s’attardera pas très longtemps avec nous et qu’il s’isolera dans son établi, à bricoler des objets qui ne fonctionnent pas.

Mais çà, personne n’a jamais osé lui dire en face.

Je mets la table méticuleusement. Les fourchettes à gauche, les dents pointues vers le ciel. Les couteaux à droite, la lame vers l’intérieur. La serviette est pliée précieusement en cône et glissée dans son verre. Il ne supporte pas que j’inverse les couverts. C’est obsessionnel chez lui, comme l’eau gazeuse trop froide, le poulet trop cuit ou l’odeur chaude du fromage. J’obéis sans broncher, moi qui conteste habituellement tout et n’importe quoi, juste par plaisir de contester. Un Bérurier Noir dans la tête mais en réalité, j’ai autant de courage qu’un pneu usé recouvert d’une bâche en plastique.

Ce soir, je préfère être docile et me le mettre dans la poche. C’est vital. J’ai besoin de quelques heures de répit. Il n’y a pas que ma mère qui ressemble à un zombie. Ça va finir par se voir, à l’extérieur.Sans effets spéciaux. Sans maquillage. Sans George Romero. On me posera des questions auxquelles je devrai trouver des excuses polies pour ne pas attirer les soupçons.

S’ils savaient. Même mon meilleur ami ne se doute pas de ce qu’il se passe à l’intérieur de cette belle demeure à la façade lavande. Çà n’intéresse personne d’ailleurs. Les Le Quesnoy ne portent pas le moindre intérêt aux gosses de la famille Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille ». La vie, en grande partie, est une marre gluante, une rivière tumultueuse dans laquelle on vous jette pour vous apprendre à nager sans brassard. Par miracle, il arrive qu’un maître-nageur passe par là et plonge pour vous ramener sur une rive d’insouciance, jusqu’à la prochaine noyade.

J’ai le ventre en vrac. L’intestin noué, contractant les côtes de nervosité et entremêlant mes mains moites entre mes genoux pour ne pas lui montrer qu’il m’intimide.

La dernière fois que je me suis senti dans cet état nauséeux, c’était devant toute la classe, en 6 ème D, au moment de présenter un exposé sur la Seconde guerre mondiale. Je n’ai fait que lire mes fiches. Maladroitement. Sans conviction. Pour en finir au plus vite et me rasseoir à côté du radiateur, qui lui ne me juge jamais. Je n’arrive pas à faire abstraction de tous ces regards posés sur moi. Je fixe le sol attendant qu’il me tende la main. J’ai honte d’être là. C’est comme si à douze ans, j’étais déjà mort. Je voulais faire une présentation de Vol au-dessus d’un nid de coucou. J’adore ce film avec Jack Nicholson. J’ai même lu le bouquin deux fois mais mon professeur principal s’y opposa, sous prétexte que ce film n’est pas adapté à un enfant de mon âge. La folie n’a pas d’âge, maître.

Je rêve d’avoir le courage et la liberté de cet acteur indomptable et de balancer moi aussi, un lavabo blanc d’hôpital sur le premier rang de boutonneux aux appareils dentaires lustrés, de briser le sourire narquois de tous ces gosses arrogants et de sortir de la pièce, le mur fracassé, un sourire léger aux coins des lèvres. Mais là, je suis tétanisé. Une feuille de papier A4 crasseuse tenant tant bien que mal entre mes mains tremblantes. Je n’ai pas pu faire d’exposé précis, propre , tapé à l’ordinateur. Je n’ai pas les moyens de réaliser un montage vidéo non plus, aidé de mon père, impliqué par la réussite scolaire de son fiston comme dans Modern Family. Chez nous, c’est un mix entre la famille de Malcolm et l’ambiance de Walking Dead. A trois heures du matin, quand la maison devint enfin silencieuse, je fis ce que je pus avec une lampe de poche et mon téléphone portable. Un exposé Wikipédia. Mais ça, l’Éducation nationale n’en tient pas compte dans ses critères de notation. J’ai pompé l’intégralité d’un résumé d’un site d’histoire pour qu’on arrête de me pomper l’air. Je voulais juste un peu de légèreté. Pas d’originalité ou de gloire. Un temps mort de vie.

Ça me met encore plus mal à l’aise d’imaginer qu’ils savent ce qu’il se passe à la maison. Je ne maîtrise pas mon corps. Je n’aime pas ce tas de nerfs maigrichon qui rase les murs pour éviter d’entrer en contact avec les autres. J’aimerais pouvoir faire de grands gestes avec mes bras, sans afficher une paire d’auréoles trahissant ma fébrilité. Je transpire beaucoup. L’Etiaxyl est mon héroïne. J’en vole parfois à la pharmacie à côté du bureau de tabac.Le vendeur au comptoir le sait mais fait comme s’il n’avait rien vu.

Je rêve de leur cracher au visage. Je veux de l’orgueil. Je veux une paire de couilles énormes, la poser sur la table et les regarder dans les yeux, effrontément, comme Robert De Niro dans Taxi Driver :

« C’est à moi que vous parlez ? C’est à moi que vous parlez ? Écoutez bien, bande de dépravés, voilà l’homme pour qui la coupe est pleine, l’homme qui s’est dressé contre la racaille, le cul, les cons, la crasse, la merde.Voilà quelqu’un qui a refusé. »

La troisième guerre mondiale se passe chez moi, en toute intimité, depuis cinq ans. Cinq ans, c’est long comme combat. J’ai besoin de colombes. D’une trêve. D’un armistice. Depuis qu’il rencontra ma mère lors d’un stage de peinture durant l’été 2004 et qu’il lui fit son numéro de mâle protecteur et rassurant, nous survivons les yeux ouverts comme des oiseaux enfermés dans une cage dorée, la clé accrochée autour du cou. Le champ de bataille se mit en place sournoisement, insidieusement. La bête déposa une valise, puis deux, gagnant la confiance des membres de la famille par des cadeaux ou des tapes amicales sur l’épaule. Désormais, chaque soir, chaque week-end, la même bataille recommence, avec parfois, un moment d’accalmie entre deux tirs de folie.

Napoléon est un piètre stratège à côté de lui.

Il lui arrive de balancer la télé dans l’escalier ou de brûler ses vêtements sur la pelouse, à l’arrière de jardin. Les médecins mettent des mots et des pilules sur ce comportement mais pas de sparadraps sur nos maux. Il lui arrive aussi de nous emmener cueillir des champignons en forêt, en nous expliquant avec bienveillance et passion les variétés à ne surtout pas consommer sous peine de terminer à l’hôpital, avec un lavage d’estomac que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

C’est toute sa force. Caresser nos joues de sa mains droite protectrice puis nous broyer les os sans prévenir de sa main gauche. L’alternance de sérénité et de doute rend fou.

Bourreau-Victime- Sauveur.

Les trois petits cochons de la manipulation.

Le moteur de son 4X4 gronde soudainement. Je n’ai pas entendu sa voiture arriver. Il siffle en montant l’escalier. Mon rythme cardiaque s’emballe au point d’halluciner et d’imaginer mes organes explosés contre le carrelage graisseux au-dessus de la gazinière. Il est rentré. Ma mère tente de lui parler d’un ton doux, le caressant dans le sens du poil mais nous savons qu’il est imprévisible et lunatique. Le soleil se baisse soudainement dans nos yeux. Nous rétrécissons comme des vieillards malades ne sachant pas à quelle sauce nous allons être mangés. La peau de chagrin sur les os. Il ne dit rien. Le silence est la meilleure des armes pour créer l’angoisse, pour laisser travailler l’imagination de sa victime, pour lui faire envisager le pire sans le menacer frontalement.

À cet instant précis, je ne suis plus qu’un patient de douze ans face à un cancérologue, attendant l’annonce d’un verdict que je connais déjà.

Il ne prononça pas le moindre mot de toute la soirée, enchaînant les bouchées de pommes de terre grillées accompagnées de girolles puis un filet de canard saignant à la sauce au poivre et enfin une crème brûlée à la fleur d’oranger. Il mangea comme un roi, assisté d’une cour tétanisée. Des gueux muets qui ramassent des miettes de considération et dont l’amour-propre se cache au plus profond d’eux, dans une grotte éclairée à la bougie, entre la tête et le coeur. Il but aussi beaucoup. La bouteille de rosé qui décolle. Son bout pivote quelques secondes sur le bord d’un ancien pot de moutarde reconverti en verre puis se vide progressivement avant de terminer à la verticale sur la table recouverte d’une nappe cirée. Un son sec et net comme un crâne percutant un parquet en bois massif. Il se lève pendant que la voix de Jean Gabin annonce le début de Quai des Brumes. Un film en noir et blanc que je ne regarderai plus jamais de la même façon.

Ma mère empile les assiettes nerveusement, ne sachant pas quoi penser de son repas. La silhouette muette ne lui a pas fait le moindre compliment. Elle est terriblement déçue mais s’en veut de ne pas lui balancer le plat vide en pleine face devant ses gosses, pour démontrer aux témoins invisibles qu’elle a encore un semblant de dignité. Elle ne laissera rien paraître. Au fil des mois, en la faisant passer d’ange à démon, il réussit à faire d’elle un jouet à taille réelle, une mauvaise mère, une poupée apathique dirigée par des cordes transparentes, le regard éteint comme une cigarette qu’on écrase dans un cendrier qui dégueule de mégots.

Elle se coupe en disposant les couverts dans le lave-vaisselle et ne remarque pas qu’elle saigne. De fines perles de sang glissent le long de son poignet et se perdent au creux de son coude. Elle ne réalisera qu’elle s’est blessée que quelques minutes plus tard, assise sur la cuvette des toilettes, à essuyer des larmes silencieuses avec un vieux bout de mouchoir. Les restes du dîner finissent dans des petites boîtes en plastique bleu puis au congélateur, pour dépanner, un soir où il travaillera de nuit.

Ces petites boîtes bleues sont des lucioles dans le ventre d’un monstre. Nous prions pour qu’il travaille de nuit le plus souvent possible parce que sinon, un drame arrivera prochainement.

« Ce soir, je lui mets un coup de Cutter dans la jugulaire et je trace ma route vers Kehl pour ne plus jamais donner signe de vie ».

Cette phrase tourne en boucle dans ma tête depuis des mois.

Elle prend le temps de passer un coup d’éponge sur le plan de travail et d’allumer une autre Marlboro. Il n’y a pas le moindre son dans la pièce, si ce n’est celui de sa respiration et de l’incertitude.Le silence des charognards. Le silence du chaos.


Mr Zag

Mr Zag a une voisine, un chat, des collègues, un job, il aime Lynch, Radiohead et Winshluss. Mr Zag a un Pinocchio tatoué sur le bras, quelques gribouilles en islandais, il ouvre les yeux et décrit le monde avec une vision bien à lui.

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